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Vendredi 29 Décembre 2006
Brian de Palma est un bon réalisateur, auteur de quelques chefs-d'oeuvre. J'en ai découvert un tout récemment, "Blow Out", avec John Travolta. Il y manie les images comme seul peut le faire un immense artiste. Les différents plans, les uns tout proches, les autres très éloignés (et, dans la réalité pelliculaire, superposés), rassemblés dans la même image créent des effets impressionnants. Le plus beau, c'est l'image finale, du héros en contre-plongée, tenant son amie morte, alors que les feux d'artifice éclatent sans fin dans le ciel. Le héros est alors au sommet d'un monument historique américain qui a l'air plutôt abandonné, délaissé, et dont le béton blanc paraît froid et nu. C'est sublime. J'ai repensé, en voyant cela, à la version de "Cape Fear" ("Les Nerfs à vif") de Scorsese : on voit Max Cady (Robert de Niro), à un certain moment, perché sur le mur de la propriété de son ancien avocat, avec derrière lui les feux d'artifice de la fête nationale, qui jaillissent bruyamment : les effets de couleur en sont très jolis, mais depuis que j'ai vu la fin de "Blow Out", et que j'ai compris que, visiblement, Scorsese n'avait fait que l'imiter - ou lui rendre hommage, dans le meilleur des cas -, je n'accorde plus d'importance à "Cape Fear", au sein duquel la situation est surtout là pour créer de jolis effets ; or, dans "Blow Out", cela représente une atroce tragédie, le vide absolu des cieux. Les feux d'artifice sont présents pour faire contraste, pour créer un paradoxe. Je voudrais du reste faire remarquer que cette fin est bien celle d'un artiste : elle ressortit quand même au caprice. Ce qui ne va pas, c'est que la construction de l'action menait forcément au sauvetage de la fille. En réalité, jusqu'à cette fin suprenante, tout était construit de façon classique, comme dans les films américains en général : on s'attendait donc à un miracle, à l'intervention traditionnelle de la providence, et à ce que la jeune fille soit sauvée. Ce qui le prouvait, c'est l'invraisemblance très conventionnelle de certaines scènes. Je pense en particulier à la scène dans la station de métro. Le méchant demande à la fille d'aller au bout du quai, pour pouvoir l'étrangler tranquillement. Au moment où il va le faire, un employé du métro surgit du tunnel et arrose les voies. C'est complètement invraisemblable, puisque le méchant, en toute logique, aurait dû déjà l'apercevoir. On le justifie par l'apparition préalable du jet d'eau : l'homme était caché parce qu'il était contre la paroi. Et je ne dis pas que c'est impossible. Mais précisément à ce moment-là, cela ressortit quand même au hasard très heureux. Evidemment, ce petit miracle sauve à ce moment la fille. Puisqu'on avait ce coup de théâtre pendant que le héros poursuivait le méchant pour sauver sa petite amie, il est finalement absurde et illogique de la faire mourir à la fin. Sur le plan narratif, c'est une rupture de construction, une anacoluthe incompréhensible. Si les événements étaient modelés d'une manière inattendue vers le salut, il fallait bien rester sur la même ligne, pour rester cohérent. Car un récit n'est pas fait d'éléments épars : il répond à une logique. Ce qui est en revanche fascinant, et plus récurrent, chez De Palma, c'est la capacité à diversifier les points de vue dans l'image même. Cela relève du coup de génie. La plupart des réalisateurs sont très matérialistes : ce qu'ils montrent à l'image est toujours la réalité objective ; les mensonges, les constructions erronées sont laissées dans les dialogues. De Palma, lui, montre successivement divers points de vue, diverses réalités. Dans "Blow Out", cela arrive, bien sûr, mais la réalité en soi reste la même : on voit simplement les événements depuis un point, puis on les voit depuis un autre. Le film où De Palma a réalisé cela de la manière la plus incroyable, c'est "Mission impossible" : le héros, joué par Tom Cruise, imagine successivement la réalité qui lui fait plaisir, celle qui n'incrimine pas la femme qu'il aime, puis une autre, qui l'incrimine, et ainsi de suite ; et De Palma a tout tourné, et tout montré. C'est d'un sublime achevé. Sinon, évidemment, De Palma est l'auteur de cet immense chef-d'oeuvre qu'est le tragique "Scarface", au sein duquel la tragédie est logique et prévisible, cette fois. La figure de l'ange de la mort, à la fin, est prodigieuse. Tout comme la résistance surhumaine du personnage principal, qu'aucun homme mortel semble ne pouvoir abattre. Ces films des années 1970 ont un cachet vraiment grandiose. Je crois que "Casino", de Scorsese, imitait aussi "Scarface", d'ailleurs d'une manière réussie. C'est l'élévation des brigands, puis leur chute brutale, comme ordonnée par le destin. L'histoire de Barry Lyndon ou de Julien Sorel dans le monde des gangsters ! Un monde qui permet l'épopée, comme jadis le Far-West. De Palma n'a pas fait que des bons films, néanmoins : tout le monde le sait. Il a eu des coups de génie, a créé de nouveaux concepts, de nouvelles techniques, mais il a sans doute manqué à cet artiste une colonne vertébrale intérieure susceptible de lui permettre de se renouveler sans cesse. Je n'ai pas vu son dernier film, une adaptation d'un roman célèbre, mais si je le vois, j'en reparlerai sans doute.
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Mardi 26 Décembre 2006
J'avais commencé un roman de Christian Lehmann, "No pasaràn", en pensant le donner à lire à mes élèves de Collège, mais j'ai été un peu surpris par la conception du roman que traduit cette oeuvre de mon point de vue plutôt bizarre. Il est assez clair qu'il s'agit de défendre des idées, de les illustrer par des figures, et un enchaînement dramatique - que je suppose, puisque je ne suis pas allé assez loin pour l'apercevoir, alors même que j'ai lu un bon quart du récit. Mais il se dessinait à travers l'initiation à l'horreur et aux crimes du fascisme et du nazisme par le biais d'un jeu vidéo. Je trouve cela incohérent. D'un côté, on aura de bons jeux, qui amènent aux bonnes idées, et de l'autre, j'en ai lu assez pour le voir, on a des joueurs fous qui, perdus dans des fictions mythologiques, sont les complices objectifs des meurtriers. Mais comment les distinguer ? Les jeux réalistes sont meilleurs que les autres ? Est-ce qu'il ne vaudrait pas mieux des jeux pleins de démons et de monstres anonymes que des jeux où on tue des êtres humains identifiables par les groupes auxquels ils appartiennent ? Car même les Allemands du temps de Hitler, on les tuait pour se défendre, pour rétablir la justice et le droit, et non pas dans le but d'exterminer des êtres humains, appartinssent-ils à un groupe dominé par des idées haineuses vis à vis du reste de l'humanité, en particulier certains de ses représentants passant pour ne pas correspondre à l'image idéale que ce groupe a en tête (si je puis dire). Car on sait bien que quand les dirigeants d'un tel groupe sont arrêtés, les autres peuvent finalement changer d'idées assez vite ; et d'ailleurs, même ces dirigeants peuvent finir par s'amender, et c'est pourquoi la peine de mort n'est pas apparue comme la solution ultime à tous les problèmes. On tue, au sein d'une guerre, pour se protéger des assaillants ; pas par haine de ces assaillants, même quand une haine vicieuse et véritablement démoniaque les a eux-mêmes poussés à assaillir. Imaginons un être humain qui se laisse griser par quelques symboles archaïques, issus de l'ancienne Germanie. On lui assure que telle ou telle partie de la population cherche à l'empêcher d'aimer ces symboles ; il finit par s'en convaincre, et développe une haine vis à vis de ceux qu'il fantasme ses opposants, alors même que l'Etat garantissait son droit à aimer les images mystiques qu'il voulait. Au bout du compte, il sera manipulé, et on peut le plaindre plus que le haïr. Mais il faudra quand même le tuer, s'il brandit lui-même une arme contre ceux qu'il imagine être ses ennemis, parce qu'on l'a convaincu qu'ils l'étaient. Quoi qu'il en soit, les symboles peuvent être distingués des manigances politiques par lesquelles des gens sans scrupule s'en servent pour capter l'esprit des gens et enrôler parmi eux des militants exaltés, des sectateurs fous, des fanatiques. Il se peut très bien faire qu'une image soit appréciée pour ce qu'elle inspire comme sentiment, ou idée, sans que l'esprit cesse de faire la part des choses. Chez les gens normalement évolués et raisonnables, c'est ainsi que cela se présente. Bien sûr, ceux qui affichent leur appartenance à la secte nazie par divers symboles peuvent être appréhendés : on sait ce que cela veut dire. Mais l'esprit intelligent peut s'intéresser à ce que signifie dans l'ancienne Germanie le dieu Wotan sans être l'allié même objectif d'Adolf Hitler, pour qui Wotan était le seul vrai dieu. On le sait bien. Or, je soutiens qu'il n'est pas possible de saisir le sens profond de Wotan si une part de soi n'est pas sensible à ce qu'il pouvait inspirer comme sentiment aux anciens Germains. C'est là qu'est le danger : une absence de partage émotionnel laisse la chose incomprise ; un trop grand partage peut mener à une forme de possession : les fantômes de la Forêt Noire s'emparent des âmes. C'est bien ce qui est arrivé à Hitler et, par contamination, aux nombreux Allemands qui l'ont vénéré. Et pour en revenir à Christian Lehmann, je crois que pour combattre le danger précédemment évoqué, il faut impérativement développer la raison active, la capacité constante à mettre en mouvement son intellect, notamment par l'enseignement de la méthode scientifique et du rationalisme cartésien. Cependant, trop souvent, dans l'enseignement officiel, au lieu d'apprendre la démarche, on impose les résultats qu'on croit inhérents à cette démarche, lesquels on prend pour leur aboutissement nécessaire, comme si réellement la science était parfaite, et comme si, également, dans les théories élaborées par la démarche, il y avait la possibilité, pour ceux qui les connaissent, de refaire intérieurement la démarche même : ce qui n'est pas du tout vrai. Du coup, les théories scientifiques sont enseignées comme autrefois les différents articles des doctrines religieuses, à la façon de vérités toutes faites, et l'intellect n'est pas vraiment plus actif qu'il ne l'était dans les temps anciens, bien qu'on se plaise à imaginer le contraire, en faisant valoir qu'on a assimilé des modèles créés par la science expérimentale. C'est d'ailleurs ce qui fait que le matérialisme triomphant n'empêche pas du tout des phénomènes comme le nazisme. Le matérialisme comme doctrine préétablie et obligatoire ne contraint personne à user de sa raison en toute circonstance ! Le culte qu'on vouait à Staline le montre assez aussi, du reste.
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Samedi 23 Décembre 2006
Il n'y a pas très longtemps, à la télévision, est passé un film assez respecté et connu, de Claude Chabrol, "Les Fantômes du chapelier", avec Michel Serrault et Charles Aznavour. Je me souviens qu'il était cité dans les magazines consacrés au cinéma fantastique que je lisais quand j'étais petit. J'ai donc voulu le regarder, et le personnage du meurtrier, de l'étrangleur, est intéressant et bien joué. Mais il faut reconnaître que ce film n'a pas d'histoire qui soit bien claire. L'action n'avance pas réellement. La fin arrive quand le criminel se laisse prendre, ou est pris par hasard. Il y a bien une évolution, dans le film, qui est celle du personnage même : peu à peu, il se dissout, se dilue, ne parvient plus à maîtriser sa volonté. Qu'il soit pris n'étonne donc pas. Et je suppose qu'on pourra aisément dire que cela correspond tout à fait à la vie réelle. Oui, mais un film est aussi une construction dramatique. Se fonder sur une évolution naturelle pour faire avancer une action n'est pas, à mes yeux, légitime sur le plan artistique. On dirait que Chabrol s'est fondé sur des rapports de psychiâtres. Mais il n'y a réellement pas d'intrigue : il n'y a aucune lutte entre les policiers et le criminel, par exemple. En face de chez le chapelier, est un tailleur arménien joué par Aznavour qui a tout vu, qui sait tout. Est-ce que cela construit une intrigue ? Si c'est le cas, c'est de façon très intellectuelle et allégorique : car ce tailleur meurt d'une sorte de pneumonie, après avoir suivi le chapelier partout dans ses pérégrinations meurtrières, y compris quand il pleuvait à verse. Il se couvrait mal, étant pauvre ; peut-être qu'il y avait aussi son état moral, assez bas, après avoir découvert les crimes de son voisin, et avoir juré à celui-ci qu'il ne le dénoncerait pas. Mais cela n'a quand même pas une grande importance. S'il y a une évolution qui peut intéresser le spectateur, c'est aussi celle des ressorts cachés, sur le plan psychanalytique, des meurtres. Il y avait une cause apparente, celle d'empêcher les amies de l'épouse de découvrir que celle-ci même avait été étranglée, et un motif plus profond, qui était un amour de jeunesse réprimé par ses parents, et refoulé par le respect de la convention sociale. Du coup, quand celle que le meurtrier rêvait d'avoir quand il était petit est étranglée à son tour, ce chapelier hideux se laisse prendre. C'est une initiation aux mystères du subconscient. Cela rappelle le "Rosebud" d'Orson Welles. Mais en réalité, c'est un peu facile. Les motifs d'un meurtre peuvent être autres qu'un amour réprimé dans la petite enfance. Car pour paraphraser Dostoïevski, à propos des alccoliques qui battaient leurs femmes dans la Russie de son temps, ce n'est pas parce qu'on a été déçu qu'on va tuer des gens : cela ne suffit pas à expliquer. Il y a autre chose, et Chabrol ne l'explicite pas, il ne le suggère même pas, je suppose que cela ne lui est pas venu à l'esprit. Finalement, on en revient à des idées simples, quoique pas seulement liées à l'enchaînement superficiel des faits. C'est d'ailleurs le problème de la psychanalyse : en apparence, elle cherche le fond d'un monde ténébreux et obscur, mais en réalité, à partir du moment où elle l'a trouvé, il devient aussi ordinaire que ce qui dès le départ était connu et à la surface. Car l'enchaînement mécanique des faits prend une autre face, mais il reste un enchaînement purement mécanique des faits, justement. Il suffisait de trouver un autre fil, et de le suivre mécaniquement. Or, le vrai mystère reste au delà de l'enchaînement mécanique. Il est pur surgissement, comme le grand retournement dont parlaient Hugo et Joseph de Maistre à propos de la Révolution. Or, j'y reviendrai un jour, mais c'est justement dans ce pur surgissement du néant, des monstres des ténèbres, que se trouvent les ressorts les plus profonds de l'enchaînement dramatique. C'est en ce sens, je crois, que Rudolf Steiner rappelait que l'histoire n'était pas seulement une mécanique, mais aussi un drame. Pour être plus clair, une cause secrète, cachée, doit ouvrir sur l'infini. Si dès qu'elle est dévoilée, tout redevient simple et ordinaire, l'effet est raté. La fin n'a pas d'intérêt. En avaient seulement les étapes vers le dévoilement. Mais une fin ratée, dans un film, donne le sentiment que tout l'est, et que le drame reposait sur du vent. Personnellement, j'ai été agacé, à cause de cela, par les films célèbres que sont "Citizen Kane", ou "Psychose" : la fin est décevante, sans éclat, sans génie. Créer une bonne fin n'est pas facile : généralement, on se raccroche à des idées toutes faites qu'on croit intelligentes, mais qui n'étaient pas motivées, d'une manière suffisante, par la nécessité de créer une bonne fin ; elles venaient de considérations froides et intellectuelles sur la réalité elle-même. D'ailleurs, les effets du film de Chabrol sont souvent très intellectuels, parce que voyants, grossiers : on les remarque, et on y pense ; mais on ressent rien. Le personnage au début a un manteau bien fermé, et il se tient bien ; à la fin, il ne le ferme plus, il reste ouvert, et le meurtrier se voûte : c'est simpliste. Le message est clair. Mais il l'est trop. Le jeu de l'acteur restait quand même bon : il était inquiétant. Et j'ai bien aimé le décor, gothique et provincial ; ce qui était intéressant, mais un peu surfait, c'est que le réalisateur fait mentionner qu'il s'agit d'une cité au bord de la mer, et qu'il ne montre jamais cette dernière. Il suit le personnage. Mais celui-ci aurait pu avoir une relation avec l'océan. Peut-être que ses monstres intérieurs auraient pu en venir. Le choix est surprenant, mais se justifie-t-il ? C'est étrange. Cela apparaît comme un jeu, un bon tour d'artiste. Au bout du compte, ce qui est le plus remarquable, c'est que ce film ne contient pas du tout de fantômes, mais seulement des souvenirs enfouis, et que les magazines consacrés au cinéma fantastique ne l'évoquaient à juste titre que si on considère que la psychanalyse repose sur des spéculations arbitraires et subjectives. Or, paradoxalement, ce n'est pas ce que je crois ; je pense que Freud était très intelligent. Mais je considère, aussi, qu'il est resté à la surface des choses, tout en étant persuadé qu'il avait atteint leur fond, et tout en présentant ses travaux comme si effectivement il avait atteint des profondeurs réputées insondables, et le fondement même du subconscient. C'est que Freud appartenait pour moi à une forme de matérialisme transcendantal, un peu comme Kant ; or, je reste sceptique, quand il s'agit de comprendre l'esprit à partir du matérialisme, même transcendantal.
publié par Ramiel dans: ramiel.fr
Mercredi 20 Décembre 2006
Avec des élèves, j'ai fait un des volumes les plus connus des aventures d'Arsène Lupin, "L'Aiguille creuse". C'est un roman dans toute sa traditionnelle splendeur. Le dictionnaire des écrivains rappelle que Maurice Leblanc sut maîtriser avec une technique parfaite les ressorts du roman d'action, tout en laissant à son héros brigand assez de mystère et de profondeur pour le rendre sympathique et attrayant. Jusqu'au bout, on ne sait pas qui il est réellement. En tout cas, il est surhumain. Il a en lui un abîme. Je crois qu'il est proche du Ferragus de Balzac : ce divin clochard, qui contrôle tout Paris dans l'ombre, avec ses douze envoyés secrets, a été simplement systématisé et rationalisé par Leblanc, qui a su exploiter une invention et la diversifier, la colorer. Dans les pouvoirs d'Arsène Lupin, il y a aussi ceux des héros étranges et grandioses de Jules Verne, en particulier le capitaine Némo. Il vit dans des endroits fantastiques que son génie seul a pu découvrir, et il s'est entouré de machines prodigieuses : c'est déjà de la science-fiction. Il est l'héritier des rois de France, nous dit-on ; et l'illusion est parfaite : on est réellement presque prêt à croire à son existence, tant les références historiques sont précises. Sous les apparences, le grand mystère est présent. Cela rappelle aussi le Nécronomicon et Abdul Alhazred. Mais cela se passe en Normandie, au coeur de la France. Les liens avec Barbey d'Aurevilly et "Le Chevalier des Touches" sont d'ailleurs nets : ce chef de chouans, chevalier de la couronne déchue, disparaît à la fin du récit dans une barque qui s'éloigner vers l'ouest, au soleil couchant ; Lupin, à la fin de "L'Aiguille creuse", après avoir été anéanti dans ses espoirs par l'Anglais Herlock Sholmès, s'en va "silencieux et farouche" vers la mer, alors que la nuit a tout recouvert d'un linceul. Il est l'héritier des vieux héros qui s'en sont allés à jamais : et c'est pourquoi il est un brigand ; il l'est comme Des Touches même. Le monde a cessé de permettre aux héros de vivre librement et au grand jour. Leblanc était normand : est-il utile de le préciser ? Il est l'auteur d'un roman populaire d'une facture idéale. Et je crois que c'est méprisé, alors que finalement, c'est palpitant et sublime. Mes élèves l'ont adoré, et moi-même, en le relisant, je ne pouvais m'empêcher de me dire que les Français ne savaient plus faire de tels romans. Il y avait Dumas, Jules Verne, et sans doute, il y a Maurice Leblanc, qui a créé un des héros les plus fabuleux de la première moitié du XXe siècle. Un jour, on se rendra compte à quel point c'est prodigieux. En Belgique, il y avait Jean Ray et Harry Dickson, autre héros fabuleux, se mouvant dans des histoires encore plus extraordinaires que Lupin, mais plus courtes, moins approfondies, plus fulgurantes. Les Normands ont, quoi qu'il en soit, toujours su créer des romans populaires vigoureux et purs. Ils ont le sens de la dramaturgie. Il y avait Corneille et ses épopées à mettre en scène, il y eut Flaubert et "Salammbô", un des romans épiques les plus merveilleux de la littérature française. Au sein de celle-ci, encore, la nouvelle fantastique la plus réussie est sans conteste possible "Le Horla" de Maupassant. Et après Leblanc même, il y eut Le Rouge, ce qui n'est pas une plaisanterie : Blaise Cendrars a fait un juste éloge de l'auteur du "Dr Cornélius", qui fut aussi l'un des premiers grands auteurs de science-fiction, avec "Prisonnier de la planète Mars", qui est incroyable de grandeur. Les Normands sont pleinement français, mais, comme les Anglais, ils ont le sens du récit, de l'intrigue, de la construction dramatique. Ils ont aussi celui du mystère placé justement au sein d'une intrigue. J'ai du mal à imaginer un poète lyrique, en Normandie ; mais pour ce qui est de créer des romans populaires riches en imagination, ils ont certainement, comme les Belges, toutes les qualités requises. Leblanc en est indéniablement un des plus beaux fleurons. Et comme le héros du bien - et le seul ennemi que Lupin puisse aimer - dans son roman, est savoyard, et qu'il a des qualités qu'on attribue traditionnellement aux ressortissants de la Savoie, cela ne gâte rien. Il a conservé l'ancienne sagesse du peuple, procédant par divination plus que par raisonnement : c'est ce qui le rend sympathique ; il est sans grandeur extérieure, mais il détient le secret d'un renouveau caché. Il parvient à concilier la loi et le respect de l'héroïsme, en même temps que la foi en l'esprit humain : c'est un disciple du vicaire savoyard de Rousseau, sans doute. Bref, à tout point de vue, Leblanc est une sorte de génie : il faut l'admettre.
publié par Ramiel dans: ramiel.fr
Dimanche 17 Décembre 2006
On se pose souvent la question de savoir si les trois grandes religions monothéistes adorent le même dieu, ou trois dieux différents. Si on me demandait d'y répondre, je dirais qu'il me paraît clair que le même astre est regardé par troix yeux différents. Vous allez dire que l'être humain est toujours fait de la même manière. Mais la lumière d'un astre traverse l'atmosphère à des endroits divers. Or, en la traversant, on ne sait pas assez qu'elle prend des couleurs dissemblables selon les lieux, la répartition des éléments. L'air est plus ou moins limpide, sans doute, et on peut toujours avoir le sentiment que telle religion voit l'astre initialement vénéré avec plus de pureté, plus de netteté que telle autre. En ce sens, il est légitime que chacun fasse son choix, en fonction de son propre coeur. Mais à mon avis, il n'est pas réellement adéquat d'affirmer, comme on pourrait le faire, que telle religion verrait l'astre véritable, sans obstacle, et que les autres seraient dans un cas tout contraire. Ce serait grandement s'illusionner. Il n'existe rien de parfait, sur terre ; et je crois qu'on peut être certain qu'au ciel, il n'existe qu'une seule religion, peut-être plus proche de l'une que des deux autres, mais certainement pas à son image d'une manière parfaite, fidèle. La pure transparence, rêvée par certains, me paraît être un leurre. Elle n'existe que parmi les anges. Vouloir créer les conditions du monde angélique ici-bas n'est pas sensé, en ce que ce n'est pas réellement possible : c'est un objectif dénué de sens. Cela me rappelle cet auteur un peu irrévérencieux que j'adore, Boccace. Il racontait que Dieu avait créé un premier anneau, et qu'ensuite, à la demande de gens dont le désir lui paraissait légitime, il en avait fait deux copies totalement exactes. Chacun avait son anneau. C'était les trois religions monothéistes. Or, lorsque le temps eut passé, on devint complètement incapable de reconnaître lequel des trois était le premier. Et la cause en était que Dieu avait forgé les trois lui-même. Boccace écrivait cela dans l'Italie du XIVe siècle, et il a été lu par tout l'Occident. Cela montre à quel point celui qui voulait suivre son idée était dès cette époque libre de le faire. Celui qui ne l'a pas fait ne peut en tenir pour responsable que lui-même. Je pense que la sage ignorance de ce grand humaniste s'oppose à ceux qui croient qu'ils peuvent savoir quel est l'anneau originel. Souvent, d'ailleurs, ils estiment que les deux anneaux suivants ont été créés par les seuls êtres humains, et que cela fait toute la différence. Ils ne conçoivent pas vraiment que Dieu puisse intervenir à plusieurs moments de l'histoire. Il a créé le premier anneau avec le monde, croient-ils, et ensuite, on l'a imité. On sait que Bossuet rejetait l'idée d'un dieu qui n'agirait qu'à l'aube des temps, et qui ensuite laisserait la mécanique créée se mouvoir seule. Victor Hugo, reprenant Joseph de Maistre, estimait que Dieu était intervenu durant la Révolution, qu'il avait envoyé directement ses anges, afin d'inspirer aux hommes des idées nouvelles. Et Boccace même croyait qu'il était vrai que Dieu pouvait intervenir plusieurs fois. Je considère, en ce qui me concerne, que c'est une vision très vivante, très mobile, dynamique, de la divinité. En tant que j'écris sur un blog qui affiche son appartenance à une région donnée de la France, région qui a ses propres sages, mais de la famille catholique, comme on sait, je voudrais redire mon attachement au pacifique François de Sales, le disciple intime de François d'Assise. C'était peut-être cette lignée italienne de sages chrétiens qui pensaient que leur propre religion pouvait jusqu'à un certain point être modelée par les individus, afin que ceux-ci aient une relation personnelle avec la divinité. Car songeons que le regard de chacun est différent, aussi : à l'intérieur même des groupes religieux, la diversité est infinie. L'ange gardien, qui est le génie des anciens Romains, permet cette relation individualisée, et c'est aussi bien ainsi. Le dieu théorique est hors d'atteinte ; on n'accède pas à son éblouissante, à son aveuglante splendeur. Il est au fond toujours représenté par l'éclat que produit la lumière sur l'air environnant, ou même sur l'espace intersidéral ; la source reste cachée. Les anges descendent, remontent sans cesse, vêtus de draperies d'étoffes, de couleurs, d'ornements différents selon les lieux, les peuples, mais aussi (selon leur rang) les individus. Je considère même que l'athéisme a son ange propre, qu'on le veuille ou non. Il existe, au fond, des anges qui ne croient à aucun autre dieu qu'eux-mêmes ; le pur néant les entoure. Eh bien, ces anges restent pleinement anges, porteurs d'une force divine, d'un reflet de la divinité pure. C'est étrange à dire, mais on ne retire pas aux anges infidèles leur pouvoir divin ; ils peuvent vivre avec, durant des temps indéfinis. Les anges gardiens qui se posent comme dieux ultimes inspirent à mes yeux l'athéisme ; mais ces anges sont les vrais porteurs d'un anneau rayonnant, d'un emblème donné par Dieu, et les vénérer jusqu'à adopter l'athéisme peut s'avérer, d'une façon profondément paradoxale, comme relevant de la destinée nécessaire d'un être humain : cela peut faire partie de l'application d'une loi qui a été promulguée au plus haut du ciel. Aucun blâme ne doit donc être jeté sur les personnes qui font le choix qu'elles estiment juste de faire ; la liberté doit être laissée à tous. Sans elle, aucun salut véritable ne sera jamais possible. Elle est une condition absolument nécessaire. Hugo l'avait compris, et c'est ce qui est beau, dans sa conception de l'histoire et de la Révolution. En cela, il avait été précédé par Boccace, béni soit-il !
publié par Ramiel dans: ramiel.fr
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