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Lundi 12 Février 2007

Les sondages disent actuellement que Nicolas Sarkozy est le mieux placé pour devenir président de la République française, et cela ne veut pas dire qu'il sera élu, mais que les classes moyennes, me semble-t-il, l'apprécient. Cependant, je ne veux pas en trouver des explications politiques, auxquelles je ne crois pas d'une façon spéciale, lorsqu'il s'agit d'élections présidentielles.

Il y en a, mais en réalité, les gens s'identifient à une certaine atmosphère, à une tonalité, à une culture. Or, sur ce plan, je crois que tout le monde s'est rendu compte que la vieille France, à laquelle appartenait encore Jacques Chirac, était comme moribonde, qu'elle ne prenait plus, que le peuple ne parvenait plus à croire en elle. On en accuse volontiers les Musulmans, et je regarde cette idée comme tout à fait improbable : cela ne représente vraiment pas l'essentiel.

Car, en fait, le problème ne vient pas des minorités ethniques, mais des classes moyennes : si ce n'était pas le cas, il n'y aurait pas de problème. L'organisation de la République est telle que les minorités ne peuvent, même localement, acquérir une majorité susceptible de gouverner. Elles ne peuvent donc pas avoir une vraie influence.

La source du décalage entre l'image traditionnelle du pays et le ressenti individuel des habitants, je la constate chez les enfants des classes moyennes que dans mon métier je suis amené à rencontrer : c'est l'américanisation complète, et inconsciente, de la population. Il suffit d'écouter les gens pour s'apercevoir qu'ils croient que le système judiciaire, en France, suit les mêmes règles que celles du système judiciaire américain. Ils ne savent en fait même pas qu'il existe des différences. Pour eux, ce qu'ils voient à la télévision est évidemment le tableau fidèle de la réalité. Or, l'essentiel de ce qu'ils regardent vient des Etats-Unis.

Jacques Chirac a dit clairement que selon lui, Nicolas Sarkozy ne correspondait pas à la tradition française. Et c'est vrai : M. Sarkozy est le représentant d'une génération nourrie au sein d'une culture teintée d'américanisme. Il regarde les Etats-Unis comme un modèle, et De Gaulle ne fait plus rayonner ses pensées, depuis les astres, sur lui, comme il le faisait encore sur M. Chirac. La vraie référence de Nicolas Sarkozy, c'est Lincoln, ou Eisenhower.

C'est la raison pour laquelle les classes moyennes l'apprécient. Et le fait est que le premier responsable du dépérissement de la vieille France, c'est bien la puissance économique et culturelle américaine. Les Islamistes n'ont pas la France en ligne de mire : ce n'est pas leur principal souci. Et d'ailleurs, comme il s'agit d'une stratégie opposant des éléments orientaux à l'Occident américain, lorsque les Français parlent des Musulmans comme un danger, ils cèdent simplement à l'influence américaine : ils montrent encore que leur esprit voit les choses depuis Washington, plus que depuis Paris. Même quand ils critiquent la politique américaine, ils le font comme s'ils étaient des citoyens américains et comme s'ils avaient le droit de vote aux Etats-Unis. Cela me paraît indéniable.

Comme les Français veulent avoir une influence sur la marche du monde, et que seuls les Etats-Unis en ont une vraie, ils s'américanisent, pour avoir part à l'autorité des nations. Et c'est ainsi que M. Sarkozy, qui propose d'aligner le système français sur le système américain, a du succès.

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
Vendredi 09 Février 2007

J'ai lu récemment Voyage à Pitchipoï, de Jean-Claude Moscovici : c'était le souvenir de l'Occupation et de la persécution des Juifs durant la Seconde Guerre mondiale, en France, par un homme qui est lui-même allé à Drancy, et qui en a été sorti par des amis de sa famille avant d'être emmené vers Auschwitz. Pitchipoï, c'est un mot, un nom étrange, pour désigner le pays où les enfants de Drancy croyaient qu'ils allaient être emmenés. Un lieu imaginaire, en quelque sorte. Mais il était présenté comme merveilleux et féerique, à la façon de tous ceux qui ont un nom qu'aucune carte ne contient !

Le pays sans nom, c'est aussi l'enfer. L'auteur ne fait pas de commentaires inutiles sur ce que cela impliquait : il ne polémique pas, ne digresse pas. Il laisse le lecteur le ressentir pleinement. Cela crée une poésie terrible, terrifiante. J'ai parlé ces derniers temps de Lovecraft ; j'ai encore pensé à lui, et aux promesses de vie éternelle que font ses dieux mensongers, qui sont des êtres venus d'autres planètes qui en réalité cherchent à nourrir d'illusions les êtres humains pour mieux les asservir et s'en nourrir, pour mieux les utiliser à leurs fins, les regardant d'abord comme des objets, et des créatures à anéantir, s'il leur en prend l'envie.

On en voit, ainsi, qui, persuadés de devenir immortels et d'aller dans les étoiles, vers des lieux inconnus et beaux, sont réduits à l'état de machines, leur cerveau placé dans des cylindres qu'on peut ensuite insérer dans des mécanismes, en les branchant à d'autres complexes de plastique, de métal et d'électricité. L'un de ces lieux, je m'en souviens, se révèle à un narrateur comme étant en fait la planète Pluton (que les scientifiques venaient de découvrir) - paradis sans substance d'un monde matériel et froid : les limites du système solaire !

L'allusion à Pitchipoï, un lieu imaginaire et trompeur par cela même, évoquait cela, en moi, dans la mesure où il s'agissait de manipuler les esprits pour mieux se rendre maîtres des âmes et ôter aux gens leur humanité. Finalement, Pitchipoï, c'était quand même un lieu démoniaque. Et de fait, ce que j'ai beaucoup aimé, dans le livre de Jean-Claude Moscovici, c'est que le récit adopte le point de vue d'un enfant qui regarde le monde comme le font tous les enfants : comme un espace enchanté à découvrir et à explorer ; mais au-delà de cette apparence, de cette forme, l'adulte est là qui sait ce qu'il faut en penser.

Il y a une part d'atroce ironie. Quelque chose de Voltaire, en plus sombre. De Kafka, aussi, bien sûr : car au bout du compte, domine le monde moderne, avec ses machines, son administration complexe, ses prisons ; et on n'est pas directement dans le fantastique, comme chez Lovecraft : cela passe par l'imagination des personnages, presque prise au premier degré. La soeur du narrateur a des rêves épouvantables, présentées comme des "visions" : ce sont des mains qui sortent des murs pour l'agripper dans la nuit, par exemple.

Et puis il y a l'émerveillement épouvanté face à d'étranges voitures qui passent dans la nuit, et dont les formes insolites étaient dues aux conditions d'alors. Face à cet enchaînement de tragiques bizarreries, on peut repenser au début du récit, fait d'un merveilleux normal, bénéfique à l'humanité : les souvenirs d'un château dont la fenêtre donne sur un petit lac où nagent des cygnes, d'une artiste qui vivait dans ce château, de contes de fées, et d'un père un peu prestidigitateur qui savait se rendre plus grand qu'il n'était, lorsqu'on le regardait de dos. C'est magique, et d'un symbolisme suggéré, sans jamais être platement proclamé. Ce père, évidemment, ne devait, lui, jamais revenir de son voyage à Pitchipoï.

C'est vraiment un beau livre, à la fois si réaliste en apparence, et si évocateur, si suggestif ! Il s'agit vraiment d'une oeuvre d'art : pas simplement d'un témoignage.

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
Mardi 06 Février 2007

C'est un motif récurrent, chez ceux qui veulent se gargariser de la merveilleuse histoire des inventions humaines, que celle de la roue. Mais c'est de la poésie sans trop de pensée derrière, à mon avis. Cela vient surtout de ce que les gens raffolent de leur voiture automobile, qui est en général la machine la plus chère qu'ils achètent.

En réalité, il faut toujours rester humble. Car c'est un fait pas toujours bien reconnu, mais bien réel, qu'il n'existe pas d'invention humaine qui n'ait pas déjà été faite par le règne animal auparavant. Chateaubriand, dans ses écrits sur les Indiens d'Amérique, rappelait à quel point les Indiens avaient su rendre hommage aux animaux et à leurs techniques instinctives : il rapportait qu'aux yeux des Indiens, les animaux leur avaient tout appris. Pour Chateaubriand, cela signifiait, non pas que des anges sous forme animale étaient venus apprendre les arts aux hommes, mais que les hommes avaient observé les animaux et les avaient imités.

On sait que le papier existe chez les êtres humains depuis quelques siècles seulement ; mais dans la nature, il est fabriqué par les guêpes depuis des temps immémoriaux, pour leurs nids. Même l'électricité est captée et réutilisée volontairement par des animaux aquatiques assez connus, comme le gymnote. Ce n'est pas si miraculeux qu'on croit. Et pour la roue, eh bien, c'est assez évident : elle vient du scarabée bousier.

On sait que ce charmant animal roule des boules de bouse, constituant sa nourriture, depuis l'endroit où les vaches ont laissé la matière précieuse, jusqu'à son lieu d'habitation habituel : Fabre, l'entomologiste exquis qu'on connaît bien, en a abondamment parlé. Cette boule du bousier, c'est l'ancêtre de la charrette. Ce qui a fait perdre de vue cette origine, c'est la mise d'un essieu dans un axe d'abord arbitraire de la boule ; ensuite, cet essieu a donné à la boule la forme de la roue.

J'ai vu l'autre jour une version plutôt rationaliste (et donc paradoxalement invraisemblable, puisqu'il s'agit dès le départ d'une fable) de la légende du célèbre Batman : on lui avait donné une voiture à quatre roues qui étaient en fait des boules. Les essieux les empêchaient bien sûr de faire tomber par terre, à l'un de ses angles, la carrosserie !

En tout cas, au départ, il est certain que les roues ont été inventées pour transporter des marchandises, et non des êtres humains, et que ceux-ci étaient chargés de les pousser. Mais comme c'était sans fin et fatigant, ainsi que le rappelle la légende de Sisyphe (vrai bousier à face humaine), on a fini par demander aux chevaux de faire le travail !

Sérieusement, il est vrai que l'être humain est arrivé nu sur terre. Mais les animaux avaient développé et adopté, mécaniquement et de façon figée, définitive, des techniques, que l'être humain, grâce à son esprit, a pu imiter et combiner à l'infini. C'est ainsi qu'il a pu progresser lui-même, alors que les animaux étaient enfermés dans la répétition. Cela montre que les techniques existent déjà dans la nature, et que c'est leur acquisition progressive, qui a quelque chose de remarquable et de propre à l'être humain : il a conscience de ce que la nature accomplit. Il dispose d'une science. Son esprit détient le pouvoir d'acquérir de nouvelles connaissances : il est libre, non asservi à l'instinct, à la nature même. Il peut donc, comme le disait déjà Rousseau, faire volontairement ce que font tous les animaux, s'il le désire, effectuer des choix. Cela vaut aussi sur le plan moral, bien sûr.

S'il le veut, il peut vivre matrimonialement comme les canards, dans la noble fidélité et constance de ces êtres ailés et donc un peu angéliques - ou à la façon des loups, au petit bonheur la chance, comme on dit. Socialement, il peut forger des relations complexes, comme le font les abeilles et les fourmis, ou vivre en troupeau, comme les éléphants, voire solitairement, comme les araignées. En principe, tout est possible. En tout cas, sur le plan conceptuel, l'être humain invente beaucoup moins qu'il croit. Il a plus l'idée de nouveaux concepts, qu'il ne les crée, à vrai dire !

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
Samedi 03 Février 2007

On dit souvent que les Français sont par essence un peuple rationnel, qu'ils sont nés sous l'étoile de Descartes, pour ainsi dire. Et il se peut qu'il y ait des traditions plus rationalistes que d'autres. Mais pour autant, l'individu seul est face à la possibilité ou non de penser activement.

En effet, le rationalisme de tempérament n'implique pas nécessairement une réflexion active : c'est un leurre. Le tempérament peut conduire à aimer des images de l'univers dominées par des idées claires et des mécanisme limpides ; et cet amour peut amener à forger ces images au moyen de la raison : ou pas. Les grands hommes les font ; mais les autres se contentent de les aimer.

De surcroît, avoir une vision claire de l'univers, ce n'est pas forcément avoir une vision vraie. En effet, le monde n'est pas partout dominé par des mécanismes simples et limpides. Un tempérament rationaliste aura toujours tendance à simplifier les phénomènes, même quand ils sont en soi complexes. Cela fait qu'au bout du compte, prise dans l'absolu, la conception rationaliste de l'univers ne recoupe pas l'ensemble de celui-ci, et que pour obtenir une perception totale, il faut tenir compte des philosophies qui ne sont pas dominées par le rationalisme.

Or, elles peuvent bien sûr exister dans la tradition française, s'il n'est pas si vrai qu'on croit (et cela ne l'est pas) que le rationalisme est propre à la France ; elles peuvent aussi être saisies librement par les individus, qui ne se réduisent pas à leur nationalité, et se relient en réalité à l'humanité tout entière ; et précisément, les traditions nationales dominées par autre chose que le rationalisme sont à disposition, à cet âge mondialisé, pour les esprits qui veulent pouvoir appréhender les choses selon des points de vue différents.

Les vérités cachées peuvent créer dans la représentation humaine bien des tableaux divers. Il faut impérativement parvenir à distinguer ce qu'on représente et ce qui est représenté. En rien ce qu'on représente ne dépend des nations ; le mode de représentation seul en dépend. Mais cela peut aussi vouloir dire que la chose représentée peut être saisie par les nations selon des angles différents. Cela est du reste bien plus lié au climat qu'on ne l'admet en général. Le même objet perçu à travers un air humide n'aura jamais la même allure qu'à travers un air sec. Une idée peut ainsi apparaître ici comme une pure lumière, là, comme une clarté diffuse et colorée. L'atmosphère est toujours plus moins traversée des éléments qui provoquent l'imagination ou au contraire la réflexion. Il faut donc rejeter tout nationalisme dans l'approche des grandes vérités liées à l'existence de Dieu ou à son inexistence.

Les anges diffèrent peut-être selon les peuples et même les individus, mais il existe bien un seul être céleste pour toute l'humanité, dont tous les autres sont issus. Si ce n'était pas le cas, l'unité de l'humanité n'aurait pas de fondement. C'est du reste la grande vertu du monothéisme, que d'avoir concentré son attention sur l'être immatériel qui est le père de tous les autres, au lieu d'avoir regardé la multitude de ses fils et laissé leur origine commune dans l'ombre des plus hauts cieux.

Mais il ne faut pas condamner l'admiration très polythéiste de ses innombrables enfants, dans la mesure où, en réalité, très souvent, dans les petits phénomènes de la vie humaine, on n'a pas affaire à quelque chose de général et de global, à une loi absolue, mais au contraire à une force relative, locale, restreinte, qui émane et découle de la force générale, mais n'en est qu'une branche infime.

C'est que l'univers n'est pas fait seulement de son essence, mais aussi de ses émanations, qui toutes sont variées entre elles. L'humanité prise dans son ensemble reflète tout cela assez bien, je crois ; et c'est pourquoi, à mes yeux, il faut être attentif à ce que toutes les cultures ont à dire sur le monde.

Quant à la nation, elle s'enrichira de l'attitude des individus qui la composent et qui ont précisément cette attention à l'autre ! Car la plus belle des nations ne sera-t-elle pas celle qui aura en son sein non pas la meilleure des qualités, mais bien toutes les qualités qui existent ? Je crois que si.

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
Mercredi 31 Janvier 2007

J'habite vraiment dans un bel endroit. Je ne dirai pas où c'est, mais non loin se trouve une station de ski, et j'ai commencé à m'y rendre, pour cette saison, durant les dernières vacances de Noël. Il n'y avait pas beaucoup de neige, comme on ne l'ignore pas, mais il y en avait, notamment grâce aux canons qui en propulsent et aux machines qui en fabriquent la nuit.

Skier, c'est agréable, bien sûr, et je dois dire que je skie correctement, car je le fais depuis que je suis tout petit. A cette époque, j'habitais dans la région parisienne, à Fontenay-sous-Bois, mais nous allions chaque hiver à Samoëns, le village de mes ancêtres en lignée paternelle, et aussi chaque été, du reste, notamment pour la fête du 15 août.

Ce qui est également beau, dans le ski, c'est, en fait, de monter haut dans les montagnes, grâce aux machines, et de contempler le paysage. Depuis les cimes enneigées, on aperçoit, outre les touristes en costumes bariolés de skieurs qui descendent les pistes, les cimes lointaines, les chaînes acérées des Alpes, avec leurs haillons blancs, leurs majestueuses avancées de rochers, leurs noirceurs d'abîme, leurs pointes effrayantes, et leurs horizons dentelés et inquiétants. C'est comme si une armée de géants s'était affaissée là, avait succombé sous les coups de Jupiter, de ses foudres. On sent les bouches figées dans la douleur, la souffrance, le dépit : oui, les montagnes, depuis les sommets, font cette impression.

Les regards fermés, ou plutôt vides, ténébreux, restent orientés vers l'horizon voire le ciel : la vie s'en est retirée, mais le deuil demeure, la sensation de la mort, de la défaite, une sourde haine contre les dieux. Les nuages étaient bas, quand je suis allé à cette station de ski des Brasses, comme on l'appelle. Parfois, on se trouvait dedans. La plupart du temps, on les voyait grimper le long des pentes et surgir aux crêtes, comme une bouffée de haine, une invasion d'airs hostiles. Au-dessus, ils allaient vite, en s'enroulant et en se déroulant, comme je les avais déjà vus faire à l'Aiguille du Midi : j'en ai parlé sur ce blog. Ce sont les serpents d'éther qui circulent dans l'air : leurs corps se dissolvent puis se reforment. La nature de ces êtres est celle-ci ! Au sommet des montagnes, on est toujours avec eux dans un contact particulier : on se trouve dans leur élément, dans la partie du monde dont ils restés les principaux maîtres.

Quand les nuages bas s'ouvraient, on voyait palpiter un azur profond, qui semblait chaud, plein d'amour, remplis d'anges bienveillants et dorés. Les nuages de la couche supérieure de l'air étaient d'ailleurs d'un blanc pur, pas du tout gris comme ceux du niveau de la montagne. C'était le duvet dans lequel dormaient les êtres de la Lune, que ces nuages blancs et effilés de la partie supérieure du ciel !

Je dois encore dire que depuis le télésiège, vers la gauche, on pouvait plonger son regard dans une grosse vallée, et que cela donnait presque le vertige. C'était un creux qui soudain faisait tout changer d'échelle. L'ensemble de la vallée, avec ses montagnes, paraissait être une créature distincte, un être unitaire qu'on n'avait jamais pu voir depuis le bas. La montagne, c'est la révélation de l'existence des géants : il faut l'admettre. Les grands ensembles acquièrent soudain une cohérence qui les rend comparables aux êtres humains.

Evidemment, la montagne, c'est aussi les beaux couchers de soleil sur les pentes, et en redescendant dans ma vallée à moi, en direction de ma maison, j'étais face à l'ouest ; or, l'herbe (assez verte, car il a fait bon) en recevait une poudrée d'or, et l'air aussi. C'était magique. Je me serais vraiment cru ailleurs que dans mon paysage familier. J'étais entré dans un rêve. Le portail des cieux allait s'ouvrir devant moi et embrasser la terre où je vivais. Tout luisait. Et je me suis dit que j'avais bien de la chance, de demeurer en pareil endroit, même si cela m'a coûté quelques ambitions sociales, sans doute. Mais la santé, c'est sacré, et dans mon village, certes ! je la garde soigneusement.

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
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