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Samedi 09 Février 2008

J'ai lu le roman de Jules Verne De La Terre à la Lune ; cela entrait dans une séquence d'enseignement sur l'explication technique. De fait, il mêle l'épopée à la science moderne : il raconte comment des êtres humains essayent de gagner physiquement la Lune, au moyen d'un canon et d'un obus habité, et est entrecoupé de considérations scientifiques estampillées par les autorités du temps, auxquelles Verne les avait données à lire, pour vérification.

Certes, aujourd'hui, on peut sourire. Les personnages partent sur la Lune sans savoir comment ils en reviendront, et même sans prévoir de sources d'existence au-delà de deux mois, persuadés que la Lune dispose d'eau, d'air et donc, à terme, de quoi manger !

Le fil narratif est déshumanisé. Les personnages sont soumis à une typologie plutôt rigide, comme chez Zola (quoiqu'elle soit moins complexe que chez celui-ci).

L'originalité de Verne, c'est d'avoir décrit les machines avec feu. Il fut le poète de la mécanique transcendantale. L'un de ses chapitres se nomme significativement l'Hymne du Boulet : il l'assume.

Il évoque avec extase les énormes canons de l'Amérique (il rappelle que ce continent a surtout le génie du gigantisme, et donc, de la puissance physique qu'on peut exercer sur le monde), et sa Columbiad, un canon d'une taille inouïe, propre à faire vaincre aux projectiles la distance qui sépare la Lune de la Terre, a quelque chose de surnaturel : l'âme des profondeurs l'habite ; on est proche de l'alchimie.

Verne condamne globalement les superstitions traditionnelles, toutefois. Celles sur la Lune sont particulièrement évoquées. Or, la position de Verne atteste d'un matérialisme de principe. Si les superstitions sont elles-mêmes certainement vides de rationalité, elles peuvent être l'expression de vérités cachées et pressenties. L'idée, par exemple, qu'il existe sur la Lune des êtres avec lesquels les êtres humains ont une sorte de lien magnétique, vient simplement d'une image, d'essence mystique, de l'ange gardien, réputé vivre sur la sphère que dessine la Lune en tournant autour de la Terre.

Cela dit, le héros français Michel Ardan tend à montrer que Verne reste fasciné par les faits étranges, qu'il énumère avec volupté. Ce Michel Ardan va jusqu'à vouloir matérialiser, artistiquement, les esprits gnomiques qui commandent aux lois physiques, en proposant à ses compagnons d'orner l'obus habité de figures chimériques, tirées de la mythologie grecque. D'ailleurs, l'espèce de temple du Gun-Club, à l'intérieur duquel les figures symboliques sont créées au moyen d'armes à feu enchevêtrées, rappelle également tout ce que peut avoir de spiritualiste, en profondeur, l'engouement pour les machines, qui permettent à la volonté humaine de devenir maîtresse des propriétés de la matière. Cela a un côté réellement magique, somme toute. Les lois physiques ont bien été appréhendées par l'esprit humain ; en elles-mêmes, elles aussi demeurent cachées : la logique propre à la matière n'apparaît qu'à la Raison ; les phénomènes, Sartre l'a démontré, n'apparaissent que comme une succession informe et incohérente, arbitraire, et c'est d'abord l'esprit humain qui surmonte ce néant, et qui crée, par suite, les machines ! Verne en a senti la portée, et a voulu en faire le poème. C'est ce qui est beau et noble, dans son livre. Il est simplement dommage qu'il ait étendu son système à des personnages du coup plutôt froids et sans vie.

Ses romans sont en fait des prétextes non pas tant à de la vulgarisation scientifique, comme on le dit souvent, mais à des odes aux machines...

La présence de l'histoire des Etats-Unis a également son importance secrète, dans le livre. Il évoque, notamment, à cet égard, le Texas et la Floride, dont la Télévision nous parle si souvent. C'est utile et intéressant.

J'ajoute que le symbolisme est clair, au travers du président du Gun-Club, nommé Barbicane, et qui est donc le fils spirituel, l'incarnation de sainte Barbe, patronne des artilleurs ! Qu'il fût américain était indispensable, puisque l'âme américaine, aux yeux de Verne, est directement en lien avec l'esprit du monde physique, et que les Américains eux-mêmes accomplissent, dans l'ordre matériel des choses, des réalisations qui relèvent du prodige. Ensuite, il faut bien que tous les métiers aient leur bon ange, leur saint patron, leur inspirateur en soi immatériel, n'est-ce pas !

Verne a voulu justifier un culte qu'on vouait aux machines, et après tout, c'était son droit le plus absolu.

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
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