On sait que Richard Wagner était antisémite : son ami Nietzsche, qui ne l'était pas, trouvait que c'était absurde. En tout cas, c'est ce qu'on m'a dit en Philosophie, au Lycée. Je me souviens qu'il y a quelques années, on avait déprogrammé de la musique de Wagner qui devait être jouée en Israël. Un intervenant avait dit qu'il était encore trop tôt, que les mémoires étaient encore trop fraîches. Et, de fait, je suppose qu'on peut assister à un opéra de Wagner sans avoir envie de s'en prendre à ceux que le compositeur n'y aurait pas mis, parce qu'il pensait qu'ils n'étaient pas présents en Allemagne au temps du roi Gunther. En soi, Wotan reflète un monde qui n'est vraiment pas à recréer, mais qu'on peut appréhender quand même, intérieurement.
Dans la mythologie, il combattait le Grand Serpent, qui peut être assimilé au Léviathan. Car quand on ne raisonne pas à partir des traditions nationales, mais de ce à quoi renvoient les symboles dans le monde spirituel, c'est là qu'on s'aperçoit que, quelle qu'en soit la raison, les mythes entretiennent des rapports entre eux au sein de toute l'humanité : qu'ils ont une essence vraiment universelle. Il n'est pas vrai que seul le matéralisme peut donner de l'univers une vision large et ample, comme on le fait croire. Bien au contraire, il tend à faire surévaluer le patrimoine génétique, fréquemment.
Au demeurant, est-ce que l'âge moderne n'admet pas que l'individu est au centre de la vie culturelle et donc religieuse ? Or, est-ce que, au départ, toutes les imaginations mythologiques n'ont pas pris forme dans l'esprit d'un individu, pour être amplifiées par d'autres, jusqu'à se figer en traditions nationales ? Est-ce que le génie individuel ne fonctionne pas selon les lois de l'âme humaine en général, et est-ce que cette dernière diffère radicalement selon la langue qu'on parle ? La couleur peut changer : mais la nature ?
Un mythe, ou un symbole, se construit toujours de la même façon ; les peuples et leurs caractéristiques ne s'y reflètent que de façon indirecte. D'ailleurs, tout mythe ne renvoie pas à un attribut de la nation, contrairement à ce qu'on a dit au XIXe siècle ; beaucoup renvoient à la nature même des choses, au soleil, à la lune, aux bêtes, aux plantes, à l'intellect, aux sentiments, et ne cessent pas d'être valables dès qu'on franchit une frontière : pas du tout ! Ce qu'il faut combattre, ainsi, ce n'est pas une certaine tradition symbolique et mythologique, mais la confusion entre la relation personnelle avec la divinité et les enjeux nationaux, les intérêts d'un groupe. Même considérer que si les individus sont pieux, la communauté qui les rassemble sera forte, est l'idée que peut ou non avoir un individu seulement. Nul dogme à cet égard ne peut être créé.
On comprend dès lors que le régime nazi fut pervers indépendamment de la croyance au surnaturel, à Wotan, à la mythologie germanique en général. D'ailleurs, il suffit d'avoir une personnalité un peu évanesecente et rêveuse pour aimer les fictions mythologiques ; c'est une question de tempérament. Si on présente ces fictions comme vicieuses en soi, ceux qui ont spontanément ce tempérament se sentiront frappés du sceau de l'infamie. Et le pire est que cela peut prendre une tournure politique : on peut finir par croire que le goût des fables est propre à la monarchie absolue, et que la République le condamne, et, ainsi, par goût, devenir royaliste, même quand cela apparaît comme déraisonnable.
Les images épiques des Francs créées par Chateaubriand, si on essaye de les frapper d'anathème, seront défendues par des gens qui les aiment et qui peu à peu donneront à cette défense une portée politique. Si un système idéologique se crée, c'est le début de l'extrémisme. On verra de nouveau des gens dessiner partout des francisques. Or, en soi, cela pouvait, cela aurait pu en rester au roman historique et héroïque, avec ses objets militaires pittoresques, ou être assimilé aux histoires d'Indiens d'Amérique que Chateaubriand a aussi racontées, et finalement avec la même tonalité que pour les Francs : ce qui est pour le moins légitime, d'un point de vue esthétique et personnel.
Les images en sont chatoyantes ; s'il n'est pas démontré que quelqu'un derrière s'en sert pour imposer sa volonté, pour manipuler les esprits, pourquoi s'en inquiéter outre mesure ? Je ne crois pas qu'il soit bon de vivre dans la peur, dans la méfiance de l'autre. Et je crois encore moins qu'il soit bon de développer une haine des imaginations fabuleuses, sans lesquelles plus personne n'aurait goût à la vie ; les systèmes athées qui prônent la réduction de l'âme aux mécanismes physiques ont-ils rendu l'humanité spécialement heureuse ?
Les films de Terrence Malick peuvent inspirer une insondable tristesse, une mélancolie douloureuse. Or, paradoxalement, cela vient de son spiritualisme. La vie sur terre est ressentie comme sans espoir, sans horizon autre que d'en sortir, dans ses récits. La beauté est toujours au-dessus, ou en arrière : dans un passé révolu. J'ai vu l'autre jour The New World, qui raconte l'histoire de la maintenant légendaire Pocahontas, et c'est bouleversant d'horreur, d'une certaine façon. Il ne s'y passe pas grand-chose, mais c'est un peu Le Grand Meaulnes transposé à l’époque de la colonisation américaine, avec une extension tragique qui place l'histoire individuelle de la jeune Indienne dans une perspective globale, historique. Car John Smith, l'homme qu'elle aimait, l'a abandonnée, et elle ne s'en est jamais remise. Lorsqu'il lui avoue qu'il aurait dû se contenter de la vie parmi les Indiens, dans les bois, elle est rassurée, et elle peut mourir : ce qu'elle fait sans attendre, en disparaissant soudain derrière une haie du regard de son jeune fils, ainsi que cela arrive dans les rêves. Je ne sais pas si on peut regarder cette fin sans verser des larmes. Le film présente la vie sur terre comme belle mais triste et éphémère, et l'avenir aux cieux comme infini, mais un peu effrayant, également.
Car Terrence Malick laisse au fond entendre que l'âme se mêle à l'univers entier, et perd un peu conscience ; que l'individualisation est un leurre. Pocahontas adore les éléments, les cieux brillants, et Malick paraît lui aussi partager la religion des Indiens d'Amérique : il voue un culte à la lumière éternelle dans laquelle l'esprit se fond ébloui. Son héroïne rappelle quand même beaucoup Le Dernier des Mohicans, et d'ailleurs, certains acteurs de la version impressionnante de Michael Mann étaient de retour dans ce Nouveau Monde. On sait qu'à la fin du beau roman de Fenimore Cooper, les jeunes amoureux meurent, et qu'on célèbre leurs retrouvailles aux cieux, que le narrateur dit illusoires.
Sinon, de Malick, j'avais déjà adoré, peut-être plus encore, The Thin Red Line ; c'était une épopée glorieuse, peut-être moins triste, et plus grandiose. Les passages les plus émouvants sont également liés à l'amour : c'est quand l'un des soldats, qui a tout perdu par amour pour sa femme, et qui n'a dans l'esprit que ce qu'il a vécu avec elle, qui ne regarde aucune autre femme depuis qu'il a été mobilisé, reçoit une lettre d'elle lui annonçant qu'elle est tombée amoureuse d'un autre, et qu'elle veut divorcer. "L'amour ? Qui mit en nous cette flamme ?", dit-il intérieurement. Et au bout du compte, l'espoir du paradis terrestre que l'amour représente s'éteint lui aussi, inexorablement. Les êtres humains ne croient pas assez à l'amour, comme chez Alain-Fournier. Et le monde est gagné par la lèpre.
Le culte de la vie primitive est également présent dans La Ligne rouge, à travers le soldat idéaliste qui l'a goûtée, et qui ne peut en retrouver le charme à son retour dans la tribu de l’île de Guadalcanal où l'action se déroule : la terre même s'est corrompue après les actions guerrières ; le regard a été sali. La guerre fait surgir le mal, au lieu de le faire disparaître. Plastiquement, les films de Malick sont incomparables, en tout cas ; il filme la nature comme personne. Il est difficile de faire plus émouvant, plus humain, avec des sujets historiques. La présence des pensées des personnages, en voix off, accroît l'émotion, et crée des films profondément poignants.

