J'ai lu un jour qu'en 1944, De Gaulle avait pensé annexer la Belgique et les Pays-Bas jusqu'à l'embouchure du Rhin ; pour lui, la vraie frontière naturelle de la France était le Rhin dans tout son cours : elle embrassait des peuples de langue germanique qui descendaient des Francs, confinant à l'ancienne Germanie.
La Gaule belgique de l'Antiquité, de fait, allait plus au nord, mais aussi bien plus au sud que le royaume de Belgique actuel. En réalité, elle allait jusqu'à la Seine : Lutèce en était une frontière. Les Rèmes (de Reims), si importants pour la fondation du royaume de France, puisqu'on peut estimer que le sceptre gaulois avait été transmis par eux (et leur représentant saint Remi) à Clovis, étaient eux aussi des Belges.
Les frontières linguistiques n'ont pas repris exactement les frontières antiques. Les dialectes flamands sont de la même famille que le néerlandais, qui descend lui-même de la langue germanique des Francs (lesquels, au départ, sont issus du nord des actuels Pays-Bas) ; or, les Français parlent la langue romane du royaume des Francs, celle que les Francs eux-mêmes ont développée quand, après le baptême de Clovis, ils ont admis la prééminence morale et spirituelle de l'Eglise latine. Les historiens modernes ne présentent pas toujours les choses ainsi, mais c'est quand même bien ainsi qu'elles se sont produites : les Francs, encore païens, ont imposé leur langue aux Gaulois, notamment en Flandre ; une fois convertis au christianisme, ils ont à leur tour adopté celle de ces mêmes Gaulois, dans le nord de la France actuelle.
Il ne faut pas méconnaître le fait objectif de la suprématie des peuples germaniques à la fin de l'Empire romain, suprématie qui n'a au fond jamais vraiment cessé. Pensons que les centres des empires se sont peu à peu déplacés vers le nord et l'ouest. Paris contenait plus de Celtes et de Germains, et moins de Latins, en proportion, que Rome ; et les Etats-Unis ont une langue officielle qui est d'origine germanique, même si la part latine y reste importante. Remarquons, d'ailleurs, que le français est la plus éloignée du latin de toutes les langues romanes, et la plus chargée en mots d'origine germanique. C'est aussi, géographiquement, la plus septentrionale. Est-ce un hasard ?
Il serait vain d'essayer de refaire à l'identique les frontières de l'Antiquité. Bien des choses ont changé, depuis ! On ne peut pas balayer d'un revers de main deux mille ans d'histoire. Qu'il y ait des persistances au delà des changements, c'est certain ; mais il n'est pas absolument prouvé que ce qui persiste vaut mieux que ce qui change (ou le contraire, du reste). Une nation qui évolue accepte son destin. Celui, par exemple, de ne plus dominer l'Europe, ou le monde, et de ne plus sembler, par conséquent, être la continuatrice de l'ancienne Rome. Sans humilité, on se terre chez soi, dès qu'un malheur arrive : on n'avance plus.
La France ne va pas jusqu'à l'embouchure du Rhin ; mais elle tire aussi sa richesse des Antilles, qui sont en Amérique, et de quelques autres colonies lointaines. D'ailleurs, qu'à présent d'autres nations soient plus puissantes ne prouve pas qu'elle-même n'a pas progressé. Il ne faut pas se comparer aux autres, mais regarder le chemin parcouru. Même si on est allé moins vite que d'autres, il faut se dire que c'est parce qu'on avait plus de richesse à porter ! Bref, de son sort, il ne faut pas se plaindre : ce qui semble extérieurement mauvais peut renvoyer à un approfondissement intérieur, à un accroissement de ses chances dans l'autre monde. Car les nations elles aussi ont une âme qui leur survit ! Et l'humanité est-elle faite, de toutes façons, pour demeurer éternellement sur Terre ? La nation n'est éternelle que parce qu'elle se poursuit au delà des générations qui se créent physiquement, par l'art de Vénus. J'en suis en tout cas persuadé.
Le matérialisme n'est pas simplement, comme on le dit parfois, une méthode scientifique de travail qui repose sur ce dont on peut faire une expérience collective et répétée. En effet, ce choix méthodologique est fondé sur des présupposés. On ne fait pas de la science pour faire de la science : on a, lorsqu'on procède à des recherches, l'ambition d'améliorer concrètement l'existence humaine par une meilleure compréhension et, partant, une meilleure maîtrise de la nature, de la vie, de ce dont a besoin l'être humain.
Le matérialisme, dit Littré, est une doctrine : non une méthode de travail. C'est la doctrine consistant à postuler que les causes des phénomènes physiques sont dans la matière elle-même. La méthode dite expérimentale présuppose que cette doctrine est vraie, parce que, pour obtenir des résultats concrets, il faut justement toucher aux causes des phénomènes, et donc postuler que les causes sont dans la matière, et sont constituées d'autres phénomènes physiques, qui peuvent être montrés à volonté à un regard extérieur.
Evidemment, s'il s'avérait que ce postulat est arbitraire, il s'avèrerait, aussi, que la méthode dite expérimentale est d'une efficacité plus relative qu'on ne l'imagine habituellement. Or, le problème est que cette méthode a l'avantage d'être claire, et de pouvoir être suivie, dans ses procédures, par n'importe quel être humain diposant d'une intelligence normale. Une méthode plus subjective, plus impressionniste, plus intuitive, celle du poète - dont Descartes disait que, par son génie, il parvenait aux mêmes vérités que la science, mais par d'autres chemins -, une telle méthode est pour le moment inconcevable à la plupart des gens. Je crois qu'elle est possible, et que si on la mettait en œuvre, il serait démontré que le matérialisme ne recoupe qu'un certain aspect de la réalité, et qu'il existe des besoins humains qui ne peuvent pas être comblés par une méthode qui admet le présupposé du matérialisme tel que l'a défini Littré. Or, la connaissance devrait pouvoir développer la maîtrise de tout ce qui peut apporter du bonheur à l'humanité, de tout ce qui peut combler ses besoins.
On peut bien sûr critiquer dans l'abstrait le besoin de spiritualité, de poésie, d'imaginaire, que les êtres humains manifestent même dans les sociétés les plus dominées par le matérialisme, ou préconiser, comme le faisait Jean Rostand, un vaccin contre ce besoin, ou alors prétendre, comme le font les marxistes, que ce sont les riches, les commerçants, les publicistes, qui créent ces besoins de toute pièce, et qui à cet égard manipulent les gens. On peut tout dire. Mais ce n'est pas sérieux. Même ceux qui font ces critiques sont sensibles, qu'ils en soient conscients ou non, aux projections du matérialisme dans l'avenir, dont j'ai déjà fait remarquer qu'elles étaient de nature en réalité spirituelle, voire mystique.
La science-fiction les met à jour : comme les matérialistes pensent que leur doctrine suffit à combler tous les besoins réels de l'humanité, ils imaginent volontiers un monde idéal, le paradis sur terre, acquis grâce à la maîtrise des phénomènes, et donc, à la méthode dite expérimentale actuelle. Or, le besoin de vivre dans un tel monde est lui aussi de nature mystique, puisqu'un avenir même dominé par le matérialisme est forcément inventé selon des désirs subjectifs.
Le vrai matérialisme ne peut vivre que dans le présent, qui seul est matériel. Pour le futur, il n'espère rien ! Donc, il n'investit pas, donc, il vit à terme comme une bête. S'il reste au matérialisme actuel des aspirations, et, partant, des motivations plus nobles, plus élevées, plus civilisées, plus morales, c'est en réalité à cause de l'héritage des religions, que certes on renie, en parole, mais qu'on continue de cultiver, en fait.
On ne laisse pas agir en soi les causes finales qu'on attribue à la nature : on continue fondamentalement de les choisir. Même quand on dit que ce sont les mêmes, on suit celles auxquelles on a pensé ! Il n'y a pas jusqu'au réalisme qui ne soit pas l'expression de l'humanité dans toute sa dimension intérieure et subjective, spirituelle.
J'ai vu récemment le dernier film de David Lynch, Inland Empire, et j'ai été moins ému que par le précédent, Mulholland Drive. Le titre est sublime, bien sûr, sauf, peut-être, qu'il donne une piste un peu trop explicite, pour saisir le fil directeur d'une action qui, comme d'habitude chez Lynch, ne suit pas l'enchaînement des apparences.
Sans prétendre apporter de révélation ultime sur le sens du film, mais en faisant se suivre les remarques telles qu'elles me viennent, je voudrais d'abord évoquer le caractère réflexif de cette œuvre, qui porte elle-même sur le tournage d'un film. Cela rappelle beaucoup Godard ou Claude Lelouch. C'est très intellectuel. La corde m'en paraît quelque peu usée. Sans doute, cela permet à Lynch de montrer quelque chose de sublime : c'est que la partie la plus réaliste de son film est justement celle qui est directement prise de l'autre film qui se tourne ; de sucroît, c'est la partie la plus tragique. L'idée est belle : le réalisme est bien un leurre de la conscience moderne. Sur ce point, Lynch me semble avoir raison. Il n'empêche d'un film qui est un discours sur l'art me paraît tendre au symptôme du vase clos, et aussi, à la démonstration rhétorique. Il faut savoir garder une part d'innocence, quand on agit, je veux dire en tant qu'artiste.
Ensuite, il me vient à l'idée encore une critique. Car le film est résolument optimiste, au fond. Il est consacré à la gloire des pouvoirs de l'art, en particulier le cinéma. La double vie permise par celui-ci défie le temps, semble dire Lynch : il le remonte, et refait le passé. Il le sauve spirituellement, en le rédimant. La logique du film repose à mon avis sur des idées essentiellement morales, et la conviction de Lynch selon laquelle les âmes peuvent se toucher, se parler, agir les unes sur les autres sans se soumettre au temps, en traversant les seuils. Or, ce spiritualisme est très beau, mais s'il devient omniprésent, beaucoup de choses se brouillent. De surcroît, les pouvoirs de l'imagination peuvent être postulés divins, propres à créer des mondes nouveaux, sans qu'on puisse être convaincu que cela soit vrai. L'art peut aussi être vu comme simple représentation : les statues ne prennent pas vie ; parler du plan spirituel comme s'il était naturel à l'homme d'y vivre me semble un peu facile.
Néanmoins, ce qui est magnifique, dans les films de Lynch en général, et dans celui-ci pareillement, est que le monde de l'âme y est justement présenté comme une réalité. Les images de ce que le personnage principal vit réellement, c'est-à-dire intérieurement, sont remplies de couleurs vives et profondes, et se relient selon des principes qui ont trait aux rêves, mais de ces rêves beaux et quasi matériels qui ont toujours l'air si vrais, quand on les a. Les rouges, les bleus qui rayonnent des portes, les verts, tout cela est fantastique et montre à quel point Lynch est un immense artiste.
En outre, les rêves regardés comme des réalités sont, normalement, prémonitoires, et en relation avec le monde divin au sens propre. C'est constant, chez Lynch, et c'est ce qui est toujours impressionnant. Il y a d'étranges figures, venues d'un monde supérieur, celui d'où certains êtres tirent les ficelles. Un méchant vient troubler les âmes, comme dans Faust, et le représentant de la loi universelle laisse faire, peut-être pour donner l'occasion aux êtres humains de surmonter l'épreuve. Ces êtres ont une apparence assez ordinaire, sauf qu'ils parlent dans le film une langue slave, à ce qu'on peut comprendre. C'est intéressant : ils ont quand même un caractère étranger.
Mais à cet égard, le plus beau est peut-être qu'une fois vaincu, le démon montre sa vraie face, et qu'on reconnaît là les êtres bizarres et effrayants que Lynch a souvent représentés par d'autres biais. Cela relève d'une vraie inspiration, vivante et originale ; cela n'est pas la rationalisation scientifique d'une imagination onirique, comme dans les films d'extraterrestres du type de Rencontres du troisième type. L'être est entièrement spirituel, et sa forme est un souvenir d'âges extrêmement primitifs ; l'âme humaine la porte en soi, et on peut la saisir en suivant ses émotions les plus obscures, les plus profondes. C'est une figure avec une bouche gigantesque, sans yeux, comme dévoratrice. C 'est l'être-bouche, la bouche noire qui est devenue l'essentiel de la tête. Face à elle, sur le plan symbolique, il y a une clarté colorée qui diffuse son rayonnement à la façon d'un astre, et c'est très joli aussi.
Il est curieux que Lynch ait simplement ramené sur Terre les imaginations que Spielberg (dans le film précité) ou Kubrick (dans 2001, l'odyssée de l'espace) avaient placées dans l'avenir, ou un ciel mécanisé - mais tout de même enchanté, féerique, divin. L'appareil mécanique est rejeté, par Lynch. Seul le spirituel demeure, y compris dans la vraie vie. C'est vraiment ce qui rend ses films si beaux, si troublants, dans la lignée d'un Kandinsky, au fond, une sorte d'abstractisme spiritualiste.
Lynch, je l'adore. J'ai d'ailleurs mis, dans mon dernier recueil, plusieurs poèmes en hommage à Mulholland Drive. Je ne dis pas, cependant, que j'en ferai d'autres, pour cet Inland Empire, quelle qu'en soit la raison.
Le peuple juif se caractérise en partie par ses tribulations au cours de l'Histoire, et la création de l'Etat d'Israël a eu pour but de mettre fin à cet enchaînement immémorial de persécutions, de malheurs divers. C'est parmi mes ancêtres juifs que les deuils sont les plus nombreux : c'est un fait. Mon arrière-grand-père a fui l'Empire ottoman, avec toute sa famille, à la fin du XIXe siècle, alors que les persécutions contre les Arméniens faisaient rage, et que son propre père venait d'être tué d'un coup de hache. On raconte que, peut-être, il a été pris dans les violences faites aux Arméniens. Cela a eu lieu à Tripoli de Syrie (aujourd'hui au Liban, à la frontière syrienne). On est en tout cas certain que son appartenance à la communauté juive a été l'une des raisons pour lesquelles il a subi ce sort terrible. Le différend qu'il avait pu avoir avec son assassin n'était pas d'une importance telle qu'il dût avoir un terme aussi sanglant, si ce n'avait pas été le cas.
Il ne s'agit cependant pas de juger les Syriens actuels, ni non plus la religion islamique : le Grand Turc avait ennobli à titre individuel mon ancêtre, pour qu'il pût exercer dans la fonction publique - cet ennoblissement étant en réalité équivalent au statut des fonctionnaires en France, je crois. Mais ma famille de confession israélite avait la nationalité française et devait entretenir, en plus du yiddish, de l'hébreu, du turc et de l'arabe, le souvenir du français de Racine et de Ronsard, pour paraphraser Albert Cohen, qui évoque également ses ancêtres qui avaient reçu la nationalité française en 1791 et qui, pleins de gratitude pour la Patrie des Droits de l'Homme, avaient cultivé, lors des veillées, dans leur exil grec de Céphalonie, la mémoire de la belle langue.
C'est peut-être ce qui donna au style de Cohen cette si grande pureté, cette netteté si divinement mêlée de lyrisme, qu'on doit admirer dans ses livres. Le français de Genève, nourri du style de Calvin, lui aussi net et en même temps religieux en essence, correspond d'ailleurs bien à un état d'esprit consistant à conserver, à l'écart de Paris, tout ce que le français pouvait avoir eu de poétique, de grandiose, à l'époque classique.
Mais pour en revenir à Israël, et puisque j'évoque la mémoire d'Albert Cohen, je crois que celui-ci s'est montré quelque peu sceptique, face au désir de création d'un Etat nouveau, même s'il demeurait solidaire de son peuple. Il était très attaché à la France. Et je crois que l'ambition d'une République libre, égale et fraternelle doit forcément être de permettre à ses citoyens de confession juive de vivre librement et en sécurité, à égalité complète de droits avec les citoyens français en général.
Cependant, l'Affaire Dreyfus, puis le régime de Vichy ont mis à mal la résolution prise à l'aube de la Première République. Ainsi, l'Etat d'Israël apparaît pragmatiquement comme le moyen de vivre librement, et en sécurité, en tant que membre d'un corps politique souverain et indépendant. Après un peu plus de cinquante années d'existence, c'est vrai qu'on peut se demander si cet objectif de sécurité et de liberté a été pleinement atteint. Ce que les Juifs vivaient en tant qu'individus dans les nations issues de l'Empire romain, ils semblent le vivre en tant que corps collectif regroupés dans un Etat qui lui-même est sujet à mille tribulations, et en butte à l'hostilité de ses voisins. Et il faut dire que les Etats arabes n'ont pas en réalité une existence très ancienne : ils sont issus de la dissolution de l'Empire ottoman. Or, au sein de cet empire, il est un peu douteux que les Arabes aient vu entre eux des frontières spéciales : ils étaient les sujets du Grand Turc qui parlaient l'arabe. Ainsi, la solidarité du monde arabe reste très forte.
Or, précisément, l'Etat d'Israël n'est pas vraiment entouré par diverses nations, comme il l'était dans l'Antiquité, mais par quasiment une seule, divisée en Etats de création récente et encore mal enracinés dans l'esprit des individus. Seuls les Iraniens ne sont pas arabes ; mais leur pratique du Coran les amène à regarder l'arabe comme une langue qui leur est propre, qui est foncièrement liée à leur identité, surtout depuis la révolution islamique. Quant aux Turcs, leur territoire ne touche plus aux frontières d'Israël. Ainsi, la situation antique paraît bien difficile à restaurer. Les Israéliens eux-mêmes semblent conserver le sentiment que leurs tribulations ne sont pas tout à fait finies.
Les régionalistes savoyards se sont plaint d'une façon récurrente d'une bizarrerie du dictionnaire, faisant des frères de Maistre des écrivains français, alors qu'ils étaient sujets du roi de Sardaigne. Rousseau est pourtant mentionné comme citoyen de Genève, alors même que la république indépendante d'icelle n'existe plus depuis 1798, et François de Sales est bien lui aussi présenté comme sujet du duc de Savoie. C'est donc assez étrange. On ne comprend pas ce qui a poussé les auteurs du dictionnaire à annexer rétroactivement Joseph et Xavier de Maistre.
Est-ce que, secrètement, à Paris, on considère qu'en réalité, la Savoie est française depuis 1793, qu'elle fait partie de l'Etat-Nation fondé en 1789, ou au moins en 1791 avec la Première République ? C'est bien possible. On se dit qu'alors, la Gaule a été reconstituée, et que le pays des Allobroges ne pouvait pas en être exclu. On se dit aussi que quand, en 1815, la Savoie fut rendue au roi de Sardaigne, on fit un crime contre l'histoire, on alla dans le sens inverse des aiguilles de la montre, et on créa en quelque sorte une fiction dangereuse pour l'esprit humain, celle d'une Savoie ne faisant pas partie de la Gaule éternelle, nation forcément séparée de l'Italie par les Alpes.
Notez bien que pour les Romains, l'Italie s'arrêtait au pied du versant oriental des Alpes, et que, de leur côté, les Celtes s'étaient plutôt arrêtés au pied du versant occidental. En fait, au sein même des montagnes, il y avait des peuplades plus primitives, plus anciennes, dont on dit que leur langage n'était pas indo-européen ; ce sont ceux qu'on appelle communément les Ligures. La Savoie était censée les recouvrir et les comprendre ; tout en les maintenant sous la loi chrétienne du Saint-Empire, elle leur laissait des franchises spécifiques qui attestaient de leur singularité, et qui étaient le résultat d'un pacte avec ces populations qui habitaient aux cols, dont les ducs de Savoie étaient les garants ; pour régler la question, des moines servaient d'intermédiaire, comme à Saint-Maurice, ou au Grand-Saint-Bernard, dont l'abbaye dépendait de l'évêché d'Aoste : les montagnes étaient un lieu pacifié et foncièrement voué à la religion. La Tarentaise était ainsi elle-même un archevêché, à dessein, et l'évêché de Maurienne dépendait de Turin.
Les sommets, comme au Tibet, étaient propices à des empires théocratiques. En principe, ils étaient faits pour être indépendants. La Haute-Savoie comme diocèse de Genève fut longtemps dirigée par l'évêque, après le rattachement définitif du Genevois à la Savoie. Le palais épiscopal d'Annecy était finalement un centre de décision majeur. Il serait étrange de défendre la singularité du Tibet en Chine et de refuser d'en reconnaître une à la Savoie. C'est moins différent qu'on ne l'imagine. La voie mystique répandue dans la population existait aussi en Savoie ; François de Sales s'adressait à tout le monde, de son propre aveu ; l'illuminisme de Joseph de Maistre, qui était un magistrat important du Sénat de Savoie, atteste de la tendance des Savoyards à mêler le plan céleste et le plan terrestre, comme dans l'ancienne Grèce. Alors qu'en France, à Lyon, Saint-Martin n'avait pas de fonction officielle, en Savoie, on pouvait en avoir une et suivre un cheminement mystique sans trop se cacher. Car Joseph de Maistre appartenait au même courant que le Philosophe inconnu : je le rappelle.
Si on veut parler de la richesse de la mythologie tibétaine au sein de l'ensemble bouddhiste, il faut bien admettre que les images fabuleuses, issues de la tradition mystique chrétienne - voire de l'ésotérisme chrétien, comme on dit -, que contiennent les livres des écrivains savoyards en général, colorent d'une façon toute particulière la doctrine catholique, qui en France a quand même été fréquemment présentée d'une manière assez sèche, bien que les écrivains aient fait preuve de talent oratoire, à cet égard. Plus que de poésie mystique, il s'agissait le plus souvent de disciples chrétiens de Cicéron, en fait.
Ainsi, Joseph de Maistre a bien une spécificité qui est liée à l'ancienne Savoie ainsi que plus généralement au Saint-Empire romain germanique, comme d'autres l'ont remarqué, et le dictionnaire n'a pas vraiment raison de l'occulter. Pour le comprendre tel qu'il était, il reste important de mentionner son statut de sujet du roi de Sardaigne et de membre du Sénat de Savoie, je crois. Il était magistrat dans un duché du Saint-Empire ; et jusqu'au bout, il en a gardé les traits les plus saillants.

