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Dimanche 28 Janvier 2007

On sait que Richard Wagner était antisémite : son ami Nietzsche, qui ne l'était pas, trouvait que c'était absurde. En tout cas, c'est ce qu'on m'a dit en Philosophie, au Lycée. Je me souviens qu'il y a quelques années, on avait déprogrammé de la musique de Wagner qui devait être jouée en Israël. Un intervenant avait dit qu'il était encore trop tôt, que les mémoires étaient encore trop fraîches. Et, de fait, je suppose qu'on peut assister à un opéra de Wagner sans avoir envie de s'en prendre à ceux que le compositeur n'y aurait pas mis, parce qu'il pensait qu'ils n'étaient pas présents en Allemagne au temps du roi Gunther. En soi, Wotan reflète un monde qui n'est vraiment pas à recréer, mais qu'on peut appréhender quand même, intérieurement.

Dans la mythologie, il combattait le Grand Serpent, qui peut être assimilé au Léviathan. Car quand on ne raisonne pas à partir des traditions nationales, mais de ce à quoi renvoient les symboles dans le monde spirituel, c'est là qu'on s'aperçoit que, quelle qu'en soit la raison, les mythes entretiennent des rapports entre eux au sein de toute l'humanité : qu'ils ont une essence vraiment universelle. Il n'est pas vrai que seul le matéralisme peut donner de l'univers une vision large et ample, comme on le fait croire. Bien au contraire, il tend à faire surévaluer le patrimoine génétique, fréquemment.

Au demeurant, est-ce que l'âge moderne n'admet pas que l'individu est au centre de la vie culturelle et donc religieuse ? Or, est-ce que, au départ, toutes les imaginations mythologiques n'ont pas pris forme dans l'esprit d'un individu, pour être amplifiées par d'autres, jusqu'à se figer en traditions nationales ? Est-ce que le génie individuel ne fonctionne pas selon les lois de l'âme humaine en général, et est-ce que cette dernière diffère radicalement selon la langue qu'on parle ? La couleur peut changer : mais la nature ?

Un mythe, ou un symbole, se construit toujours de la même façon ; les peuples et leurs caractéristiques ne s'y reflètent que de façon indirecte. D'ailleurs, tout mythe ne renvoie pas à un attribut de la nation, contrairement à ce qu'on a dit au XIXe siècle ; beaucoup renvoient à la nature même des choses, au soleil, à la lune, aux bêtes, aux plantes, à l'intellect, aux sentiments, et ne cessent pas d'être valables dès qu'on franchit une frontière : pas du tout ! Ce qu'il faut combattre, ainsi, ce n'est pas une certaine tradition symbolique et mythologique, mais la confusion entre la relation personnelle avec la divinité et les enjeux nationaux, les intérêts d'un groupe. Même considérer que si les individus sont pieux, la communauté qui les rassemble sera forte, est l'idée que peut ou non avoir un individu seulement. Nul dogme à cet égard ne peut être créé.

On comprend dès lors que le régime nazi fut pervers indépendamment de la croyance au surnaturel, à Wotan, à la mythologie germanique en général. D'ailleurs, il suffit d'avoir une personnalité un peu évanesecente et rêveuse pour aimer les fictions mythologiques ; c'est une question de tempérament. Si on présente ces fictions comme vicieuses en soi, ceux qui ont spontanément ce tempérament se sentiront frappés du sceau de l'infamie. Et le pire est que cela peut prendre une tournure politique : on peut finir par croire que le goût des fables est propre à la monarchie absolue, et que la République le condamne, et, ainsi, par goût, devenir royaliste, même quand cela apparaît comme déraisonnable.

Les images épiques des Francs créées par Chateaubriand, si on essaye de les frapper d'anathème, seront défendues par des gens qui les aiment et qui peu à peu donneront à cette défense une portée politique. Si un système idéologique se crée, c'est le début de l'extrémisme. On verra de nouveau des gens dessiner partout des francisques. Or, en soi, cela pouvait, cela aurait pu en rester au roman historique et héroïque, avec ses objets militaires pittoresques, ou être assimilé aux histoires d'Indiens d'Amérique que Chateaubriand a aussi racontées, et finalement avec la même tonalité que pour les Francs : ce qui est pour le moins légitime, d'un point de vue esthétique et personnel.

Les images en sont chatoyantes ; s'il n'est pas démontré que quelqu'un derrière s'en sert pour imposer sa volonté, pour manipuler les esprits, pourquoi s'en inquiéter outre mesure ? Je ne crois pas qu'il soit bon de vivre dans la peur, dans la méfiance de l'autre. Et je crois encore moins qu'il soit bon de développer une haine des imaginations fabuleuses, sans lesquelles plus personne n'aurait goût à la vie ; les systèmes athées qui prônent la réduction de l'âme aux mécanismes physiques ont-ils rendu l'humanité spécialement heureuse ?

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
Jeudi 25 Janvier 2007

Les films de Terrence Malick peuvent inspirer une insondable tristesse, une mélancolie douloureuse. Or, paradoxalement, cela vient de son spiritualisme. La vie sur terre est ressentie comme sans espoir, sans horizon autre que d'en sortir, dans ses récits. La beauté est toujours au-dessus, ou en arrière : dans un passé révolu. J'ai vu l'autre jour The New World, qui raconte l'histoire de la maintenant légendaire Pocahontas, et c'est bouleversant d'horreur, d'une certaine façon. Il ne s'y passe pas grand-chose, mais c'est un peu Le Grand Meaulnes transposé à l’époque de la colonisation américaine, avec une extension tragique qui place l'histoire individuelle de la jeune Indienne dans une perspective globale, historique. Car John Smith, l'homme qu'elle aimait, l'a abandonnée, et elle ne s'en est jamais remise. Lorsqu'il lui avoue qu'il aurait dû se contenter de la vie parmi les Indiens, dans les bois, elle est rassurée, et elle peut mourir : ce qu'elle fait sans attendre, en disparaissant soudain derrière une haie du regard de son jeune fils, ainsi que cela arrive dans les rêves. Je ne sais pas si on peut regarder cette fin sans verser des larmes. Le film présente la vie sur terre comme belle mais triste et éphémère, et l'avenir aux cieux comme infini, mais un peu effrayant, également.

Car Terrence Malick laisse au fond entendre que l'âme se mêle à l'univers entier, et perd un peu conscience ; que l'individualisation est un leurre. Pocahontas adore les éléments, les cieux brillants, et Malick paraît lui aussi partager la religion des Indiens d'Amérique : il voue un culte à la lumière éternelle dans laquelle l'esprit se fond ébloui. Son héroïne rappelle quand même beaucoup Le Dernier des Mohicans, et d'ailleurs, certains acteurs de la version impressionnante de Michael Mann étaient de retour dans ce Nouveau Monde. On sait qu'à la fin du beau roman de Fenimore Cooper, les jeunes amoureux meurent, et qu'on célèbre leurs retrouvailles aux cieux, que le narrateur dit illusoires.

Sinon, de Malick, j'avais déjà adoré, peut-être plus encore, The Thin Red Line ; c'était une épopée glorieuse, peut-être moins triste, et plus grandiose. Les passages les plus émouvants sont également liés à l'amour : c'est quand l'un des soldats, qui a tout perdu par amour pour sa femme, et qui n'a dans l'esprit que ce qu'il a vécu avec elle, qui ne regarde aucune autre femme depuis qu'il a été mobilisé, reçoit une lettre d'elle lui annonçant qu'elle est tombée amoureuse d'un autre, et qu'elle veut divorcer. "L'amour ? Qui mit en nous cette flamme ?", dit-il intérieurement. Et au bout du compte, l'espoir du paradis terrestre que l'amour représente s'éteint lui aussi, inexorablement. Les êtres humains ne croient pas assez à l'amour, comme chez Alain-Fournier. Et le monde est gagné par la lèpre.

Le culte de la vie primitive est également présent dans La Ligne rouge, à travers le soldat idéaliste qui l'a goûtée, et qui ne peut en retrouver le charme à son retour dans la tribu de l’île de Guadalcanal où l'action se déroule : la terre même s'est corrompue après les actions guerrières ; le regard a été sali. La guerre fait surgir le mal, au lieu de le faire disparaître. Plastiquement, les films de Malick sont incomparables, en tout cas ; il filme la nature comme personne. Il est difficile de faire plus émouvant, plus humain, avec des sujets historiques. La présence des pensées des personnages, en voix off, accroît l'émotion, et crée des films profondément poignants.

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
Lundi 22 Janvier 2007
J'ai un jour publié un article qui comparait l'ancienne Savoie à l'Atlantide. Comme l'histoire officielle fait de la Savoie, avant l'Annexion, une sorte de vide intersidéral, gémissant et ténébreux à la façon de l'enfer selon Fénelon, évoquer simplement les faits authentiques du duché de Savoie crée chez les intellectuels patentés de France un sentiment étrange : on verse forcément dans l'ésotérisme. Je mentionne l'Atlantide parce que c'est un mythe dont on pense qu'il a une base historique, ou qu'il peut en avoir une ; et de fait, Platon, dans ses développements sur cette île fabuleuse, reste assez réaliste : il ne dit pas que de la magie en permanence y était employée, ni que les hommes y étaient immortels ; il parle simplement d'un empire énorme, et de cultes mystérieux. Au fond, la Savoie, c'est un peu pareil : François de Sales, avec ses anges et ses images pieuses, appartient déjà à la mythologie. D'ailleurs, il passe pour avoir chassé ce qu'en Savoie on appelle des servants, des esprits frappeurs et malfaisants qui hantent les demeures. Il a exorcisé un jour une maison, et les sarvants en sont partis. Il a également multiplié les chapelets, dans son mandement de Thyez, à Ville-en-Sallaz. Et bien sûr, sa prose est d'une poésie extrême, qui confine au merveilleux, de telle sorte qu'on l'a dite directement inspirée par un ange : on a ainsi souvent représenté le saint écrivant avec un de ces êtres célestes juste au-dessus de sa tête, un peu en retrait. Lui-même, au début de son "Introduction à la vie dévote", invoque le Saint-Esprit pour l'aider, comme Homère le faisait avec la Muse. Si ce n'est pas un mystère de l'Atlantide, cela, alors ! Et puis les ducs de Savoie, Charles-Albert, le roi romantique de Sardaigne qui fit construire des bâtiments gothiques dans les années 1840, c'est comme la Bavière de Louis II, elle-même féerique jusqu'au factice : il faut l'avouer. Quand j'ai publié mon article, certains régionalistes l'ont mal pris. Ils manquaient de foi : ils croyaient que l'Atlantide était un mythe au sens où Platon eût créé une fiction de toutes pièces ; or, Platon ne créait pas, consciemment, de fictions : il pensait reprendre des vérités, soit historiques, soit symboliques. Il en va de même pour la Savoie, quand on en parle. Il faut dire que c'était un pays un peu fabuleux. A lire les recueils de croyances folkloriques, les fées y étaient presque aussi nombreuses que les hommes. Je suppose que c'est ce qu'on veut dire, quand on affirme qu'il n'y avait personne, ainsi que je l'ai entendu dire encore récemment : le matérialisme ne voit pas ce qui n'existe que dans l'éther. Il y avait aussi le personnage à demi légendaire de Jacques de Savoie, duc de Nemours, dont parle Mme de Lafayette dans "La Princesse de Clèves". De fait, le duché de Nemours, près de Paris, appartenait à un prince savoyard : François Ier, dont la mère était la fille du duc de Savoie Philippe II, en avait offert la seigneurie à son oncle Philippe de Savoie, fils lui aussi de Philippe II. Jacques de Savoie-Nemours, dont Mme de Lafayette fait un portrait si admirable, en hérita. Il vécut longtemps à Paris, à l'hôtel des Savoie-Nemours, dans l'actuelle rue des Grands-Augustins, mais il mourut à Annecy, capitale du Genevois, érigé en duché du temps de son père. Il y cultiva les arts et les lettres, selon les historiens, et, par exemple, y accueillit Jacques Peletier du Mans ; il prépara ainsi l'avènement de François de Sales et de l'Académie florimontane. Il participe donc pleinement de la mythologie qui fit réellement de la Savoie une Atlantide pleine de chevaliers-fées propres à rendre à la France son antique lustre ! Car depuis François Ier et l'arrivée à Paris de sa mère Louise, même, la noblesse savoyarde avait acquis un prestige qu'on a de la peine à se représenter aujourd'hui. Cela a duré au moins jusqu'à Vaugelas. J'en ai évoqué l'aspect fabuleux, quasi magique, dans mon livre (non encore diffusé) "Portes de la Savoie occulte". Le sentiment d'une époque est une chose souvent mal appréhendée par les historiens, qui ne se soucient guère que des données matérielles et physiques ; il fait pourtant partie de la réalité, telle que la vivent les hommes, qui agissent au moins autant en fonction de leurs sentiments que de leurs revenus ! On ne comprend d'ailleurs l'existence de la Savoie qu'en tenant compte de cela. L'histoire officielle en fait une sorte de néant, mais il doit se regarder en creux. De la lumière, on ne voit que les objets qui la saisissent, la fixent ; l'Atlantide n'est perçue pareillement que dans ce qui s'en détache, et vient s'échouer aux rives occidentales - l'écume !
publié par Ramiel dans: ramiel.fr
Vendredi 19 Janvier 2007
A propos d'un film de Claude Chabrol, j'ai évoqué l'autre jour la psychanalyse. Or, j'ai été amené à énoncer quelque chose dont j'ai toujours été convaincu, incidemment : les causes découvertes par la science moderne, pour les phénomènes, sont très intelligentes, et correspondent à des faits indéniables, mais, en général, elles ne sont de véritables causes qu'en parole. En réalité, si on y pense bien, elles n'expliquent rien. Prenons l'exemple de la fermentation. On l'explique par la présence de micro-organismes dans le sucre : ils transforment celui-ci en alcool ; la formule chimique en a été établie. Cependant, on peut se demander : Mais que contiennent ces micro-organismes, qui leur permet de réaliser cette prodigieuse alchimie ? Je crois, d'ailleurs, que l'élément chimique concerné a été plus ou moins isolé. On peut alors se demander : Mais que contient cet élément qui provoque l'apparition de l'alcool ? Et bientôt, on découvre que la science moderne isole la partie de la matière où est contenue la cause d'un phénomène, mais qu'elle ne donne pas la cause même. Le matérialisme en reste à la matière qui contient l'agent, laquelle il postule, du reste, être l'agent même, sans qu'on saisisse réellement ce qui en elle agit, et donc lui donne sa nature d'agent. A l'infini, on cerne toujours plus clairement le lieu de la cause, mais la cause même échappe - également à l'infini - à l'appréhension du matérialisme scientifique. On pourra répéter l'expérience en utilisant les mêmes éléments chimiques ; mais on ne pourra jamais faire agir la cause directement, sans passer par les éléments chimiques ! Le matérialisme l'empêche radicalement. Or, le problème qui apparaît est que la cause est certes contenue dans tel ou tel élément, si elle l'est ; mais que le même élément peut aussi ne pas la contenir ! C'est quelque chose qu'on ne sait pas assez. Mais une opération qui prend l'élément supposé contenir le facteur causal n'a pas une réussite totale. Rien n'est jamais complet ni parfait, en ce monde. On peut l'expliquer par divers facteurs secondaires, et spéculer – toujours à l'infini ! Mais il demeure un fait cruel : à lui seul, l'élément qui contient la cause quand elle agit n'explique pas qu'elle agisse, ne suffit pas à donner une image totale de la cause. On établit seulement que quand la cause agit,elle ne le fait pas autrement qu'au travers de cet élément ; mais le même élément peut rester inerte. On le sait aussi en génétique : une molécule peut signifier qu'on aura une maladie héréditaire ; mais elle peut aussi ne jamais devenir opératoire, elle peut aussi ne jamais se réveiller - et le sujet peut avoir en lui cette molécule sans que sa maladie se déclare jamais ! Et ainsi, il apparaît que la molécule est le conduit qu'emprunte le facteur causal, mais n'est pas en elle-même la cause, puisque si elle l'était, sa seule présence suffirait à déclencher la maladie, ce qu'elle ne fait pas. Les éléments chimiques sont des conditions nécessaires, mais pas suffisantes. La cause ultime ne se trouve jamais en eux, qui ne sont que ses instruments. Et si on revient au film de Claude Chabrol et à la psychanalyse, il peut apparaître, par exemple, qu'un étrangleur à répétition a effectivement eu un désir amoureux réprimé dans son enfance, et que s'il ne l'avait pas eu, il ne serait pas devenu un étrangleur ; mais si on lui avait coupé les bras, non plus. Et on peut également constater que beaucoup de gens qui ne sont pas devenus des étrangleurs ont également connu la répression d'un désir amoureux dans leur enfance. Et c'est ainsi que, de même que la cause de ce que je prends un verre dans ma main n'est pas ma main elle-même, mais ma soif, pareillement, les causes données par la psychologie ordinaire n'en sont pas de vraies, puisqu'elles n'expliquent pas réellement les actions humaines : elles n'en donnent que les conditions d'apparition. C'est ce que voulait dire Dostoïevski à propos des ivrognes qui frappaient leurs femmes : l'alcool libère des inhibitions, mais la cause se trouve dans ce qui reste caché, puisque l'alcool peut aussi bien porter à libérer les désirs érotiques que les pulsions qui amènent à brutaliser l'entourage. L'alcool, dit Dostoïevski, n'est pas en soi-même la cause. La haine vient de plus loin. Du diable, eût dit le romancier russe. Cela résume ce qui reste dans les ténèbres. Au moins ne prétend-on pas connaître ce qui reste inconnu, quand on s'exprime de cette manière...
publié par Ramiel dans: ramiel.fr
Mardi 16 Janvier 2007
J'ai lu "La Peau de chagrin", animé au départ par la mention de ce roman par Lovecraft dans son traité sur le surnaturel en littérature. A vrai dire, le maître américain le rejette comme ayant utilisé le fantastique à des fins plutôt morales. Il n'a pas su exploiter, dit-il, le caractère inhérent au fantastique, l'atmosphère qui peut s'en dégager : le surnaturel y laisse en soi indifférent, et n'est présent qu'à travers ce que moralement il implique. Et il est vrai que le plus gros défaut du roman de Balzac est qu'il contient une longue digression, qui n'a rien à voir avec la peau magique. Ayant voulu vérifier l'idée de Lovecraft, et constatant, au début de cette digression, qu'elle était fondée, j'ai longtemps abandonné à cet endroit la lecture. Et puis je l'ai reprise, parce que le personnage de Balzac, qui était un peu illuminé, et qui croyait à certains mécanismes secrets établis par Swedenborg, m'intéressait, et aussi, en réalité, parce que j'avais lu que dans ce roman, il y avait quelques pages consacrées Aix-les-Bains, et que c'était une occasion de publier un article dans la presse savoyarde. Or, il se trouve que c'est à Aix que le héros précisément donne le plus tort à Lovecraft, en usant très nettement du caractère magique de la peau : car il est tout-puissant d'une façon réellement surnaturelle, et cela inspire un authentique effroi. Auparavant, cependant, quand il s'était agi de donner de l'extension à cette peau fatale (qui se rétrécit à mesure qu'elle réalise providentiellement les désirs, je le rappelle), la puissante machine dont on s'était servi, à cette fin, s'était cassée, et de nouveau, le caractère divin de la peau avait été pleinement assumé par le narrateur, puisque c'est dans un contexte parfaitement réaliste que ce prodige avait eu lieu. Balzac suit alors très concrètement les préceptes de Lovecraft en matière de fantastique. Peut-être que celui-ci n'était pas arrivé jusque-là dans sa lecture. Car cela se trouve plutôt à la fin. Laquelle est tout de même assez poétique, et grandiose, et transforme peu à peu la simple autobiographie déguisée (notamment contenue dans la digression ci-devant mentionnée) en vrai roman épique. Ce qu'on peut estimer dommage, c'est le caractère un peu bavard du style de Balzac. Certes, il est sans cesse traversé de clartés sublimes, mais il est monocorde et tend à noyer la narration sous son débit surabondant. Cela me rappelle étrangement le style d'un grand poète savoyard méconnu, Veyrat, qui d'ailleurs partageait les idées mystiques de Balzac, pour l'essentiel. Cependant, l'absence de distance vis à vis de concepts trop élevés produit fréquemment un flux dont le ton est toujours égal, comme mené par un courant magnétique hors des choses trop basses, sans doute, mais du coup n'ayant pas non plus de saillie claire vers les hauteurs, puisqu'il n'utilise aucun tremplin au sol ! Sainte-Beuve n'aimait pas Balzac et il a déclaré, à propos de Veyrat, qu'il avait justement un ton trop uniforme pour acquérir une vraie gloire posthume en France. En tout cas, le style de Balzac préfigure certainement Proust, ou Blaise Cendrars : c'est traversé de merveilles, mais cela ne semble jamais devoir s'arrêter, et cela peut être parfois lassant. Le fantastique de "La Peau de chagrin" lui donne quand même une spécificité marquée. De temps en temps, au travers du flux, on accroche un fil luisant, et on le suit jusqu'au fabuleux, à l'extraordinaire ; il arrive alors sans prévenir, de manière à la fois surprenante et sublime : c'est le génie de Balzac.
publié par Ramiel dans: ramiel.fr
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