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Mercredi 20 Février 2008

Il y a quelque temps, j'ai relu des contes de Voltaire : j'en ai parlé. Parmi eux se trouvait celui appelé Songe de Platon, et son début a résonné étrangement à mes oreilles, comme un écho. En effet, Voltaire s'y moque de l'idée de Platon selon laquelle l'être humain, à l'origine, n'eût pas été différencié sur le plan sexuel. Il se fût différencié après une sorte d'événement critique. Platon partageait cette idée avec Empédocle, comme on ne l'ignore pas : le philosophe présocratique, disciple de Pythagore, pensait que la nature au départ était une, qu'elle n'était constituée que d'un seul élément, et que toutes les choses, y compris les sexes, ne s'étaient différenciées que progressivement, selon des principes peut-être préexistants, mais non encore manifestés, alors, au sein de la matière : les hommes et les femmes physiques, en particulier, n'étaient apparus que postérieurement à l'humanité en général.

De fait, les êtres les plus primitifs, tels les mollusques, ne se différencient pas non plus sur le plan sexuel : ils sont hermaphrodites. Or, au sein de l'Evolution, les êtres les plus évolués, comme les humains, sont bien passés par tous les stades. Leur différence avec les autres est que ces derniers sont restés figés dans la même forme : ils ont stagné, comme eût dit Teilhard de Chardin.

Voltaire, néanmoins, n'avait aucune connaissance (et pour cause) de la théorie de l'Evolution. Le transformisme, qui crée des modifications progressives dans les espèces, lui échappait en profondeur. Il était foncièrement fixiste, de par son éducation, d'essence classique.

La Bible contredisait Empédocle et Platon : le péché originel était postérieur à la distinction claire entre l'homme et la femme, dans les saintes Ecritures ; et la femme émanait de l'homme. Nul n'ignore, par ailleurs, que le culte de la raison était assumé par les prêtres chrétiens, face aux philosophes païens : ils estimaient réellement, à la suite de saint Augustin, que le christianisme était infiniment plus raisonnable que le paganisme ; et de fait, il est plus rationaliste : ses imaginations, ou hypothèses, sont généralement moins teintées de merveilleux, ressemblent davantage à la réalité ordinaire.

J'ai déjà évoqué la tendance de Voltaire à s'appuyer sur ce rationalisme de saint Augustin pour condamner bien sûr les imaginations païennes, mais aussi les inventions, ou les fables, le merveilleux propres au christianisme. Voltaire se moquait de toute façon spontanément des idées de Platon et de Pythagore. Son rejet du christianisme n'est pas un retour au paganisme fabuleux de la Grèce antique, mais plutôt au réalisme des Latins, au pragmatisme de l'ancienne Rome, qu'avait conservé aussi, spécifiquement, le catholicisme, au travers de son implantation initiale dans la Ville éternelle.

Je crois que la laïcité telle qu'on en est venu à la concevoir en France lui doit beaucoup. Je me souviens qu'à une époque où j'étais le président actif d'une association de biodynamistes, j'ai reçu un jour la visite de fonctionnaires de la Préfecture qui s'interrogeaient sur nos activités, notamment parce que la biodynamie avait été inventée par Rudolf Steiner, dont la Société anthroposophique avait été classée comme secte par un rapport parlementaire récent. Or, l'un des deux agents de l'Etat en question m'a demandé, à un certain moment, ce que je pensais de l'étrange idée de Rudolf Steiner selon laquelle à l'origine des temps, le sexe de l'être humain n'était pas différencié.

Je ne savais pas que Rudolf Steiner avait énoncé cette opinion, mais cela ne m'étonnait pas spécialement, car elle correspondait assez à sa philosophie générale. Je n'ai donc pas cherché à louvoyer, et j'ai parlé de l'Evolution et des mollusques, et de la logique transformiste de Steiner à cet égard, puisqu'il pensait que l'être humain avait physiquement évolué à travers les formes animales, lui aussi, et qu'il était passé, extérieurement, formellement, par les différents stades dont les animaux étaient à ses yeux les souvenirs, les restes. Sa pensée, quoiqu'exprimée de façon plus colorée, était sensiblement la même que celle de Teilhard de Chardin.

Je dois ajouter, pour être honnête, que l'autre fonctionnaire a admis aussitôt que chacun était libre de ses opinions, lorsqu'il s'agissait de faire pousser des légumes dans un jardin privé, ce qui était quand même à quoi devait servir la biodynamie, au sein de notre association...

publié par Ramiel publié dans : ramiel.fr
Samedi 16 Février 2008

J'ai publié plusieurs articles sur Alexandre Dumas et ses récits sur la conquête du mont-Blanc, que j'ai lus. Il s'y montre un grand amoureux de la Savoie et des Savoyards.

Un jour, par ailleurs, un inspecteur de Lettres m'a dit qu'aux élèves de Troisième, il fallait faire lire les volumineux Trois Mousquetaires. Je me suis alors employé à pratiquer cette œuvre, puisque je ne l'avais jamais fait, et cela, avec d'autant plus d'empressement, que parallèlement, ce même inspecteur soutenait mon projet de rééditer les Prisonniers du Caucase, de Xavier de Maistre...

Cependant, arrivé presque au milieu du roman de Dumas, je me suis trouvé complètement bloqué, comme dans l'impossibilité de continuer. Je venais de finir l'épisode du diamant de la reine. Ensuite, l'action était vaguement relancée, mais j'eus soudain le sentiment que cela n'en finirait pas, que l'enjeu dramatique était imprécis. Il faut sans doute s'intéresser à la politique, et à Richelieu : car le fond de l'intrigue est cette question. Mais il me semble qu'avec Cinq-Mars, Vigny a justement, sur ce sujet, pu créer une véritable épopée, dont l'action est unitaire, cohérente, et même si le roman de Dumas est plus enjoué, plus bondissant, il n'a pas assez de profondeur et de sens du mystère pour être appelé, lui, une épopée. Je crois que le plaisir de sa lecture vient aussi de ce qu'il se situe dans les quartiers de Paris, alors que le livre de Vigny se passe souvent en Touraine et au pied des Pyrénées. On sait bien que les Parisiens dominent le marché de la littérature classique, pour ainsi dire ; le jugement peut être partial !

Dumas est certainement un homme sympathique, cela dit : j'aime sa façon de voir les choses. Vigny est plus austère ; mais c'est quand même un grand poète.

Le pire est que l'inspecteur dont je parlais est entretemps parti à la retraite, et que les enseignants de l'Académie n'ont globalement pas du tout voulu entendre parler de mes malheureux Prisonniers du Caucase, complètement abandonnés au fond de leurs montagnes par la Civilisation !

Ensuite, je m'en souviens, dans une liste de discussion électronique des professeurs de Lettres de mon Académie, j'ai essayé de relancer le débat, mais on n'y a pas donné suite, en déclarant que cette liste n'était pas un lieu approprié pour la polémique. Finalement, donc, j'ai rendu Les Trois Mousquetaires à la bibliothèque de mon Collège, complètement découragé.

Néanmoins, je persiste à croire que mes motifs sont plus littéraires que politiques. Cette intrigue à rallonge dont on n'a pas le sentiment qu'elle mène quelque part m'a paru faible, face au Cinq-Mars de Vigny, qui se termine tragiquement, et acquiert, ainsi, une dimension symbolique qui en fait un vrai mystère, au sens antique du terme. On est soudain proche de La Révolte des armures d'or : le Cardinal incarne la puissance occulte (dit Vigny lui-même), c'est à dire magique, qui broie tout sur son passage, parce que la force qui meut ce monde l'habite. Vigny le rattache effectivement au Mal : celui-ci s'impose, au sein de la destinée, d'une façon absurde et terrible, comme chez les Anciens. Hugo, dans Marion Delorme, dit aussi que Richelieu est habité par Satan. Le prince de ce monde écrase le chevalier de Touraine qui était un ange fait homme, chez Vigny : un descendant des fées !

En filigrane, cela existe aussi, chez Dumas : Richelieu y est bien d'une adresse surhumaine, d'Artagnan est bien d'une vertu hors du commun. Mais l'action y est moins centrée autour ces thèmes : elle se dilue dans bien d'autres choses. Et de surcroît, les deux principes que ces personnages représentent paraissent s'équilibrer perpétuellement : la mécanique de la succession temporelle prévaut, et non le sens du Destin - du Drame. On est dans l'aventure, et non dans le mythe. Voilà pourquoi, je crois, je me suis lassé, même si l'aventure était joyeuse et avenante, et émanait d'un auteur sympathique : mais cela ne fait pas tout !

publié par Ramiel publié dans : ramiel.fr
Mercredi 13 Février 2008

J'ai un vieil ami, acquis quand j'étais à Montpellier, où j'ai fait du Droit et des Lettres : Gérôme Fitoussi, que, sur Internet, on appelle Jessytea.

Il est musicien, mais aussi poète, et c'est par la littérature que je l'ai rencontré. A l'Université Paul Valéry, il avait signalé l'existence d'un fanzine musical qu'il éditait, intitulé Shub-Niggurath. Or, passionné par Lovecraft et sa mythologie, dont ce nom était issu, je lui ai écrit en lui envoyant un texte sur le génie de Providence, et il l'a publié dans un numéro suivant, en compagnie de quelques poèmes, de lui, de moi, et de quelques-uns de ses amis. Les poèmes de Jessytea étaient sublimes, pleins de fabuleuses images, puisées au tréfonds de l'âme.

Plus tard, quand nous nous sommes écrit, j'ai pu constater que ses lettres aussi palpitaient de son génie, de son âme forte et gonflée d'un rayonnement occulte qui semblait venir des profondeurs - ou alors de sphères éloignées de la nôtre !

Plus tard, il m'envoya son premier disque, et sa musique était encore telle : pleine d'une sorte de bouffée venue des lointains cosmiques, de spirales saturées d'encens et montant de puits énormes et sans fond. Il arrangeait volontiers des rythmes amazoniens qui faisaient vraiment partir au bout des mondes, et qui contenaient une mélancolie ardente, qui ne pliait pas, une sorte d'énergie dans la noirceur, dans la vision étrange, un peu comme dans le chamanisme de Jan Kounen et de son Expérience interdite.

Un certain morceau de ce disque, accompagné de paroles exprimées comme une litanie, ainsi qu'un murmure souffrant, évoquait une femme aperçue au fond d'une grotte des Cévennes, avec des flammes dans les mains : une fée primitive des cavernes ! Or, plus la vision se faisait nette, plus le rythme s'enroulait vite. C'était sublime.

D'autres morceaux étaient davantage en relation avec les abysses : car Montpellier n'est pas loin d'une mer violette. Oh, j'y ai vu le soleil couchant briller et lancer mille émeraudes sur les nappes de saphirs, non loin des marais salants, et l'abbaye de Maguelonne, que chanta jadis Marot, se dressait comme une faille sombre au sein du voile de lumière, au bout de sa presqu'île ! Les couchers de soleil de Montpellier et de son territoire m'ont inspiré bien des poèmes cosmiques ; car ils étaient d'une beauté indicible : les couleurs flamboyaient, prenaient vie, ainsi que des anges !

Ensuite, Gérôme a fait un disque encore très beau qui contenait plusieurs de mes poèmes, et les mettait en musique. De nouveau, cela emmenait loin. Et tout récemment, il m'a envoyé un album qu'il a réalisé avec son groupe, et il n'est pas moins que d'habitude frappé au coin de son génie. L'atmosphère en est plus légère, peut-être, le brouillard plus rempli de petits diamants en suspension que de gros saphirs. Mais les sons y sont bien comme des cloches dans l'argent volatile, ouvrant les portes aspirantes des plus profonds mystères ! Il se nomme A la poursuite de René Fonck, et l'équipe a pris le nom de TdBt and the Garys.

On y entend d'abord un Décollage, et puis on passe par l'arc-en-ciel peint sur la pochette. Alors, les fusées s'avancent en rythme, venues de l'horizon comme des flèches de lumière. On vole sans frein. Le paysage se fait ensuite plus doux, et l'on aperçoit Des Chinoises dans la jungle, qui dansent, ou marchent à petits pas ; et on s'en approche en vibrant de tous ses membres ! Alors, l'expérience devient plus étrange, plus indistincte, et on tombe comme sur des perrons de cristal inclinés. Une forme d'inquiétude survient. Un nouveau seuil fait entrer dans un feu blanc qu'il faut affronter. La tonalité devient plus basse, plus sourde, plus âpre. Mais bientôt, surgit une danse virevoltante et comique, un Happy muff, et la gaieté revient. Puis, le jeu électronique de Moo la Vache emmène vers des strates insoupçonnées, qui arrivent l'une sur l'autre, successivement, et finissent, ainsi, par emplir les cieux ! Le dernier morceau scelle une forme de destinée de révolte, sous le signe de Jack Kerouac : une ligne est tracée sans concession. Ce sont là huit mouvements, en vérité, pour transporter son âme sur le balais de feu de la musique de mon ami très cher ! Chacun en jugera par soi-même - s'il se les procure.

publié par Ramiel publié dans : ramiel.fr
Samedi 09 Février 2008

J'ai lu le roman de Jules Verne De La Terre à la Lune ; cela entrait dans une séquence d'enseignement sur l'explication technique. De fait, il mêle l'épopée à la science moderne : il raconte comment des êtres humains essayent de gagner physiquement la Lune, au moyen d'un canon et d'un obus habité, et est entrecoupé de considérations scientifiques estampillées par les autorités du temps, auxquelles Verne les avait données à lire, pour vérification.

Certes, aujourd'hui, on peut sourire. Les personnages partent sur la Lune sans savoir comment ils en reviendront, et même sans prévoir de sources d'existence au-delà de deux mois, persuadés que la Lune dispose d'eau, d'air et donc, à terme, de quoi manger !

Le fil narratif est déshumanisé. Les personnages sont soumis à une typologie plutôt rigide, comme chez Zola (quoiqu'elle soit moins complexe que chez celui-ci).

L'originalité de Verne, c'est d'avoir décrit les machines avec feu. Il fut le poète de la mécanique transcendantale. L'un de ses chapitres se nomme significativement l'Hymne du Boulet : il l'assume.

Il évoque avec extase les énormes canons de l'Amérique (il rappelle que ce continent a surtout le génie du gigantisme, et donc, de la puissance physique qu'on peut exercer sur le monde), et sa Columbiad, un canon d'une taille inouïe, propre à faire vaincre aux projectiles la distance qui sépare la Lune de la Terre, a quelque chose de surnaturel : l'âme des profondeurs l'habite ; on est proche de l'alchimie.

Verne condamne globalement les superstitions traditionnelles, toutefois. Celles sur la Lune sont particulièrement évoquées. Or, la position de Verne atteste d'un matérialisme de principe. Si les superstitions sont elles-mêmes certainement vides de rationalité, elles peuvent être l'expression de vérités cachées et pressenties. L'idée, par exemple, qu'il existe sur la Lune des êtres avec lesquels les êtres humains ont une sorte de lien magnétique, vient simplement d'une image, d'essence mystique, de l'ange gardien, réputé vivre sur la sphère que dessine la Lune en tournant autour de la Terre.

Cela dit, le héros français Michel Ardan tend à montrer que Verne reste fasciné par les faits étranges, qu'il énumère avec volupté. Ce Michel Ardan va jusqu'à vouloir matérialiser, artistiquement, les esprits gnomiques qui commandent aux lois physiques, en proposant à ses compagnons d'orner l'obus habité de figures chimériques, tirées de la mythologie grecque. D'ailleurs, l'espèce de temple du Gun-Club, à l'intérieur duquel les figures symboliques sont créées au moyen d'armes à feu enchevêtrées, rappelle également tout ce que peut avoir de spiritualiste, en profondeur, l'engouement pour les machines, qui permettent à la volonté humaine de devenir maîtresse des propriétés de la matière. Cela a un côté réellement magique, somme toute. Les lois physiques ont bien été appréhendées par l'esprit humain ; en elles-mêmes, elles aussi demeurent cachées : la logique propre à la matière n'apparaît qu'à la Raison ; les phénomènes, Sartre l'a démontré, n'apparaissent que comme une succession informe et incohérente, arbitraire, et c'est d'abord l'esprit humain qui surmonte ce néant, et qui crée, par suite, les machines ! Verne en a senti la portée, et a voulu en faire le poème. C'est ce qui est beau et noble, dans son livre. Il est simplement dommage qu'il ait étendu son système à des personnages du coup plutôt froids et sans vie.

Ses romans sont en fait des prétextes non pas tant à de la vulgarisation scientifique, comme on le dit souvent, mais à des odes aux machines...

La présence de l'histoire des Etats-Unis a également son importance secrète, dans le livre. Il évoque, notamment, à cet égard, le Texas et la Floride, dont la Télévision nous parle si souvent. C'est utile et intéressant.

J'ajoute que le symbolisme est clair, au travers du président du Gun-Club, nommé Barbicane, et qui est donc le fils spirituel, l'incarnation de sainte Barbe, patronne des artilleurs ! Qu'il fût américain était indispensable, puisque l'âme américaine, aux yeux de Verne, est directement en lien avec l'esprit du monde physique, et que les Américains eux-mêmes accomplissent, dans l'ordre matériel des choses, des réalisations qui relèvent du prodige. Ensuite, il faut bien que tous les métiers aient leur bon ange, leur saint patron, leur inspirateur en soi immatériel, n'est-ce pas !

Verne a voulu justifier un culte qu'on vouait aux machines, et après tout, c'était son droit le plus absolu.

publié par Ramiel publié dans : ramiel.fr
Mercredi 06 Février 2008

Je me souviens que quand j'étais au lycée Berthollet d'Annecy, mon professeur de gymnastique, en me voyant courir, me conseilla vivement de faire de la compétition et de m'inscrire dans un club d'athlétisme : il me certifia que j'obtiendrais des résultats, au moins sur le plan régional, puisque beaucoup en obtenaient sans avoir mes moyens, disait-il.

Mais j'avoue que l'athlétisme ne m'a jamais intéressé. J'ai écrit un poème, une fois, sur les jeux olympiques, mais j'ai fait valoir que chez les anciens Grecs, les lauriers de la victoire menaient au pays des dieux, tandis que cet aspect mythologique et au fond initiatique était remplacé, à notre époque, par une conception assez bestiale des choses. De fait, comme le disait Gerdil, les anciens pensaient que les dieux favorisaient ceux qui le méritaient, tandis qu'à présent, on pense seulement que celui qui a la mécanique corporelle la plus affinée doit être porté aux nues.

Oui, les jeux olympiques étaient un mystère au sein duquel la volonté des dieux se manifestait, exactement comme le duel judiciaire des anciens Germains. Il n'était pas réellement question, comme on se l'imagine, de rendre un culte à des talents purement physiques. Comme dans l'Iliade derrière les combattants, des immortels se tenaient derrière les champions, et les portaient sur l'air ! La providence déterminait, au su et au vu de tous, le vainqueur.

L'Occident chrétien a d'abord abandonné ces jeux, parce qu'il estimait, non sans raison, que Dieu n'était pas obligé de se mêler de tout, et que le plan physique, précisément, pouvait aussi bien dépendre du diable, de lois détachées de la volonté divine, et ayant une forme d'autonomie. C'est ce dont Jésus parlait, quand il évoquait le Prince de ce monde. Mais les Grecs ne croyaient pas au diable : toute action dépendait d'une volonté divine. L'éthique a donc changé.

Le matérialisme finalement est l'héritier spontané de la pensée grecque. Mais précisément, cette absence de perspective suprasensible qui caractérise la pensée moderne rend bien inane la compétition sportive. De fait, quand je vois quelqu'un me dire qu'il court très vite, je lui fais toujours remarquer que mon chien court encore plus vite, et que ce n'est pas par là que l'être humain est son maître.

A la rigueur, je dois le dire, quand il existe une possibilité de mêler le conflit psychique à l'action physique, comme dans les jeux de balle, l'enjeu me paraît plus intéressant. Neutraliser l'adversaire en le déroutant, en ping-pong, cela a toujours été ma spécialité. Mais nombre de mes adversaires, voyant que je ne fondais pas vraiment mon jeu sur des qualités athlétiques, m'ont quasiment traité de tricheur : quand on ne joue pas comme un fauve de la savane, n'est-ce pas, on manque de naturel. Et de fait, j'ai fréquemment battu des joueurs plus rapides et plus forts que moi.

En tennis, j'ai pu surprendre par mon acharnement à aller chercher toutes les balles : par ma volonté de ne pas perdre. En tout cas pas sans m'être bien défendu. (En moi sans doute vit l'image de ces guerriers assiégés qui résistent jusqu'au bout, et dont j'ai lu les légendes quand j'étais petit !)

Mais je ne me suis jamais engagé dans la compétition. Or, là où je travaille, on peut justement le faire - dans un cadre officiel -, notamment dans le ski : il existe des structures qui permettent aux plus jeunes de s'y engager. En général, cela ne les rend pas spécialement ardents à se passionner pour la culture dans un sens que j'estime plus élevé. Mais peut-être que cela ne vient pas du sport, peut-être qu'ils auraient agi ainsi de toutes façons. Ce qui est plus ennuyeux, c'est que la glorification des champions, de ceux qui parviennent à effacer les autres grâce à leurs résultats sportifs - qu'un robot pourra probablement avoir aussi bien qu'eux, sous peu -, ne laisse guère de place à l'humilité face aux vraies grandes œuvres de l'humanité. Idolâtrer la mécanique corporelle, n'est-ce pas très vain ?

publié par Ramiel publié dans : ramiel.fr
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