Aux élèves, on recommande fréquemment la lecture, à l'aube de l'adolescence, des contes de Voltaire. J'en ai donc moi-même lu un petit recueil.
J'en admire le style, gracieux et fin, et le Philosophe de Ferney, en réalité, s'est montré un digne héritier de Charles Perrault : car ses contes ne sont pas moins chargés de mythologie, de fabuleux, et ont pareillement une vocation morale. Sans doute, Perrault s'inspirait du folklore, notamment allemand ; mais Voltaire agissait de même avec les contes arabes.
Il sut conserver à ses narrations un équilibre parfait, une forme nette et noble, héritée d'Homère. Erudit et élevé dans le culte des Anciens, il sut manier le merveilleux avec éclat, comprenant idéalement, en réalité, la logique propre aux fables antiques. Il savait ce qu'il fallait entendre par le mot de Génies, les liens qu'ils entretenaient avec les anges, ayant lu Apulée et Platon. Il vivait encore à une époque où on étudiait cela avec sérieux. Il ne s'imaginait donc pas niaisement que la mythologie n'était qu'un fatras incohérent, comme on le fait souvent. Il demeurait, au fond, dans ce que Rudolf Steiner appela la conscience spirituelle instinctive, celle des temps anciens, de la tradition.
Rien n'est plus charmant et poétique, de fait, que ses contes, et j'aime particulièrement celui du Crocheteur borgne, qui mêle si élégamment, et si gracieusement, érotisme et merveilleux, en donnant à un pauvre prolétaire l'anneau de Salomon qui commande aux Génies, et le pouvoir d'en user à sa guise avec le corps blanc d'une princesse qu'il adore, et qui bien à propos trébuche devant lui. Cela annonce les romans féeriques, mais également pornographiques, de Crébillon fils, tel Tanzaï et Néadarné, qui a plus de grandeur épique - mais moins de grâce.
J'ai déjà signalé ce que ce genre devait au La Fontaine de Psyché et Cupidon : car lui aussi adorait le merveilleux, en même temps qu'il était un fripon. A l'époque classique, on reliait toujours le merveilleux à l'érotisme. L'amour corporel créait une forme de paradis terrestre, imaginatif et coloré : c'était le lieu au sein duquel la chair s'imprégnait de force céleste... Voltaire a repris cette tradition, mais il y ajoute deux aspects. Premièrement, la satire. Il est net que les croyances orientales dont il se moque sont des paravents pour condamner les préjugés sociaux ou les superstitions religieuses qui avaient cours en France, et qu'il était interdit de critiquer : il écrivait des contes à clef, si on peut dire. De ce point de vue, Voltaire fut souvent assez drôle, car il put se moquer de traits réellement ridicules. On se souvient, dans le conte même de Jeannot et Colin, de ce précepteur qui conseille de n'apprendre aucune langue étrangère, puisqu'on ne manie bien sa langue que si on ne connaît qu'elle. Les pourfendeurs du patois ont été inspirés, visiblement, par cette idée, même si chez Voltaire, c'était ironique !
Le second aspect est au fond la méthode assez cassante de Voltaire, lorsqu'il s'agit de rejeter en bloc non le merveilleux en littérature, mais la croyance en un monde spirituel, et même à Dieu. Certes, ici, il donnera l'impression de respecter un Être suprême qui récompense les vertus sans s'occuper des rites ; mais, là, il se moquera méchamment des croyances de Pythagore (en la métempsychose, notamment) et des visions de Platon (constituées en particulier d'un dieu créateur et d'anges - de génies - qui prolongèrent son œuvre au travers de l'univers). Dès que la mythologie menace de représenter symboliquement le monde, il s'en prend violemment à elle, la ramenant à une simple fantaisie créée par l'élan érotique.
C'est comme l'extrapolation des serpents que le malheureux Oreste voyait sur la tête d'une femme contemptrice de sa passion pour elle : la Gorgone était chez Racine le fantasme d'un esprit déréglé. La doctrine chrétienne d'un saint Augustin, de fait, affirmait qu'on avait inventé les fables de la mythologie pour justifier des passions viles : on avait inventé Vénus et Jupiter pour s'autoriser leurs amours. Voltaire ne fit qu'étendre cette idée aux visions mêmes du christianisme !
Dans cette opération, il était, certes, parfaitement logique, mais également haineux - extrémiste. Se moquer des excès des doctrines religieuses, c'est réellement amusant ; mais rejeter ontologiquement toute forme de croyance religieuse, cela crée comme un coup de froid.
L'effet en fut fatalement de favoriser, en littérature, le réalisme. La vérité est toujours plus intéressante qu'un simple rêve ; et l'allégorie est un genre compliqué et aristocratique, qui ne peut intéresser qu'une minorité, très intellectualisée, de lecteurs. Voltaire ne plaît donc pas toujours autant aux jeunes qu'on pourrait se l'imaginer, à première vue. Ils sont déçus par son ironie mordante.
D'un autre côté, il faut bien reconnaître qu'elle leur apprend volontiers à ricaner.