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Samedi 13 Janvier 2007
Pour combattre l'antisémitisme, je crois qu'on ne peut pas se contenter de lui donner frontalement des coups : ce n'est pas suffisant. Il se nourrit trop de l'énergie qu'on lui oppose pour que cela ait une vraie efficacité. Ce qu'il faut, en réalité, c'est, en plus des démarches légales, développer un vrai sens de la fraternité au moyen de l'éducation, au sein de l'école de la République. Sur ce sujet, je songe à Albert Cohen, qui tentait toujours en vain d'intéresser ses proches, à Genève, à la tradition et à la culture juives. Comme cela ne marchait pas, il était amer. Mais il faut l'écouter. Il faut réellement franchir ce seuil de l'intérêt qu'on doit éprouver pour l'autre, en se penchant avec amour sur ce qui fait sa spécificité. Je vois, par exemple, qu'au Collège, on étudie souvent "Frankenstein" et "Dracula" ; eh bien, il est vraiment étonnant qu'on ne les fasse pas alterner plus souvent avec "Le Golem" de Gustav Meyrink, qui est un chef-d'oeuvre reconnu. Lovecraft adorait ce roman, et sa lecture l'a convaincu que son antisémitisme passé avait été une absurdité complète. Il avait bien rencontré des gens qui le lui avaient dit ; mais il ne l'avait jamais ressenti. Lorsqu'il lut le roman de Meyrink pour préparer la publication d'un essai sur le fantastique, il comprit intérieurement qu'il avait été ridicule. Ses préjugés s'évanouirent, ou furent brisés, mieux que si on leur avait donné une matérialité en les contrant avec violence. Si Lovecraft resta hostile aux peuples qui n'écrivaient pas, c'est d'ailleurs simplement parce que, dans sa solitude austère de Providence, il n'eut jamais les moyens d'entrer dans leur âme, en contact avec leur humanité. Pour ce qui est de la tradition juive, il changea complètement d'avis en appréhendant ce qu'elle avait produit sur le plan culturel. Kafka aussi l'impressionnait. Et c'est bien un chemin qu'on peut tracer, que celui de ce grand écrivain, Lovecraft, que la curiosité intellectuelle amena peu à peu à abandonner d'anciennes idées fixes. Semblablement, je crois que même s'il était athée, Isaac Asimov, plus ou moins consciemment, a transposé, dans un monde du futur au sein duquel la science ferait des miracles, bien des thèmes issus du judaïsme ; or, c'est un immense écrivain, et tout à fait propre à être lu par des collégiens. Albert Cohen lui-même peut être appréhendé par des lycéens : son réalisme en disait assez sur le sujet, pour que les élèves s'en imprègnent en toute conscience, et ses satires sont propres à éveiller l'intelligence des adolescents les plus mûrs. Au niveau universitaire, bien sûr, il y a l'hébreu (qui pourrait aussi faire l'objet d'un enseignement optionnel au lycée, comme le latin et le grec, à vrai dire), mais aussi la tradition plus spécifiquement religieuse. Car les Français connaissent mal la question ; la lecture de l'édition synthétique du Talmud d'A. Cohen, rabbin anglais, est à cet égard très fructueuse. On y découvre une tradition pleine d'élévation et d'onction, un sens profond de la moralité et de l'étude assidue des livres saints, mais aussi bien plus de poésie et d'imagination qu'on ne le sait en général. Car le judaïsme a aussi eu ses mystiques et ses clairvoyants, et les évocations de l'autre monde sont bien présentes dans les ouvrages qui en sont issus. Sur le plan philosophique, il faut penser, bien sûr, à Spinoza, même s'il était hérétique aux yeux des rabbins, mais aussi à Maïmonide, qui le premier voulut concilier la science et la foi, d'ailleurs contre la tradition la plus orthodoxe, qui défendait la prééminence de la seconde. A vrai dire, j'ai eu moi-même un arrière-grand-père issu d'une longue lignée de médecins juifs, laquelle est finalement née de l'esprit même de ce grand penseur médiéval. Ma grand-mère, la fille de cet arrière-grand-père et d'une mère catholique, fut dentiste, elle-même : pour une femme, à cette époque, c'était rare. Il est du reste important de saisir l'évolution de cette tradition, qui n'est pas demeurée figée et telle quelle durant les siècles, même après la destruction du Temple par les Romains et la dispersion de ses fidèles. Quoi qu'il en soit, et quel que soit l'objet de l'enseignement, donner le désir d'en savoir davantage sur l'autre, de mieux connaître l'humanité en général, est l'enjeu d'une éducation authentique à la fraternité ; le racisme et l'antisémitisme peuvent être efficacement combattus de cette manière, je crois.
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Mercredi 10 Janvier 2007
Je n'ai jamais vraiment beaucoup lu Alexandre Dumas, ayant toujours été à la recherche de romans mêlant le mythe et l'histoire, le rêve et la réalité éveillée, et ceux de Dumas demeurant globalement réalistes. Je me suis mis aux "Trois Mousquetaires" l'été dernier parce que l'Inspecteur de Lettres de l'académie de Grenoble a déclaré, à mes collègues directs et à moi, que ce roman était à pratiquer au Collège, en classe de Troisième. A vrai dire, je n'en ai lu pour l'instant que la moitié, car je trouve que l'on ne saisit pas l'action d'ensemble, laquelle paraît simplement dominée par le rôle informel du capitaine d'Artagnan dans la lutte qui oppose le Roi et le Cardinal. Ce n'est en fait palpitant que par épisodes : alors, l'action s'accélère ; sinon, cela peut avoir la monotonie de la vie même. Cependant, dernièrement, pour des motifs liés à mes publications, j'ai encore lu Dumas, mais cette fois, il s'agissait de son récit de voyage en Savoie. Plusieurs choses y sont vraiment intéressantes, mais ce dont je voudrais parler ici, c'est la nature particulière des idées républicaines de Dumas, qu'il expose à l'occasion de son séjour à Aix-les-Bains. Il dit qu'en réalité, il est très isolé dans ses idées, non seulement parce qu'à Aix, alors, le parti royaliste est le plus fort, mais que, de surcroît, au sein même du parti républicain, il rejette à la fois le courant athée et le courant d'inspiration américaine ; il se vante d'ôter son chapeau quand il croise des processions religieuses, et de saluer assidûment la figure du Christ, dès qu'il l'aperçoit. En réalité, c'est bien dans la même lignée que Victor Hugo, qui certes était anticlérical, mais qui restait rempli d'une foi mystique en la force de Dieu, et en ses interventions dans l'Histoire et au bénéfice des peuples. Lamartine aussi, au fond, appartient à ce courant qui est républicain sans être athée. Et à vrai dire, les libéraux savoyards, les républicains de la Savoie, furent quasiment tous de cette eau. Certains d'entre eux, comme Pierre Lanfrey, défendirent même les libertés religieuses, à la fin du XIXe siècle. Cela m'a rappelé que le père d'Alexandre Dumas, qui commandait l'Armée des Alpes durant la Première République (et dont on sait, soit dit en passant, qu'il était d'origine éthiopienne par sa mère), avait défendu des Savoyards qui avaient protesté quand on avait abattu leur clocher, quand on s'en était pris à leur foi. On voulait les guillotiner, et le général Dumas s'y opposa. Dès le départ, il a existé un courant généreux, qui voulait l'émancipation des peuples, mais qui pensait que Dieu la voulait aussi. Qui prônait la liberté face aux dogmes, mais demeurait dans l'amour de la divinité prise en elle-même. Le refus du dogmatisme catholique n'est pas allé jusqu'à créer un dogme athée, comme on l'a parfois vu, et comme Dumas même le refusait. Eh bien, la voie royale de la République est à mes yeux faite de cela. Il n'y a d'ailleurs pas de sens à la soumission à l'adage : Liberté, Egalité, Fraternité, si on n'admet pas qu'il fut comme divinement inspiré. Chateaubriand même disait qu'il était la manifestation politique du christianisme. Celui qui croit à cet adage tout en étant athée conçoit forcément que du possible avenir, vient une inspiration qui de toutes façons repousse les limites de l'environnement immédiat (c'est le fantastique de Gaston Bachelard). Le Saint-Esprit sans Dieu peut en fait exister : c'est justement cette aspiration mystique, ou du moins ardente, à un monde plus beau faisant contraste avec le présent. Je veux dire qu'on peut en parler sans évoquer Dieu. Ensuite, les hommes de foi, les humanistes, essayent de concrétiser ces espoirs, de combler leurs désirs saints. Au sein même du communisme, par delà la doctrine du matérialisme historique, ces élans généreux se sont vus : ne font-ils pas l'essentiel de certains poèmes d'Aragon ? C'est qu'il y a un paradoxe : le matérialisme historique véhicule lui aussi une aspiration à un monde plus beau qui n'existe pas encore et qui est par conséquent d'une nature purement immatérielle, n'est qu'une image dans l'âme ! (On peut bien sûr l'appeler matérielle, si on veut : c'est ce que faisait Bachelard ; mais ce n'est qu'un mot : il s'agit de désigner une subjectivité pure, entièrement libre, et dont on ne fait pleinement l'expérience qu'individuellement.)
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Dimanche 07 Janvier 2007
Quand j'étais petit, j'adorais un film de John Boorman, "Excalibur". Cela doit venir de l'esprit pétillant de ce réalisateur, car à présent, j'aime, de lui, un film d'un tout autre genre, "The Tailor of Panama". C'est une satire policière sur les moeurs des agents secrets. Je trouve que ce film a un superbe rythme, un humour qui se nourrit de ce rythme même, une atmosphère de gaieté qui ressortit à la musique de Cimarosa, ou de Mozart, ou à ce que Stendhal en disait. Boorman est un vrai artiste. Je me souviens qu'il avait fait une comédie très poétique aussi, appelée en français "Tout pour Réussir" : il y avait toute l'ambiance des comédies de Shakespeare, faite d'une bonne humeur généralisée, d'une forme de poésie qu'on ne comprend pas, quand on a de l'art une vision trop intellectuelle. Même dans "Excalibur", au fond, Boorman avait su donner à l'enchaînement d'images une tonalité spéciale, qui entrait profondément dans l'âme du spectateur, et il avait su soumettre l'ensemble du film à cette tonalité. C'est pourquoi, à l'époque, le festival de Cannes lui avait donné le prix de la mise en scène, donné plus tard à un autre grand poète du cinéma, David Lynch, pour ce film si beau : "Mulholland Drive". Boorman a réalisé un autre film qui mêlait humour et épopée philosophique, et qui avait son charme, "Zardoz". Il y eut aussi "Deliverance", plus dur et plus cynique, mais bien filmé. Mais ce que j'aime par dessus tout, c'est "The Tailor of Panama", en tout cas en ce moment. Tout me fait rire, en son sein. Il y a les détournements parodiques des répliques stéréotypées des films américains habituels, comme quand, à la fin, le héros demande à sa femme ce qu'il doit faire, à présent qu'il a avoué avoir menti depuis des années sur lui-même et ses origines sociales ; elle répond : "Ce que tu as toujours fait" ; et on s'attend à ce qu'elle ajoute : "Mentir", et que cela se finisse mal ; mais elle dit : "Le petit déjeuner", et il fait ensuite sauter des crêpes sur une poêle ; il est acclamé par ses enfants, et approuvé par son épouse, et le générique défile avec une musique à la fois gaie et prenante : une fin sublime ! Il y avait encore quelque chose de ce genre, dans le premier film de David Lynch, "Eraserhead", mais plus cynique, quoique drôle aussi. On demande à l'épouse du héros si elle a accouché d'un bébé, et s'il est à l'hôpital ; et elle répond : "Mais on n'est pas encore sûr qu'il s'agisse réellement d'un bébé !" Remarque absurde et cocasse : on s'attend à ce qu'elle dise qu'on n'est pas encore sûr qu'il puisse vivre. Le rire vient de la surprise, et de la manière dont on ne finit pas les phrases, ou les dialogues, de la manière attendue. Cela commence comme d'habitude, et cela finit tout à fait différemment. C'est se moquer du monde, d'une certaine façon ; mais rien n'est plus amusant. Un lieu commun peut-il être assumé jusqu'au bout, par un esprit normalement évolué ? Son sens social lui fait le reprendre, mais au bout du compte, il n'y tient plus : il s'en moque, et détruit le bel édifice psychique que la société dresse pour se rassurer, pour affronter la destinée, ou pour s'en détourner, pour mieux dire. C'est le bon esprit du vrai comique. Il a toujours quelque chose de burlesque, comme l'agent secret du film de Boorman qui est un James Bond mystificateur, un faussaire. Le rôle va d'ailleurs bien mieux à Pierce Brosnan que celui de James Bond même. Il y a un air beaucoup plus humain. Car il donnait au héros de Ian Fleming surtout l'air d'un fonctionnaire de police. J'ajoute que Harold Pinter, le grand dramaturge, joue un rôle, dans ce "Tailor of Panama", celui d'un mentor spirituel, qui apparaît au seul personnage principal, mais mêlé aux images du monde physique, ce qui accroît encore le charme et la poésie de ce beau film. L'"Oncle Benny" essaye de remettre le personnage principal dans le droit chemin, mais c'est peine perdue. Cette conscience plaisamment représentée par un homme qui a en fait arnaqué les assurances en Angleterre est une perle supplémentaire, dans ce chef-d'oeuvre.
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Jeudi 04 Janvier 2007
Pour établir les frontières de la France, on s'est fondé sur la nature, paraît-il. Il existe, autour de la Gaule, des frontières naturelles. C'est intéressant, car la notion de ce qui est naturel évolue en fait avec le temps. A l'époque, en effet, où l'on voyageait essentiellement à pied ou à cheval, les frontières naturelles les plus infranchissables étaient en réalité les cours d'eau. Les pays se partageaient donc selon les rivières et les fleuves. Ainsi, les avancées successives du royaume des Francs ont d'abord suivi, du nord au sud, les portions de terre qui séparaient un fleuve d'un autre. D'abord, au temps de Chilpéric, il n'alla que jusqu'à la Seine ; ensuite, au temps de Clovis, jusqu'à la Loire. Pour l'ouest, il s'est toujours arrêté à la Manche, et pour l'est, en réalité, il n'allait que jusqu'à la Saône, ce qui est mal connu. On parle du Rhin, mais c'était le nord autant que l'est ; pour le sud-est, après l'avancée jusqu'à la Méditerranée, c'était le Rhône. Or, cette frontière de l'est, aujourd'hui caduque, a été prorogée par celle du Saint-Empire romain germanique. Mais contrairement à ce que beaucoup de gens croient, ce n'est pas ce dernier qui l'a créée. Auparavant, à l'est de la Saône et du Rhône, il y avait ce qu'on nommait le royaume de Bourgogne, qui était issu, indirectement, de celui des Allobroges, qu'avaient voulu reconstituer les Burgondes (ou Bourguignons germaniques). C'est le même royaume qui a été dit d'Arles. Le Saint-Empire, pour des raisons complexes, a intégré ce royaume de Bourgogne en son sein. On considérait qu'il avait une importance symbolique. Or, le massif du Jura et celui des Alpes ne constituaient pas une frontière, au sein de ce royaume. L'Helvétie était sous protectorat burgonde, comme Berne, plus tard, fut placée sous protectorat du comte de Savoie Pierre II (le "Petit Charlemagne"). Le Val d'Aoste a traditionnellement été intégré à ce même royaume de Bourgogne. Lequel, en effet, embrassait le massif alpin, et ne s'arrêtait pas aux cimes, mais au pied des montagnes. C'est dans cette logique que les princes de Savoie ont été aussi les maîtres du Piémont. Car pour les Romains, l'Italie ne s'arrêtait pas aux sommets, mais bien à l'entrée des défilés, dans les Alpes. Mon ami Honoré Coquet, dans un livre magistral sur la question, a bien montré que Rome avait placé ses forteresses au pied du massif alpin ; le reste était laissé aux barbares, Celtes, Salasses, Ceutrons, ce qu'on voudra. Et alors que Jules César avait déjà conquis la Gaule depuis longtemps, c'est seulement Auguste qui conquit le Val d'Aoste, et y fit ériger l'arc qui donna naissance à la cité. Aoste, c'est la ville d'Auguste. Les montagnes étaient pour les Romains un endroit globalement hostile. Ils n'y pénétraient pas. Au Moyen Âge, il était difficile, mais pas insurmontable, de franchir un col, quoi qu'il en soit ; les abbayes qu'on y avait construites remédiaient aux difficultés qu'avait connues l'Antiquité à ce point du trajet. En revanche, on ne franchissait pas une rivière à la légère. Même un pont pouvait facilement être détruit. Mais en plein été, rien n'empêche absolument de franchir un col de montagne. On s'imagine autre chose quand on n'a du terrain qu'une vue lointaine et abstraite, quand on ne se rend pas soi-même sur les lieux, mais qu'on regarde une carte. Or, d'une façon d'ailleurs remarquable, les moyens de transport et les ouvrages modernes ont gommé le nature du terrain, pour finalement donner raison à la nature globale, regardée depuis les cartes. Lesquelles livrent la nature transcendantale du terrain, pour ainsi dire ! Les ponts multipliés et en pierre, mais aussi, sur le plan militaire, les chars amphibies, les avions, ont rendu le franchissement d'une rivière très aisé ; les montagnes, en revanche, continuent de créer un obstacle sérieux. Dire que la cime d'une montagne est une frontière naturelle était au départ une vue de l'esprit, mais depuis que les artifices de l'être humain, ses engins, sont devenus omniprésents dans la vie ordinaire, la nature des choses fait de la cime effectivement davantage une frontière que le cours d'eau ! Cela a quelque chose de paradoxal, voire de comique. Moins le monde est naturel, plus on a développé le culte des frontières dites naturelles. C'est qu'en réalité, sur une carte, l'échelle humaine est invisible : on a défini la nature dans l'abstrait et indépendamment de l'homme tel qu'il était au départ. La machine a finalement rendue caduque elle aussi cette échelle humaine. Ainsi va le monde : plus on étudie la nature, moins il en reste.
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Lundi 01 Janvier 2007
J'ai récemment effectué une seconde lecture de ce roman célèbre, "Le Grand Meaulnes", parce que je voulais le faire lire à mes élèves. C'est un roman provincial qui assume pleinement l'amour de la province, et à ce titre, il est profondément respecté. Je dois dire que ma mère est originaire du département de l'Indre, et que je connais un peu la région concernée. Assurément, Alain-Fournier a su en restituer les charmes et les beautés. Je crois que Jean-Vincent Verdonnet adore son roman, parce que précisément il a pu sublimer la province française, la vie des villages. Verdonnet même procède au fond de la même façon dans sa belle poésie. Le divin y est entrevu au coeur des phénomènes ordinaires de la vie provinciale. Ce qu'on peut trouver plus rebutant, dans le roman du "Grand Meaulnes", c'est le côté naïf, puéril, excessif. Dans le style même, beaucoup d'objets sont présentés comme "mystérieux", alors qu'en fin de compte, le mystère n'est que dans l'esprit des personnages. Est-ce qu'on peut prendre totalement au sérieux un mystère de cette nature ? Le caractère étrange de la fête au château des Sablonnières, avec les enfants qui sont les rois, rappelle une féerie, c'est vrai ; on dirait une comédie de Shakespeare. Mais au bout du compte, il s'agissait juste d'une mise en scène, d'une fabrication de Frantz de Galais, un peu comme la cérémonie au cours de laquelle on donna à M. Jourdain le titre de Grand Mamamouchi. Est-ce qu'il n'était pas vrai que c'était artificiel, est-ce que Valentine n'a pas eu légitimement peur, lorsqu'il s'est agi d'aller à cette fête pour s'y marier avec Frantz ? Quelle idée a eue Augustin Meaulnes ensuite de le lui reprocher ? La fantaisie ne s'impose pas au réel. Si elle est contenue dans celui-ci, elle ne peut pas être détruite ; mais si elle est créée par des êtres humains, elle le sera inéluctablement. On peut croire, bien sûr, que si tout le monde s'y met, elle finira par devenir réelle. Et c'est en ce sens que Meaulnes reproche à Valentine d'avoir manqué de foi. Mais c'est une illusion ; le monde ne se résout pas à ce que pense même l'ensemble de l'humanité. Les étoiles ne se transformeront jamais en plumes d'oiseau parce que tous les êtres humains veulent qu'il en soit ainsi ! Si le merveilleux n'ouvre pas sur un réel caché, qui se révèle grâce à diverses actions qu'on peut qualifier de magiques, en un certain sens, je crois bien que la fiction ne peut pas devenir réalité. Saint Thomas d'Aquin lui-même disait que ce que la raison estimait inexistant, la foi ne pouvait pas sans hypocrisie le considérer comme réel. Il y a quelque chose, dans cette foi fondée sur le seul néant, de la méthode des jésuites. En général, du reste, les hommes de foi du catholicisme ordinaire regardent bien ce que la raison rejette comme pouvant être malgré tout imposé au réel si la volonté d'y croire en est largement partagée. Teilhard de Chardin tombait aisément dans cette erreur, à laquelle s'est opposée légitimement, à mes yeux, la philosophie des Lumières. Stendhal pareillement se moquait des fantasmes partagés par le grand nombre ; il avait raison. Donc, ce qu'il aurait fallu, il faut l'admettre, c'est que Frantz ne fût pas un saltimbanque à la Rimbaud, un artiste qui crée du faux en sachant que c'est du faux, mais un mage comme dans les anciens contes, simplement capable, grâce à son art, d'ouvrir une porte du pays des fées. L'arche enchantée eût été bâtie, créant un pont entre les mondes. Et alors seulement, on eût pu à juste titre reprocher à Valentine d'avoir manqué de foi. Si le merveilleux existe, certes, n'a-t-on pas tort de ne pas y croire ? Mais en l'état, on ne peut que dire que Valentine n'a pas manqué de raison. Car je trouve étrange de créer du merveilleux en le présentant comme forgé de toutes pièces par l'imagination des personnages, et comme devant quand même être pris au sérieux. Cela paraît excessif. Sans doute, cela renvoie à une fome de pureté morale qui se dissimule sous les expériences romanesques. Il y a la virginité, la chasteté, et ainsi de suite. Mais est-ce que, rapidement, cette façon de concevoir la vie sexuelle n'apparaîtra pas comme datée, et marquée par un héritage du catholicisme médiéval qui n'est plus assumé en tant que tel - puisqu'à aucun moment, par exemple, la sainte Vierge n'est citée, dans le roman ? L'action ne s'en comprend que si on est muni d'une éducation appropriée, avec des références culturelles détaillées. Il peut rester plein de sens pour un Français qui connaît bien sa tradition ; mais il risque de devenir peu à peu incompréhensible aux lecteurs. L'implicite y est finalement très important. Peut-être que je me trompe, que la chasteté est une valeur plus universelle que les fées ! Il peut sembler qu'il en est ainsi à l'esprit rationnel du XXe siècle. Mais je ne suis pas de cet avis. Derrière l'idée de chasteté ou de virginité, il y a bien les fées, en tant que symbole de vitalité pure au sein du monde terrestre. Dans la virginité, il s'agit de conserver dans sa potentialité pleine et entière le fluide dont tout fleurit, dont tout fructifie ; le vase n'est pas brisé. Le monde des fées, intermédiaire de la force des astres, réserve de leur rayonnement sur terre, reste aux portes de la matière : il l'irrigue. Tout le monde comprend cela. Et la preuve en est que, dans les temps anciens, on pratiquait une magie consistant à rendre aux gens leur virginité. L'esprit gras du XXe siècle s'est moqué de cette superstition, mais on pouvait aussi en saisir le sens profond ; car il s'agissait de retrouver la source étoilée de la vie, de se remettre complètement dans son flux ; il ne fallait pas prendre la chose aussi littéralement qu'on l'a fait. C'est un peu l'erreur dans laquelle tombe Alain-Fournier, à vrai dire. Sartre aurait parlé à son sujet de vision magique, au sens de subjectif ; mais de magie véritable, au sens où la matière s'emplit d'une force vitale immatérielle lorsqu'elle se meut, peut-être bien qu'il en manque un peu, dans le roman.
publié par Ramiel dans: ramiel.fr
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