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Mercredi 16 Janvier 2008

J'ai revu dernièrement le film le plus lisse de David Lynch : A Straight Story (Une Histoire vraie). Le titre est un jeu de mots. Il s'agit d'une histoire familiale entre les deux frères Straight, Alvin et Lyle. Mais straight, c'est aussi ce qui est droit, direct. Or, est droite la ligne qui mène Alvin sur sa tondeuse à gazon jusqu'à Mount-Zion où habite son frère Lyle ; mais aussi, est droite son intention de se réconcilier avec ce frère avant de mourir ; et est droit, aussi, le fil narratif, alors que les films de Lynch suivent souvent des méandres labyrinthiques. (J'en ai déjà parlé à propos de Robbe-Grillet.)

De l'élévation du mont Sion, Alvin pourra, en quelque sorte, partir dans les étoiles. Car son souvenir le plus cher, c'est quand il évoquait, en compagnie de ce frère, la vie qu'il pouvait y avoir dans les autres mondes, alors que, l'été, ils étaient allongés la nuit, dehors, et qu'ils contemplaient les astres. Le film s'achève bien sûr par la réunion des deux frères, et surtout, par une entrée dans les étoiles, lesquelles sont montrées de façon récurrente, tout au long du voyage d'Alvin, mais qui, cette fois, sont pénétrées par lui, et par le spectateur : on les voit passer de chaque côté de l'écran, comme si on avançait.

Le mont-Sion est un port céleste : c'est son rôle traditionnel. David Lynch, fin connaisseur de la Bible, ne l'ignore nullement.

De fait, pour cette histoire assez traditionnelle, y compris dans son cadre, Lynch a choisi d'habiter entièrement l'esprit nourri de religiosité protestante qui règne au cœur des Etats-Unis, et dont il est lui-même issu, par son éducation. Cette référence à la culture occidentale classique est encore une cause de la linéarité du récit, du reste.

C'est un film où respire l'amour profond, la compassion qu'éprouve son réalisateur pour l'humanité (et visible particulièrement dans sa série Twin Peaks, à mon avis). Le plus beau, le plus émouvant, à cet égard, est la manière dont est rendu l'amour maternel de la fille d'Alvin, à qui on a enlevé ses enfants de façon injuste : Lynch aime bien (à juste titre) critiquer l'Etat quand il se montre inhumain, et agit en froid instrument mécanique, sans âme, de la société prise globalement. Cette mère blessée contemple, un soir, un enfant qui va chercher un ballon, alors que de l'eau jaillit, doucement et sans bruit, d'un petit arrosoir automatique. La pureté de cette image est digne des cinéastes asiatiques, de Kurosawa, d'Imamura. Les bleus et les verts dominent. Le tableau se met peu à peu en place, à la fois immobile et mouvant : le ballon pâle comme une lune apparaît d'abord sur le gazon vert, puis le petit garçon vient le chercher, et s'en retourne, toujours dans un grand silence. La beauté indicible de cette vision mélancolique luit dans l'œil de la mère esseulée et triste...

Mais Lynch n'oublie pas de créer, comme à son habitude, un monde plein de malédictions qui torturent, d'échos qui lient l'être humain d'une façon démoniaque. Une femme qui adore les cerfs en tue un régulièrement sur la route quand elle se rend à son travail, ce qu'elle est bien sûr absolument obligée de faire, rappelle-t-elle. Elle précise même le nombre excessif de milles qu'elle doit effectuer. Et elle ajoute qu''elle adore les cerfs ! Or, soudain, sans transition, comme on dit, elle jette un regard vers le ciel et, en voyant des nuages noirs qui s'amassent, s'écrie : "Mais d'où viennent-ils ?" En apparence, le récit subit ici une rupture, mais Lynch a clairement voulu créer un signe céleste : il s'agit de la volonté d'en haut, qu'il y ait une malédiction. C'est un mystère du karma de cette femme.

Néanmoins, conservant son sens pratique d'homme de la terre, Alvin ne médite pas sur l'énigme posée à cette dame : il fait cuire le cerf, et le mange. Il a quand même des remords, surtout quand la famille du cerf se met à le regarder depuis les hautes herbes ! Pour le coup, l'image appartient réellement au fantastique, je crois. Ces cerfs qui reprochent à Alvin son égoïsme sont des sortes de fantômes.

Un autre effet facile à saisir, et qui reprend des traits déjà présents ailleurs chez Lynch, est la petite maison qui brûle furieusement, et qu'Alvin voit comme dans un cauchemar, pendant que sa tondeuse dévale une pente et qu'il croit sa dernière heure arrivée. Or, finalement, on découvre qu'il ne s'agit que d'un exercice de pompiers. Mais cette maison qui brûle avait vraiment un air affreux, comme si l'enfer s'était emparé d'elle - voire de ses habitants, de ses ombres.

Les paysages agricoles et la musique chantent romantiquement et mélancoliquement l'Amérique profonde, et cela me rappelle toujours l'époque où je circulais dans le Jura, parce que j'y travaillais : j'écoutais en boucle la bande du film. Cela convenait merveilleusement à ce que je voyais. (Car, je le précise, notamment aux Parisiens, le département du Jura n'est pas partout montagneux, et il peut parfois être plutôt vallonné, simplement ; or, je circulais un peu partout, devant fréquemment me rendre à l'Inspection académique, à Lons-le-Saunier, ou au Rectorat, à Besançon : en ce temps-là, dans l'Education nationale, j'étais quelqu'un d'important !) Il y a, dans les lieux mêmes, des points de passage, qui sont également des points de référence géographique : la Grotte, le Mont-Sion. Tout est dans les mots, à vrai dire : dans ce qu'ils suggèrent. En dehors des cerfs directement et individuellement doués de sens moral, le film ne contient pas de fantastique !

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
Samedi 12 Janvier 2008

Durant son voyage à Rome, pour être officiellement fait chanoine de Saint-Jean-de-Latran, on s'en souvient, Nicolas Sarkozy a critiqué la laïcité à la française, estimant qu'elle avait essayé à tort de couper la France de ses racines chrétiennes. Et de citer de grands écrivains catholiques - Bossuet, Pascal, Péguy, Bernanos -, et de dire qu'ils représentent la France d'une façon toute particulière.

Cette forme de nationalisme religieux est bien sûr gênante. Un communiste, par la suite, a déclaré à juste titre que l'histoire de France ne se limitait pas au christianisme. Au delà même de la laïcité, d'autres courants religieux ou mystiques l'ont nourrie : Victor Hugo l'a bien montré.

Mieux encore, personne n'en a parlé, mais le catholicisme ne se réduit absolument pas à la France. Le Président aurait quand même pu mentionner François de Sales et Joseph de Maistre ; ils étaient sujets du duc de Savoie et donc du Saint-Empire, mais ils écrivaient en français, et la Savoie est aujourd'hui en France. Cela prouve qu'il est gallican plus que catholique, peut-être. Néanmoins, personne ne l'a relevé : tout le monde est dans le même cas, sans doute.

Quoi qu'il en soit, je veux bien donner raison à un communiste, mais pas aux socialistes, car sur ce point, ils me paraissent un peu hypocrites. Comme beaucoup d'intellectuels distingués et conventionnels, ils feignent de croire qu'il n'est pas vrai que la laïcité à la française a essayé d'empêcher les religions d'être libres. Elle a toujours laissé la liberté dans la sphère privée, prétendent-ils.

Mais dire cela, ce n'est rien dire : on ne pouvait de toutes façons pas empêcher les gens de penser ce qu'ils voulaient. On n'a pas encore trouvé le moyen de lire directement dans les esprits, n'est-ce pas. Peut-être qu'avec un peu plus d'acuité, la science pouvait trouver une sorte de vaccin contre les croyances religieuses : Jean Rostand en a parlé. La loi ne l'empêchait guère.

En outre, les temples sont publics. Limiter la religion à la sphère privée, c'est empêcher les gens de se rendre au temple public, alors ? Mais c'est bien ce que voulait dire le Président Sarkozy. Il pense que c'est ce qu'on a fait : qu'on a limité les possibilités de rassemblement religieux. Or, une religion s'effectue au delà du cercle familial, c'est à dire au delà du cercle privé. Il faut bien l'admettre.

Une institution religieuse a d'ailleurs un statut spécial, qui la tire vers le droit public. Placer le religieux dans le droit public et dire que la religion n'est permise que dans la sphère privée, c'est bien forcément restreindre la possibilité d'exercer une religion. C'est une question de logique.

Je suis, de fait, favorable à ce que les religions n'aient pas de statut particulier, qu'elles soient toutes assimilées à de simples associations à vocation culturelle. Si l'Etat ne subventionne aucun culte, pourquoi subventionne-t-il de la Culture ? Pour moi, qui assimile la religion à la culture en général, cela n'a pas de cohérence. Je ne crois pas en une culture légale sans dieu, et à une culture illégale qui en contient : cela ne veut rien dire. Au demeurant, cela revient à subventionner indirectement l'athéisme. La laïcité se pose donc bien comme s'exerçant contre le religieux.

L'Etat qui ne subventionne aucun culte mais subventionne la littérature qui se produit tendra nécessairement à proscrire l'expression religieuse. Et je crois bien qu'actuellement, beaucoup d'éditeurs de référence rejettent l'expression d'une foi religieuse chez les écrivains. Est-ce que je ne me suis pas vu reprocher par un éditeur parisien d'avoir trop cité le Christ ? J'en ai déjà parlé.

Mais enfin, c'était mon droit. La poésie émane forcément de la sphère privée. La religion y est donc possible. Mais la publier est impossible, puisque la religion doit rester dans la sphère privée ; or, c'est bien limiter le droit à l'expression. Et l'expression du sentiment religieux, malheureusement, fait partie de la religion. Supprimer cette partie, c'est bien restreindre la liberté religieuse.

En religion, on ne peut pas se contenter de penser, ou ressentir : il faut aussi souvent dire, chanter, même. Tout cela me paraît un peu jésuitique et ridicule.

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
Mercredi 09 Janvier 2008

Mon patronyme vient de Samoëns, un village du département de Haute-Savoie qui a été important, au Moyen Âge, et qui a été fondé par les Burgondes, en particulier un certain Samo. Peut-être le même Samo qui, commerçant burgonde originaire d'Auxerre, prit la tête des Wendes, futurs Croates, et battit le roi Dagobert, avant d'accepter de lui une terre au sein du royaume de Bourgogne ; mais aucun document ne l'atteste.

Samoëns appartint à la province savoyarde du Faucigny, qui, au départ, fut une seigneurie d'Empire, probablement émanée du comté de Genève, et qui passa dans le Dauphiné, au XIIIe siècle, avant d'être intégré à la Savoie, au XIVe. Bonneville en devint la capitale à l'époque où le comte de Savoie Pierre II fut l'époux de la Dame du Faucigny : car cette seigneurie pouvait se transmettre aux filles, comme l'Angleterre. Mais dans les faits, l'époux de la Dame, si elle en avait un, tendait à diriger le territoire. Pierre II est donc à l'origine du château de Bonneville, et c'est lui qui y installa durablement des magistrats, ainsi qu'un châtelain. Pierre II est connu pour avoir créé nombre d'administrations : on l'appelle pour cette raison le fondateur de la patrie vaudoise (le Pays de Vaud lui appartenait).

Samoëns donna naissance à une confrérie de maçons dits frahans - libres. Ils construisirent, par exemple, le château de Voltaire, à Ferney.

Le XVIIIe siècle fut une grande époque, pour Samoëns. Les bourgeois en avaient été affranchis, et donc avaient acquis une sorte de noblesse, comme dans les cités suisses. Les patriciens de Samoëns s'allièrent et se mêlèrent aux familles nobles du Duché, et c'est ainsi que la commune vit naître, en son sein, le plus grand écrivain savoyard de l'époque des Lumières, le Cardinal Gerdil, dont Rousseau déclara qu'il était le seul à avoir opposé des arguments sérieux à son Emile.

Ce Gerdil, qui est pour moi un cousin éloigné, a écrit en français, en italien et en latin. Barnabite, il a surtout vécu en Italie, où il fut le précepteur du prince-héritier du trône sarde (comme on dit), et faillit devenir Pape. Mais les Autrichiens s'y opposèrent, parce que c'était à l'époque de Napoléon, et que Samoëns était alors une partie de l'empire français (au sein du département du Léman). J'ai lu, de ce philosophe théologien, un Traité des combats singuliers, commandé par Charles-Emmanuel III, et blâmant le duel en l'estimant hérité de la barbarie païenne et supertistieuse des anciens Germains. C'était intéressant : cela rappelait, par le style, le grand Corneille.

A la même époque que Gerdil, Samoëns vit naître, en son sein, un futur évêque de Genève, digne héritier de saint François de Sales qui eut maille à partir avec Voltaire, Ferney étant dans son diocèse : Biord, qui était proche des Jésuites, et de Gerdil même.

Après l'Annexion, beaucoup de Septimontains, comme on les appelle (à cause des sept alpages donnés en libre usage par Amédée VIII), sont partis à Paris, et ce fut le cas de mon arrière-grand-père, qui travailla à La Samaritaine, fondée par sa cousine germaine, Marie-Louise Jaÿ : j'en ai déjà parlé, tout comme du poète Jam, et de la Jaÿsinia.

En tout cas, l'émigration de mon bisaïeul explique qu'à la base, mon grand-père, mon père et moi-même étions originaires du bassin parisien. Quand j'étais petit, de fait, j'habitais à Fontenay-sous-Bois, dans le Val-de-Marne, mais chaque année, pour la Fête paroissiale, le 15 août, la famille se retrouvait dans le village ancestral. On accomplissait un rite, et on effectuait la Retraite aux Flambeaux : on suivait un orchestre municipal le long d'un périple qui s'achevait toujours par le brûlement des lampions, au son de l'hymne des Allobroges, sous le Gros Tilleul, l'arbre tutélaire de la cité.

Le lendemain, après l'heure de la messe, avait lieu le repas solennel. Les légendes familiales étaient alors bruyamment ressassées. C'était un peu comme dans un film sur les Siciliens d'Amérique. On rendait d'ailleurs visite aux cousins restés au pays. Lesquels sont devenus emblématiques du canton, mais je pense que c'est davantage pour leur travail dans l'agriculture et leur implication dans le syndicalisme agricole que pour leur nom.

Quoi qu'il en soit, pour moi, il existait deux mondes. L'Île de France, et la Savoie. Beaucoup pensent qu'ils sont inconciliables, mais je ne l'ai pas ressenti ainsi. Je crois, du reste, que l'être humain est fondamentalement ubiquitaire : qu'il peut vivre dans plusieurs mondes à la fois. Il n'est pas enchaîné, comme on le croit - et comme le sont les animaux -, à un milieu particulier, restreint, clairement défini. Il peut réellement se lier à plusieurs lieux, vénérer plusieurs divinités tutélaires. Peut-être se sentira-t-il une affinité plus profonde avec l'une d'elles ; c'est fatal. Mais il est libre de les regarder toutes comme des reflets particuliers, et donc dissemblables, d'une forme d'âme universelle. L'universalisme, de fait, ce n'est pas voyager partout avec les mêmes idées fixes, acquises dans son milieu d'origine, et conservées dans un crâne qu'on garde (forcément) toujours avec soi ; c'est réellement être sensible à la fois aux génies des lieux et à ce qui les relie au-delà d'eux-mêmes. Il n'y a guère qu'une certaine forme de matérialisme conduisant au sectarisme, qui ne s'en rend pas compte.

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
Samedi 05 Janvier 2008

Le programme de lectures intégrales du Collège propose, pour les élèves de Cinquième, Le Chevalier au bouclier vert, d'Odile Weulersse, afin de les initier plaisamment au Moyen Âge. Je l'ai donc lu, et il met effectivement la Littérature au service de l'Histoire, plus que l'inverse, et je ne m'étonne plus que les professeurs d'Histoire n'adaptent pas leur programme à ce que font les professeurs de Lettres, mais demandent aux professeurs de Lettres de suivre leur programme à eux !

Eh ! oui, la littérature, en soi, qu'est-ce que c'est ? Rien du tout. Ce roman a pour avantage de placer l'élève agréablement face aux rites médiévaux, qu'il restitue assez fidèlement, et dont il met en valeur, du reste, la poésie : je ne le nie pas. Odile Weulersse entre sympathiquement, quoique superficiellement, dans la psychologie médiévale et féodale. Le merveilleux y est inane et non fondé mythologiquement, toutefois : il n'y est qu'un jeu. Il ne s'agit pas, en effet, d'initier à des mystères, mais juste à de vieilles croyances ! La vie même, ici, importe moins qu'un certain état d'esprit obsolète.

Mieux encore, on enseigne, subrepticement, l'histoire proprement nationale : le roman se passe dans le Val de Loire, ainsi qu'à Paris et dans l'Orléanais - dans la Gaule profonde. Or, cela n'a guère de sens, du point de vue des faits objectivement appréhendés, car au XIIe siècle (époque à laquelle est censé se dérouler le roman), les provinces importantes du Royaume étaient septentrionales, et non centrales : les Francs ont d'abord principalement régné au nord de la Seine - en Champagne, en Picardie, en Normandie -, et non dans le Val de Loire, qui n'a réellement acquis du prestige que quand l'idée gauloise s'est substituée, dans les esprits, au royaume des Francs : à la Renaissance. Mais il fallait créer un mythe, n'est-ce pas : ou alimenter les fables de l'histoire officielle. Odile Weulersse n'oublie d'ailleurs pas d'évoquer Saint-Germain-des-Prés, un village tellement important, pour le Moyen Âge ! C'est amusant : elle-même est parisienne ; on s'en serait douté.

Le plus étonnant est que, bien renseignée, elle n'ignore aucunement que les comtes du nord sont alors les plus importants, en France : elle le dit ; mais elle choisit quand même de parler surtout de celui de Blois, anticipant de quelques siècles sur le mythe de la Gaule éternelle !

A mon avis, la France unitaire et globale qu'a en quelque sorte créée Jeanne d'Arc projette sa lumière déformante, dans sa vision des choses, sur la France féodale.

Je crois que le XIIe siècle était encore rempli de l'idée, héritée de Charlemagne, que les Francs avaient maintenu à flots l'Empire romain. On ne se souciait guère des Gaulois. Les chansons de geste, dont le roi de France se nourrissait, n'évoquaient que cela : la façon dont Charlemagne et ses pairs protégeaient la loi romaine de ses ennemis. Odile Weulersse n'a pas trop voulu entrer dans de telles considérations...

J'ai édité et préfacé un roman néogothique d'un Savoyard vivant dans la première moitié du XIXe siècle, et, certes, conformément aux préceptes romantiques, il s'agissait là aussi d'un roman à vocation patriotique, chantant les efforts de la dynastie de Savoie, et le faisant avec les idées du temps. Mais il me semble que Replat (l'auteur en question) a mieux saisi de l'intérieur l'esprit médiéval (son récit se passe au XIe siècle). Le merveilleux y est moins dénaturé, car il suit les conseils de Chateaubriand en matière de chistianisation de la fable au sein de l'épopée. Cela dit, on peut toujours trouver qu'il le fait trop, justement, et que le Moyen Âge conservait des croyances païennes. De fait, Replat, comme Odile Weulersse, voulait initier ses lecteurs à une époque, et, muni de titres propres au royaume de Sardaigne (comme Odile Weulersse en a qui le sont à la République française), il a véhiculé les connaissances qu'on pouvait alors avoir à l'Académie de Savoie (qui avait été fondée par le roi Charles-Félix). Je veux dire : la démarche est la même. Je ne sais pas pourquoi il n'est pas plus connu !

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
Mardi 01 Janvier 2008

J'ai acheté le disque de INLAND EMPIRE, et ai regardé à nouveau le film. Ce qui m'a d'abord frappé, c'est la bauté fulgurante des images, l'assemblage des couleurs, et les nappes de sons qui l'accompagnent. C'est sublime. Et même si l'intrigue est abstraite, comme dirait Lynch, on est complètement captivé, simplement par cet envoûtement que créent le son et l'image. Cela rappelle ce que parvient à faire Valère Novarina au théâtre : dans son théâtre utopique, le langage et sa matérialisation par les acteurs rendent la pièce captivante sans qu'une intrigue puisse être perçue.

Pour ce qui est de David Lynch, tout de même, quand on revoit son film, on reconnaît du premier coup tous les acteurs, y compris quand leur apparence est modifiée, selon la strate d'espace-temps dans laquelle leurs personnages se trouvent. Cela facilite grandement la compréhension. Ce que j'ai noté, aussi, cette fois, c'est le retour incessant de l'idée de paiement d'une facture. Il existe une dette que j'appellerai karmique à payer, selon des lois qui ne respectent pas spécialement celles du temps et de l'espace, parce que réellement, les lois karmiques n'entrent pas du tout dans les données habituelles du monde physique. L'art tel que le conçoit - d'une façon juste - Lynch permet d'en saisir la logique particulière, qui a un rapport, comme il le dit, avec celle des rêves - logique que la raison en réalité ne peut pas directement saisir, par le simple moyen de la réflexion intellectuelle.

Les êtres qui gravitent autour des personnages principaux et qui ne semblent pas avoir de rôle clair dans l'intrigue, sont comme des entités émanées du karma, qui veillent sur l'application de ses lois, qui en sont pour ainsi dire les expressions humanisées. C'est cela que Lynch appelle des abstractions - Kandinsky, des formes-pensées...

Bref, tout cela est magnifique, et comme le dit l'artiste même, cela touche à une strate de soi-même au sein de laquelle tous les êtres humains se relient...

Il évoque ce champ psychique commun dans une interview que je ne m'attendais pas à trouver, contenue dans le disque, et qu'il a donnée, en public, à la télévision américaine. Je ne pensais pas qu'il était allé aussi loin dans l'évocation de ses convictions spirituelles, au moins oralement. D'ordinaire, il se faisait plus secret. Mais avec l'âge, qu'a-t-il encore à perdre ? Il décrit donc avec enthousiasme ce qui est présupposé par la forme de méditation transcendantale qu'il pratique, le fond mystique sur lequel elle repose, et qui est d'origine hindoue, comme on ne l'ignore pas. C'est assez sublime, en fait.

Dans une autre interview, plus intimiste, il explique quelque chose de vraiment étrange, particulier : de la destruction (engendrée par la réaction) surgissent des choses merveilleuses, au sein de l'œuvre qui se développe. Celle-ci est comme une végétation : on élague pour obtenir les meilleurs fruits.

Cela me rappelle encore Novarina, qui dit, dans Lumières du corps, que c'est le vide qui est entre les mots qui contient, en creux, la matière même du langage, et, en réalité, la lumière secrète qui anime l'univers. L'art manifeste ce flux astral, pour ainsi dire, comme les fleurs le manifestent à la vue !

Dans l'interview accordée à Michel Chion (dont j'ai lu le livre), Lynch insiste sur le fondement non intellectuel de l'action artistique : il s'agit d'un sentiment de la couleur, ou du son. C'est cela qui meut l'art. Voilà pourquoi, du reste, il ne faut pas réduire la signification d'un film à des mots.

Il évoque aussi l'école, qui selon lui est de pire en pire. Il raconte qu'il a eu l'idée de son premier court-métrage, The Alphabet, parce qu'un enfant qu'il connaissait faisait d'horribles cauchemars, au sein desquels l'alphabet s'animait et le torturait. Lynch n'hésite pas à l'attribuer à la pitoyable pédagogie qui a cours officiellement. Il exprime vraiment sa réprobation. Il défend l'innocence, face à un système éducatif dominé par l'intellectualisme abstrait.

Rudolf Steiner, un jour, raconta une anecdote fascinante : quand les Indiens d'Amérique virent pour la première fois notre alphabet, ils poussèrent des hauts cris, et s'écrièrent que les Blancs utilisaient des démons pour communiquer. Le code qu'exprime l'alphabet, système de signes qui en soi ne veulent rien dire, a quelque chose d'assez effrayant, en un certain sens, et quand on le met face à ce que peut ressentir un enfant. Steiner, dans son école Waldorf, a proposé un remède, qui consiste à représenter, par de la danse, ou de la peinture, les lettres de l'alphabet, en mettant en relation leur forme à la fois visuelle et sonore avec des éléments connus. Par exemple - ce qui est assez simple -, pour le S, le serpent. Ainsi, l'apprentissage de l'alphabet cesse d'être une torture pour l'enfant qui n'a pas encore une activité intellectuelle adéquate, et auquel on impose un système abstrait, dans l'âme duquel on prétend imprimer l'intelligence par des schémas théoriques taillés à l'avance.

Dans les faits, c'est comme une toile d'araignée qui enchaîne l'âme : les lettres de l'alphabet, avec leurs pattes, leurs antennes, leurs fils, se meuvent, et grouillent, submergeant la conscience. Ces monstres créent les cauchemars dont parlait Lynch ; ils sont omniprésents dans son œuvre, de fait !

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
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