Il y a quelque temps, dans Le Monde, j'ai eu comme un choc, qui a entamé un de mes nombreux préjugés, en lisant un article sur des ventes de tableaux qui avaient eu lieu à Londres. En effet, durant assez longtemps, je fus plutôt rétif à la peinture moderne, me contentant d'admirer les œuvres que Charles Duits avait accrochées sur les murs de son appartement, et qu'il avait réalisées lui-même : elles étaient dans le genre du symbolisme naïf mais épique qu'il affectionnait aussi dans ses livres. A vrai dire, j'aimais aussi les œuvrettes picturales de J. R. R. Tolkien, et, plus généralement, les couvertures de mes chers livres de science-fiction, peintes par Robert Siudmak (qui avaient à voir avec l'œuvre de Dali, sans doute), Jean-Claude Nicollet (quoiqu'elles fussent un peu enténébrées par un excès de noir et qu'elles héritassent trop de la bande dessinée), ou Philippe Caza, dont le pointillisme cosmique avait son charme. Les couleurs sublimes et les figures ésotériques de la peinture de Rudolf Steiner me plaisent beaucoup aussi. Mais avec le temps, voyant que tout cela était un peu décalé, par rapport à l'art officiel, reconnu, j'ai essayé de m'intéresser à des peintres glorifiés par la voix de l'aristocratie, je dirai, et Kandinsky, ou Chagall, m'ont impressionné, ainsi que d'autres. J'aime naturellement beaucoup la peinture de Myriam Israël-Meyer, d'inspiration hassidique, et que je me suis efforcé d'illustrer par quelques sonnets.
Cependant, je ne cherchais pas à avoir des idées claires sur la peinture en général.
Je me souviens avoir visité, au château des comtes de Gruyère (lesquels étaient autrefois, soit dit en passant, de fidèles et puissants vassaux des ducs de Savoie), le musée Giger, l'inventeur du monstre d'Alien, et c'était un mélange impressionnant d'occultisme sexuel et de science-fiction démoniaque. La pulsion érotique s'exprimait sous la forme de machines organiques, fantastiques et effroyables. Cela correspondait tout à fait à l'ignoble créature du film de Ridley Scott.
Mais pour en revenir à Peter Doig, puisque cet article a son nom pour titre, j'ai pu constater que l'un de ses tableaux s'était vendu très cher à Londres ; or, Le Monde, tout en contestant que ce tableau valût ce prix, l'avait reproduit, et le fait est que, en ce qui me concerne, je l'ai trouvé magnifique. Au vu de ce qui précède, et qui montre que j'aime assez ce qui est mystique, et n'entre pas dans les conceptions progressistes françaises qui veulent, à mon avis, remplacer la mystique par le concept pur, l'intelligence prise absolument, la production de l'intellect en acte, pour ainsi dire (conceptions qui ont sans doute à voir avec l'idée que les Français se font de la laïcité), au vu de ce qui précède, donc, on pouvait bien deviner ce que je ressentirais face à ce canoë blanc voguant parmi les astres colorés et le scintillement de la vie végétale, lesquels se reflètent comme lui-même sur l'onde et mêlent ainsi les deux plans - le Ciel et la Terre -, de Peter Doig. Je suis allé contempler l'image de ce tableau sur Internet, et j'ai découvert qu'il n'était pas vrai qu'on dépensait beaucoup d'argent pour des œuvres à la qualité relative. En tout cas, pas à Londres, quoiqu'on en pense à Paris.
Je suis aussi allé voir les autres tableaux de Peter Doig, et ils ont quelque chose qui me rappelle parfois les peintures de Tolkien, surtout lorsqu'il s'agit de canoës mystiques. Cela fait également penser à David Lynch, lui aussi marqué par Hopper, qui prétend transcender le réel ordinaire ; Lynch a fait quelques tableaux intéressants, du reste. Bref, je suis content qu'à notre terrible époque, de beaux tableaux puissent encore enrichir les génies qui les ont peints.
Au sujet du plan social prévu par la compagnie Airbus, je voudrais me vanter. Car je me souviens que quand tout le monde se réjouissait de la mise sur le marché de l'avion A-380, grande réussite européenne, j'étais (une fois de plus, face aux projets grandioses de la France) très énervé par ce que cela représentait pour moi : un gouffre financier à venir.
J'ai horreur des fois où l'Etat français est à l'origine d'une entreprise qui se veut supérieure à toutes les autres sur le plan technologique, car je crois que le pays n'a pas les épaules assez larges pour supporter un tel poids. J'ai le sentiment qu'en France, on rêve complètement. On espère réellement retrouver le sceptre du monde, comme au temps de Louis XIV ou de Napoléon. Cela m'agace, car cette ambition démesurée et aveugle est pour moi une des sources principales de la ruine de l'Etat, de la dette colossale, et de la stagnation économique.
Si la France refuse de s'assumer en tant que pays de second rang, en tant que petite nation, face aux géants que sont devenus les Américains, les Russes, les Chinois, elle précipitera forcément sa déchéance, et ne se donnera pas les moyens de vivre bien et tranquillement. La France s'est rêvée à la tête d'une Union européenne qui dominerait le monde, mais le peuple a fort bien vu ce que cela coûtait, et n'a pas vu ce que cela rapportait, car le rêve était surfait, irréalisable dans les faits.
Tout le monde sait quel rôle ont joué les gouvernements français dans l'élaboration de l'avion énorme qu'est l'A-380. C'est eux qui ont voulu croire à des études de marché et à des rapports qui faisaient de cet avion une chance pour l'Europe et même, plus particulièrement, la France. Or, la vérité est qu'ils n'ont pas réfléchi aussi sérieusement qu'ils l'imaginent à la question, parce qu'ils voulaient de toute façon croire au Père Noël.
Cet A-380 a beaucoup trop représenté un symbole pour que la réalité soit totalement concernée par sa création. Et c'est le problème : depuis De Gaulle, les Français ont tendance à vivre dans les symboles. C'est beau, c'est noble, c'est mystique, c'est moral, c'est courageux, mais c'est bête.
Ensuite, évidemmment, cet avion que même les Américains n'avaient pas pensé construire, car il était trop gros, a posé de multiples problèmes, inattendus, et que les rapports n'avaient pas prévus, comme c'est toujours le cas avec les nouveautés. Les technocrates, orgueilleux comme ils sont, croyaient qu'avec leur intelligence prodigieuse, et leur rigueur méthodologique, ils avaient inventorié tout ce qui pouvait advenir, et s'étaient garantis de tout ; mais la réalité n'est pas un échafaudage théorique, même rigoureux et intelligent en soi.
Le résultat, on le connaît : des retards insensés, des pertes énormes, des lienciements économiques obligatoires pour sauver une entreprise sur le point de s'effondrer, face à Boeing ! Et qu'est-ce que cela montre ? Que les Français doivent se défendre, certes, mais pas s'efforcer de dépasser les Américains. Ils doivent les suivre, tâcher de rivaliser avec eux, de ne pas se laisser dépasser : cela est légitime. Mais ce qui ne l'est pas, c'est de tâcher de renverser les rapports de force.
D'abord, il faut bien qu'il y ait une nation plus puissante que les autres, et on ne voit pas pourquoi les Français mériteraient plus que les Américains, à cet égard, car tous les peuples sont égaux ; ensuite, il faut être pragmatique, et arrêter de fantasmer les mondes nouveaux. Cela ne marchera pas. On ne réussit pas en niant les rapports de force existants. Même si on veut corriger les injustices qu'ils provoquent, il faut commencer par les admettre !
Derrière les rêves de la France, il y a des gouffres : les bonnes intentions ne suffisent pas. Voilà ce que je ressens. Ensuite, plus pragmatiquement, je suppose que l'Etat est là pour aider les salariés qui feront les frais du plan social. Il ne s'agit cependant pas de croire que c'est par simple cupidité que les dirigeants l'ont décidé ; la vérité est qu'ils ont eu les yeux plus gros que le ventre - encouragés en cela par l'Etat lui-même -, y compris sur le plan socio-économique.
J'ai vu l'autre jour le dernier film de Michael Mann, une adaptation de sa série télévisée, Miami Vice. Mann s'y montre un styliste remarquable, jouant sur les couleurs, la lumière, et créant des fonds rougeoyants, qui sont en fait l'exhalaison d'une âme, celle du personnage alors visible en gros plan, ou d'une scène de combat, ou d'un enchaînement prévisible d'actions. Toute proportion gardée, son art a à voir avec celui de Terrence Malick, et d'ailleurs, j'ai déjà fait cette remarque dans l'article que j'ai consacré à celui-ci.
Mann filme les villes la nuit comme un prince, et cela s'était déjà vu dans Heat, l'une de ses meilleures productions. Il parvient parfaitement à faire ressentir tout ce qu'a de mélancolique la vision nocturne des lumières urbaines. Mais la beauté des bâtiments modernes, des machines, des feux de signalisation, elle aussi est bien rendue, et à cet égard Mann me rappelle George Lucas : il parvient à transcender le réel des cités américaines, à donner une personnalité au modernisme.
Ce qu'on sent le plus, dans ses films, c'est la fatalité. Elle marche implacablement. Le monde est froid, quoique beau, et mû par une mécanique qui écrase tout. Les êtres humains se contentent de le constater ; ils ne se plaignent pas : ils conservent leur noblesse, leur grandeur d'âme. Mais on ressent en profondeur leur tristesse, qu'ils ne montrent pas. Elle en est d'ailleurs encore plus poignante.
Mann filme les actions d'une manière également incomparable. Les mouvements ont un rythme parfait. Eux aussi semblent soumis à une fatalité implacable, en ce sens que les personnages, au moment d'agir, n'ont en réalité aucune hésitation. Ils frappent sans pitié. Il n'y a pas de rémission possible. Ce qui doit être fait sera fait. Cela crée une violence terrible, une brutalité typique du cinéma américain, au sein duquel l'action est facilement pure, nette, comme au sein d'un mécanisme, précisément.
Je me souviens du premier film de Michael Mann : je l'ai vu à sa sortie. Il se nommait The Keep (La Forteresse noire) : un film fantastique remarquable. Durant la Seconde Guerre mondiale, une sorte de monstre prenait peu à peu forme dans les ténèbres, se nourrissant de soldats allemands, au sein d'une forteresse perdue. Un être étrange, comme prédestiné à cela - envoyé sur Terre pour veiller sur l'humanité et empêcher que les forces des ténèbres ne la submergent -, se dressait, et combattait la créature. Je raconte l'histoire en détail, parce qu'elle est fondamentalement mythologique, et cela la rend particulière.
Ce fut un échec commercial, et Mann n'a pas refait, à ma connaissance, de film fantastique. Mais on sentait déjà poindre l'image d'une fatalité mécanique et implacable, même sur le plan mystique : le gardien du bien agissait lui aussi comme un robot, un automate qu'on eût préposé au maintien de l'ordre universel. Il était mû par une force supérieure, n'avait pas de libre arbitre.
Aucun personnage de Michael Mann ne semble pouvoir rester humain et en vie, ou heureux, comblé dans ses aspirations. Le devoir sépare de l'amour, ou lui nuit. La liberté conduit à la mort. Le monde est tragique. Mais le sentiment en est intime, caché, et la loi de l'univers fait comme une musique sourde.
Quoi qu'il en soit, la dernière demi-heure du Dernier des Mohicans, par sa violence, son rythme, sa musique, ses enchaînements et implications tragiques, l'émotion exprimée par les acteurs, est sans doute une des plus belles séquences du cinéma. On ne se lasse pas d'y repenser.
Le matérialisme peut ne se focaliser que sur le présent, et interdire à l'esprit d'en décoller. Alors, peu à peu, l'âme attachée à la vie sensible deviendra très comparable à celle des animaux. C'est d'ailleurs peut-être très bien ainsi, car on dit que les animaux n'ont pas de problème, puisqu'ils ne sont conscients de rien. Je ne prononce pas de jugement.
Mais habituellement, le matérialisme reste dominé par l'habitude spontanée d'imaginer des avenirs radieux. La différence essentielle, à cet égard, entre lui et les doctrines religieuses traditionnelles, c'est qu'alors que celles-ci postulent une belle vie après la mort, un paradis purement céleste, réservé à l'âme, le matérialisme, lui, veut métamorphoser la vie terrestre elle-même, en faire un paradis qui puisse se vivre avant d'en passer par le seuil de la mort.
Si possible, on voudrait qu'individuellement, grâce à la science, le secret de la conscience soit découvert, ainsi que celui de la vie, et qu'il soit possible, comme dans certaines nouvelles de Lovecraft, de rester indéfiniment dans le monde physique, qu'on postule infini et éternel, lui-même. On recherche l'immortalité. Les clones servent aussi à cela : à fabriquer des corps dans lesquels on pourra placer sa conscience. Houellebecq en a parlé. La génétique actuelle postule quasiment la transmission de la conscience dans la descendance : même si cette transmission reste inconsciente, et même si les généticiens ne se l'avouent pas toujours, il s'agit de tendre, dans les théories généralement suivies, à regarder les lignées comme émanant d'un code immuable, et contenant le sentiment du moi. On se confond avec son patrimoine génétique. Il suffit de le mettre à jour, et le problème sera résolu : on se sentira immortel à juste titre, grâce à la science, et ceux qui continueront à avoir peur de la mort seront des idiots, puisqu'ils n'auront pas pris la mesure et la puissance de ce que constitue une conscience collective créée par le patrimoine génétique.
Evidemment, comme en ce monde rien qui soit vivant ne paraît pouvoir durer éternellement, on nie souvent la spécificité du vivant, ou alors, on invente des moyens de survivre au delà du dépérissement annoncé du globe terrestre, par des colonies sur d'autres planètes ; ou alors, on songe au clonage, comme je l'ai dit.
Cela me rappelle les vieilles tragédies, qu'a reprises avec beaucoup d'art et de beauté George Lucas dans son troisième volet de La Guerre des étoiles. Le héros sait de qui il va recevoir la mort, ou dans quelles circonstances ; il fait donc tout pour détruire les causes matérielles de l'enchaînement fatal. Mais finalement, il s'avère que ce sont ses actions mêmes qui enchaînent la fatalité dans le sens qu'il craignait. C'est que la divinité, ou la providence, avait prévu qu'il saurait quel était son avenir, et que, précisément, il l'avait modelé en fonction de ses actions. La fatalité a au fond des causes immatérielles, qu'on ne peut pas vaincre en s'attaquant à la matière elle-même.
Tous les hommes savent qu'ils doivent mourir. Tous les individus savent, par expérience, et quoiqu'en disent les molécules des acides aminés, qu'ils sont coupés de la conscience de leur progéniture aussi bien que de leur nation, et même, de leur espèce, qu'ils ne vivent qu'individuellement leur vie, et que le monde se poursuivra sans eux, quand ils l'auront quitté. A cet égard, peut-on se faire des illusions ? Le sentiment du moi ne semble-t-il pas devoir être anéanti par la dissolution du corps ?
Le matérialisme ne veut pas en passer par le seuil de la mort, il en a peur. Mais je crois qu'il ne peut pas y échapper. Au bout du compte, la minute où l'on doit mourir n'est-elle pas toujours la même ? Que fait le passé, face à l'anéantissement de toute mémoire ? Plus on a essayé d'y échapper, plus son arrivée paraît être une trahison, une déception - et plus elle est, par conséquent, épouvantable. C'est la tragédie du matérialisme.
Tout le monde skie avec des bâtons, sauf ceux qui font du snowboard, et soudain, il m'est apparu que cette coutume universellement partagée pouvait être regardée comme parfaitement ridicule, puisque, pour skier, au propre, il n'y a besoin que de skis au pied, et que les mains peuvent très bien rester libres.
Evidemment, on dira que les bâtons servent de balancier. Ils ont été utilisés dès le départ, sans doute, pour conserver l'équilibre. Ou alors, pour se pousser sur le plat. Ce qui n'est important qu'en ski nordique : en ski alpin, il y a les machines, pour remonter les pentes, et la pesanteur, pour les descendre !
Le ski est un art assez ancien, et j'ai eu beaucoup de plaisir à lire, un jour, une vieille et belle saga islandaise, datant du Xe ou XIe siècle, qui évoquait un Norvégien allant d'un lieu à un autre à ski. La saga ne portait pas sur cette particularité : qu'on me comprenne bien. Le ski était précisé comme étant le moyen qu'avait utilisé le héros ; cela aurait pu être le traîneau - ou autre chose, s'il n'y avait pas eu de neige. Cela signifie que le ski est plus ancien que l'époque où fut écrite la saga, et qu'il était déjà un moyen de locomotion très répandu, en Scandinavie. Son origine se perd dans la nuit des temps, comme on dit. Et il faut avouer que si le monde avait été aussi enneigé que la Norvège, l'invention du patin aurait été regardée comme aussi importante que celle de la roue !
Mais depuis quelque temps, comme je faisais du ski sans bâton pour pouvoir saisir avec mes mains ma fille, à qui j'apprenais à skier, ou que je faisais skier en la maintenant contre moi, et en plaçant mes skis de chaque côté des siens, je me suis rendu compte que la nécessité des bâtons ne s'imposait pas vraiment, notamment quand j'étais laissé libre quelques dizaines de mètres, et que je descendais la pente simplement en me concentrant sur la répartition de mon poids entre mes deux jambes.
Je fais du ski depuis assez longtemps pour n'avoir pas de problème d'équilibre, même sans bâtons, à vrai dire. Mais évidemment, il faut un peu s'aider de ses bras. C'est comme les funambules. Or, je dois avoir l'air d'un acrobate, quand je skie, puisque je ne m'aide plus du mouvement qu'impose le bâton, lequel est en réalité un secours plus psychologique que physique, je crois : il justifie extérieurement le mouvement rythmé des bras, qui accompagne les changements de répartition du poids sur les jambes. Cependant, on peut faire abstraction de l'aspect bizarre d'une apparence pour faire avoir aux bras un rythme sans l'aide imaginaire du bâton.
Pourtant, je dois dire que sans bâtons, une superstition s'impose à moi : dès que je vais vite, il me semble que je suis moins en sécurité, et que je vais avoir plus de mal à effectuer mes virages. Mais je crois que cela vient simplement de l'habitude de la béquille. C'est un fantasme. Le bâton a créé une image fausse.
Peut-être que celle-ci vient du sentiment humain qu'il faut toujours de la symétrie. Puisqu'on a des planches aux pieds, il faut des bâtons aux mains ! Mais l'image de la symétrie est un fantôme, un spectre : si la nécessité n'est pas présente, il n'existe aucune raison de s'y soumettre.
D'ailleurs, je n'ai pas les épaules symétriques. Une scoliose en a placé une au-dessus de l'autre. De cette sorte, mes mouvements, en ski, ne peuvent pas être d'une régularité parfaite. Cette dissymétrie ne se voit pas, ordinairement, mais en ski, elle rend la répartition de mon poids inégale et plus difficile le virage à droite qu'à gauche. Peut-être est-ce aussi parce que je suis droitier : je m'appuie moins facilement sur la jambe gauche. Toujours est-il que si, avec les bâtons, j'essaye de m'imposer l'image de la symétrie et de la régularité parfaite, je peux précisément tendre à perdre l'équilibre. Alors, un bâton peut se lever en l'air, ce qui n'a rien de gracieux.
Le paradoxe est donc que je perds moins l'équilibre sans bâtons. Quand mon épaule basse est du côté de la pente, il m'arrive de devoir toucher celle-ci de la main, lorsque je m'arrête brusquement, après une course plutôt rapide ; or, sans bâton, c'est bien plus facile, et aussi plus discret.
Finalement, ce qui apparaît comme normal à tout le monde peut sembler absurde et dénué de sens à la raison. C'est possible. Les skieurs se sont embarrassés d'un attribut qui les lie intérieurement à une image sans vraie motivation, et c'est déjà la tendance à la mécanisation des membres que connaissent les animaux : les espèces ont évolué en général vers des fonctions limitées et précises, et s'y sont figées. Cela les rend extraordinairement performantes dans leur domaine propre, bien sûr. Mais Teilhard de Chardin rappelait que l'être humain, ne s'étant pas spécialisé, restait libre, y compris de modifier les machines par lesquelles il prolongeait ses membres, si elles ne lui convenaient plus. Bien sûr, si on sacralise des habitudes, des techniques données, ou des machines, même, cette liberté n'existe plus.
Tout à coup, donc, j'ai eu la révélation que la vieille griffe m'empêchait d'avancer, et, un peu comme le tigre à dents de sabre, je me suis dit qu'avoir des canines d'être humain me suffirait bien, pourvu que j'usasse d'un couteau à volonté. Si la viande est hachée, la fourchette suffit, même. Cela pour dire que je skie souvent sans bâtons, et que je ne m'en porte pas plus mal.

