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Mercredi 30 Janvier 2008

J'ai longtemps vécu à Annecy, le chef-lieu du département de Haute-Savoie. Autrefois capitale du duché de Genevois et du diocèse de Genève, cité ducale et épiscopale qui vit entre ses murs rayonner les glorieux Jacques de Savoie, duc de Nemours, et saint François de Sales ; où naquit, également, l'Académie florimontane, à laquelle participa Vaugelas avant d'aider à fonder l'Académie française. Annecy, depuis l'Annexion, a bénéficié du tourisme, lancé par Eugène Suë et l'impératrice Eugénie, et elle est restée une ville culturellement animée, mais moins littéraire qu'autrefois.

On s'y veut à présent léger. La pensée à Annecy ayant globalement été orientée vers la religion catholique, on préfère maintenant y avoir des réflexions superficielles, qui font simplement écho à celles qu'on peut avoir ailleurs.

Cela dit, l'Ecole des Beaux-Arts et le Conservatoire y entretiennent encore une fibre artistique. L'événement culturel majeur, dans la ville, est constitué par les Journées du Cinéma d'Animation.

Annecy ne manque pas de bons artistes, en particulier des peintres et des musiciens, et j'y ai moi-même fait du chant, du théâtre, du dessin, de la peinture et du cinéma d'animation, quand j'étais jeune. J'y ai aussi publié un livre, mais je crois que son éditeur s'intéresse beaucoup plus aux nouvelles technologies, fondées sur l'image, qu'à la chose imprimée, comme qui dirait. C'est symptômatique : à la base, il est publiciste, et est installé à Cran, dans l'agglomération annécienne. Or, autrefois, Cran était connu pour ses papeteries, et ses ouvriers ; à présent, les papeteries, datant du temps de Charles-Albert, ont fermé, et la cité se remplit de gens plus chics, qui préfèrent l'informatique, et orientent leurs activités culturelles vers un commerce plus moderne que celui du papier !

Observant cette évolution, le Département a voulu créer à Annecy une Cité de l'Image dont les uns disent qu'elle est un gouffre financier, et les autres, qu'elle représente l'avenir. Les premiers peuvent être de vieux grincheux aigris ; mais il me semble, aussi, que les seconds sont fascinés très naïvement par les images. Ils croient vraiment que les machines qui en fabriquent sont comme la clef du paradis.

Elle ouvre la porte du pays des gnomes, que les anciens appelaient les Champs-Elysées, et où ils mettaient leurs héros ! (Lovecraft en eût probablement fait une tromperie des Grands Anciens destinée à mieux vampiriser les hommes, n'est-ce pas.)

A vrai dire, un artiste peut très bien créer des images d'une grande beauté et d'une grande profondeur à partir des techniques nouvelles. Les couleurs mêmes de la peinture ont été obtenues, au cours des siècles, par des moyens différents. Du point de vue de l'histoire de l'art, l'irruption de l'électricité et des machines n'est qu'un événement parmi mille autres, contrairement à ce que croient les naïfs.

En soi, la complexification des instruments ne crée aucune forme de vie. Si miracle il y a, il est dans la flamme de l'artiste, dans son génie qui fait s'entrouvrir les cieux, et place dans la matière une forme d'âme qui un jour sublimera toute chose, en l'éveillant à une vie réellement nouvelle. Mais cela passe par l'âme, précisément, par le sentiment, et non par des lois physiques, ou des principes mathématiques. La mécanique quantique elle-même est impuissante, à cet égard !

Et si l'âme humaine n'ouvre rien au sein du ciel - si elle ne soulève aucune trappe dans la voûte étoilée -, alors, c'est que tout est vain : cela ne fait pas de la technologie un miracle.

Les moyens de communication nouveaux ne permettent en soi aucun progrès. Ils changent les formes extérieures de la communication, mais c'est dans le contenu communiqué que peut être le ressort de l'Evolution, et non dans le contenant, fût-il complexifié à l'extrême.

D'ailleurs, il n'est pas vrai que la vie, en soi, aille forcément vers la complexité. Elle pousse la matière vers la complexité, c'est vrai, et c'est ce qui donne l'illusion qu'elle naît de la complexification de la matière ; mais arrivée à un certain seuil, cette complexification s'arrête, et on assiste à une transformation : une forme plus simple, mais différente, apparaît, qu'on peut dire supérieure à la précédente, parce qu'elle offre la possibilité d'un nouveau seuil de complexification. L'Evolution se fait aussi par sauts. Teilhard de Chardin présenta avec raison les choses de cette manière.

L'art, justement, crée ces formes nouvelles, simples au départ, mais en réalité plus fines, par nature, que les formes même complexes qui les ont précédées ! C'est là son mystère, qui n'est généralement pas saisi. On préfère penser les choses de façon linéaire, à partir de la matière seule. Le matérialisme a une vision simpliste de l'Evolution, et donc, n'en voit qu'une partie : il n'en saisit pas les fondements.

La Cité de l'Image, c'est un palais sans prince : la cage sans phénix dont parlait déjà Joseph de Maistre, stigmatisant à juste titre l'action des politiques, à cet égard. Ils vivent dans l'illusionnisme : ils pensent que les fées animées par des moyens mécaniques vulgaires, comme à Disneyland, ont une forme de dignité ontologique ! Mais il n'y a pas, là, de créativité réelle.

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
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