J'ai évoqué, le 23 novembre, la tendance des tragiques français à faire l'éloge des princes, dans la lignée de l'épopée antique, mais il ne faut pas, en réalité, donner trop d'importance à ce trait propre au classicisme : ce n'est qu'une forme. De fait, le génie de Racine et de Corneille ne s'explique pas par leur célébration récurrente du Roi. Il s'agit d'autre chose : leur objectif est d'élever l'âme de leurs spectateurs en leur montrant de grandes et belles choses, et leur talent est d'y parvenir. On peut même aller jusqu'à dire que le roi est utilisé, symboliquement, pour exprimer ce à quoi il renvoie ; sa puissance terrestre et présente reflète celle des immortels et des héros de la fable. Dans les faits, cela entretenait le mythe du roi de droit divin ; mais les poètes n'en avaient cure : ils ne se plaçaient pas sur ce plan, justement. Ils désiraient avant tout susciter l'admiration, l'émerveillement. Le symbole politique était plus leur instrument que leur fin : je le redis. L'Etat même était la figure d'un temple ; et ils en ouvraient la porte, afin de faire participer le spectateur à un mystère. Ainsi, non seulement les classiques ne critiquaient pas spécialement la royauté, comme je l'ai montré l'autre jour, mais de surcroît ils n'étaient politisés qu'en apparence, et de façon superficielle. Ce qui le prouve, c'est l'attachement profond qu'avaient Racine et Corneille pour la fable, et leur conviction qu'elle était profondément liée à la poésie. On le méconnaît, car on fait constamment valoir le rationalisme français, et l'obligation de vraisemblance à laquelle les poètes tragiques étaient soumis ; mais sur ce point, on a toujours vu Corneille et Racine, au moins, essayer de se donner des libertés par rapport à la règle, et placer du fabuleux dans le vraisemblable même. Le caractère merveilleux de la réconciliation de Chimène et du Cid, sous la férule du roi d'Espagne, a été durement traité par l'Académie, lors de la création de la pièce ; mais Corneille n'a cessé de le défendre. Dans la préface de "Médée", la première de ses tragédies qui ait marché, il ira jusqu'à affirmer que l'on comprend mal, en général, le concept de vraisemblance, et que celle-ci n'est absolument pas empêchée par la fable, qu'il s'agit en réalité d'être cohérent dans l'action et du point de vue mythologique même, pas de respecter les apparences sensibles et le rationalisme scientifique (ou ce qu'on nommerait tel). Si "Phèdre" a eu peu de succès à Paris, cependant, c'est précisément parce que Racine y avait mis un monstre, dont le surgissement était lié à la haine de Thésée : le roi d'Athènes, fils de Neptune, avait le pouvoir de matérialiser ses sentiments, de donner corps à ses passions, par le moyen de l'eau ; il était magique, et les éléments lui obéissaient. Neptune était son totem, qui marquait cette puissance occulte sur l'élément liquide. C'est en réalité ce que Racine fait valoir. Mais l'idée était trop subtile pour les intellectuels parisiens, et la pièce n'a eu du succès qu'à Versailles ; son échec, alors que Racine la regardait comme son chef-d'oeuvre, l'a poussé à abandonner la tragédie, comme on sait. Il était allé plus loin que jamais dans la matérialisation poétique des passions, et on le lui reprochait. Désormais, il ne reviendrait à la tragédie que sous couvert de la tradition biblique et du jansénisme : le sublime d'"Athalie" doit tout à la soumission de la conception de la fable comme élément essentiel de la poésie aux concepts présents dans l'Ecriture sainte. Racine avait préféré les Grecs ; mais il savait que l'autorité de la Bible lui donnerait le droit de faire une vraie tragédie à l'antique : la fable grecque horrifiait le rationalisme français, mais on n'oserait pas combattre frontalement ce que l'Eglise approuvait. Quoi qu'il en soit, Racine et Corneille étaient de puissantes individualités, d'immenses poètes, et on a tort de ne les regarder que comme des productions de leur époque, des sécrétions de l'Académie : il s'agissait de bien autre chose. Ils ont eux aussi souffert de la rigidité des principes officiels, et c'est cette souffrance qui finalement débouchera, secrètement, sur le romantisme. Hugo, pourtant, essuiera les mêmes reproches, quand il mettra en scène des figures plus ou moins mythologiques, ou les publiera au sein de sa poésie lyrique ; sa grande épopée de "La Fin de Satan", elle aussi pleine de merveilleux, ne sera publiée que de façon posthume : on l'oublie trop souvent. Même quand ils ont du succès, les grands poètes restent incompris, et cela dure au-delà de leur mort. Car on continue de reprocher à Hugo son goût pour l'épopée au sens propre, son désir de se situer dans la droite ligne de Virgile. Or, c'est lui qui avait raison : il faut bien l'admettre. L'art, ce n'est pas les sciences naturelles ; et même, je dirai que les sciences naturelles, ce n'est pas le traitement mathématique du vivant, ou de l'âme : le matérialisme, à l'art, convient particulièrement peu. Au lieu de nourrir l'âme par de grandioses et nobles figures, il s'attache généralement à la surface du classicisme, et prône une forme de technique de divinisation de ce qu'on a à vendre, que ce soit un système, une idée, une politique, un bien de consommation. Racine affirmait que la tristesse majestueuse qui faisait tout le plaisir de la tragédie était propre à tirer l'âme vers le bien et à la détourner spontanément du mal, et que cela valait bien l'école des philosophes ; en cela, il était fidèle à François de Sales, qui rejetait la théologie austère de ses prédécesseurs, et prônait la création de belles figures, de nobles et purs symboles, pour emmener l'âme vers le ciel. Or, on lui a généralement reproché d'avoir parlé aux sentiments en deçà de l'intellect, en s'efforçant de toucher l'âme dans ses parties plus humbles, celles qui s'apparentent aux rêves, et qu'on situait autrefois dans le coeur. L'amour terrestre était sublimé vers celui de Dieu ! A cet enrichissement intérieur, le matérialisme préfère l'utilisation rationnelle de la rhétorique pour séduire et satisfaire un appétit purement corporel, un instinct ; cela lui semble tellement plus intelligent ! Mais il n'en est pas ainsi : car sans une âme bien nourrie, nul n'a la force d'agir, nul n'en a le courage. L'économie même n'a plus de dynamisme. Le matérialisme des pays marxistes a préparé son propre anéantissement, pour paraphraser justement Marx ! On ne s'en rend pas assez compte.
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Il peut arriver qu'on se demande s'il existe une réalité objective. La plupart des gens adoptent un système selon le groupe auquel ils appartiennent. S'ils sont liés aux laïques, ils devront dire qu'ils ne croient pas en Dieu, par exemple. S'ils appartiennent à un autre groupe, il leur faudra dire qu'ils croient aux extraterrestres, et ainsi de suite. C'est qu'on conçoit les conceptions sur l'univers en général non comme devant s'élaborer individuellement, mais comme devant recevoir l'aval d'une collectivité, ou de sa représentation. On n'a pas idée de se dire : dans telle doctrine, ceci est juste, dans telle autre, cela. Ceux qui procèdent de cette façon sont regardés dès l'abord comme manquant singulièrement de clarté, ou de courage. On les dit volontiers sans saveur, sans personnalité. Même si on use de la logique pure, cela n'est pas perçu : on est regardé comme papillonnant entre différentes écoles de pensée, et non comme un esprit qui raisonne loigiquement à partir du réel. La partie logique est alors d'emblée considérée comme une tromperie, une illusion, une forme de subjectivité pure, comme chez Sartre. La plupart des intellectuels, en effet, adoptent des systèmes sans les discuter de l'intérieur ; ils n'usent de leur esprit critique que pour comparer les systèmes entre eux. Ils sont donc généralement incapables de mesurer la capacité à raisonner logiquement. D'ailleurs, instinctivement, cela leur semble dangereux, et relever d'un individualisme qui n'est lié ni à l'esprit français, ni au sens de la collectivité que réclament les principaux partis qui tiennent le haut du pavé. Ils réagissent du point de vue de la morale publique, pour ainsi dire. Une logique qui tisse des liens entre les objets depuis l'intérieur même des objets leur semble ressortir non à la magie de l'esprit humain, mais à de la simple prestidigitation. Un lien doit être confirmé par la tradition, et s'être matérialisé lui-même, s'être fait objet. Pour croire aux enchaînements génétiques, on a éprouvé le besoin d'en placer les causes dans les molécules de l'acide désoxyribonucléique ; sinon, cela reste abstrait, douteux, évanescent. Scientifiquement, au reste, il faut déjà que cela corresponde à des rapports mathématiques clairs, pouvant être exprimés sous forme de chiffres. Une logique qui se meut au coeur du réel a des liens d'or, mais le matérialisme ordinaire rejette avec horreur ce charme de l'ancienne philosophie. L'important est de toutes façons plus de se sentir bien dans un courant philosophique, de communier avec ceux qui s'en réclament, que d'avoir de la réalité une vision juste. Gorki, fasciné par la figure de Staline, et voulant à toute force souder les Soviétiques entre eux, relativisait tout, au point de douter qu'il y eût une vérité ; la seule réalité qui comptât, c'était la force du groupe. Il s'agit de survivre. Dans une économie aussi morcelée, aussi habitée par le principe de la division du travail, on ne peut plus compter que sur l'Etat pour avoir une chance de mourir de sa belle mort - voire progresser au-delà, comme on le rêve souvent en Occident. Il faut donc sacrifier la conscience individuelle du vrai et du faux, du bien et du mal, que défendaient respectivement Joseph de Maistre et Jean-Jacques Rousseau, comme on ne l'ignore pas. Car le premier disait que le faux apparaissait intuitivement comme tel, le second que chacun pouvait se mener moralement selon le rapport personnel qu'il entretenait avec Dieu. C'est la véritable origine du romantisme. Aujourd'hui, celui-ci a été englouti : le matérialisme s'est imposé. Il faut s'en remettre à la collectivité non pas seulement pour savoir ce qui est juste, sur le plan moral, mais même ce qui est vrai sur le plan scientifique. Car dans les faits, tout le monde sait que les individus n'ont pas les moyens de vérifier les résultats des travaux des savants, lesquels sont livrés tels quels, comme des vérités objectives ; les théories mêmes sont mêlées aux faits avérés de façon indistincte, dans l'enseignement officiel. Et ainsi, c'est être un bon citoyen, que d'assimiler des théories scientifiques à des réalités matérielles que tout le monde pourrait confirmer s'il le voulait, et s'il comprenait quelque chose à la démarche qui les a fait naître : or, ce n'est pas le cas. Car on fait croire qu'on enseigne cette démarche, mais en général, on enseigne plutôt des raisonnements tout faits en faisant croire que le réel même les fait aussi, qu'il fonctionne naturellement de cette manière. De ce qui a été conçu par des êtres humains, on ne donne que les résultats, d'ailleurs souvent sous forme de modèles créés de toute pièce, et que les enfants prennent de façon complètement littérale, exactement, si on y réfléchit bien, comme les symboles de la Bible dans l'enseignement religieux traditionnel. Il faut quand même en être conscient. L'esprit critique individuel n'est pas réellement promu : ce qu'on promeut, c'est la tendance des groupes à adopter des dogmes communs, et à rejeter les groupes qui en adoptent d'autres ! Et comme disait Gorki, la vérité, c'est secondaire ; cela existe-t-il, même ? L'existentialisme est commode, pour neutraliser d'éventuels élans individuels vers une vision du monde plus perçante, plus en phase avec le coeur du réel !
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Je me demande parfois à quoi sert de discuter, dans le public, des affaires internationales, alors qu'aucun homme politique, lorsqu'il se présente aux élections, n'est à cet égard bien clair. On sent que la droite gaulliste dit que la France doit assumer son rang dans le monde, et cela veut dire intervenir ici ou là pour faire valoir son sens de la justice et de l'équité, ses facultés morales, et que la gauche socialiste dira qu'il faut faire valoir l'équité et la démocratie et à cette fin intervenir non pas ici ou là, mais au moins dans les organisations internationales. Mais les élections ne modifient pas beaucoup la politique française à l'étranger, on le sait bien. L'action du monarque élu en tant qu'il représente la France dans l'univers est donc discutée à l'intérieur du pays de manière plutôt vaine. D'ailleurs, ce n'est pas cela dont on discute, à propos des affaires internationales. En général, on est solidaire des décisions prises par le Président. Si on contestait ouvertement son action, cela voudrait dire qu'à cet égard, comme à d'autres, il n'est pas l'infaillible représentant qu'on suppose, et alors, une partie de la mythologie sur laquelle repose l'unité de la France se dissoudrait. Dès qu'un président de la République soumet une décision liée à l'international au référendum, il court d'énormes risques d'être contré, déjà, au fond, parce qu'on trouve étonnant qu'il demande au peuple son avis. On se dit alors qu'il y a anguille sous roche, qu'on essaye de tromper les gens. Un Président n'a normalement pas de compte à rendre de ce qu'il fait à l'étranger ! Au reste, il ne vient pas en parler au Parlement. La signification en est claire. Et pourtant, fait profondément curieux, c'est justement sur les relations internationales que les discussions, au sein de la population, sont les plus vives, les plus acharnées, les plus violentes. Ces débats sans objet, sans utilité réelle, sont un défouloir. A travers les positions qu'on peut avoir vis à vis de tel ou tel peuple étranger, on s'identifie soi-même, en France, à tel ou tel courant philosophique ou religieux, ou plus généralement culturel. Car les peuples étrangers ne sont pas tant faits d'individus que d'emblèmes, de symboles ; ils représentent avant tout une somme concentrée d'idées particulières. Prenons l'exemple du Proche-Orient ; les gens en discutent énormément. Si on y réfléchit, c'est curieux, car les débats qu'on peut avoir en France à ce sujet n'ont pas forcément une grande utilité, attendu que la France elle-même n'y a pas une influence réellement décisive. Elle a gardé des liens forts avec le Liban, mais son autorité n'y est pas même assez grande pour y maintenir l'ordre. Ainsi, quelle que soit l'issue de débat, qui enflamme beaucoup les citoyens, le sort des individus qui vivent dans cette région du monde risque de n'en être pas changé du tout, déjà parce que la France n'aurait pas même les moyens d'imposer une solution qui pourrait s'avérer idéale. Elle pourrait seulement la proposer, et il faudrait qu'ensuite, à New York, elle soit acceptée, mais il faudrait aussi, en réalité, qu'elle le soit à Washington et à Jérusalem, villes bien plus importantes pour le règlement des conflits du Proche-Orient que Paris, il faut l'admettre. La capitale de la France, de ce point de vue, apparaît comme plutôt provinciale, sans possibilité d'action réelle ; elle peut simplement donner des conseils, et encore est-ce surtout quand on les lui demande. Sinon, ils ne sont guère écoutés, et elle perd son temps. Les débats qui ont lieu à Paris sur ce sujet sont donc plutôt de nature purement privée. Mais ils n'ont pas le caractère paisible des sphères privées : ils débordent volontiers sur la sphère publique. Peut-être fait-on comme si de la volonté de la France dépendait encore l'avenir du monde ; malheureusement, ce n'est plus vraiment le cas. Or, parallèlement, j'ai l'impression qu'on ne parle finalement pas beaucoup des sujets sur lesquels le Gouvernement a une vraie capacité d'action : sur ceux-ci, il faudrait s'impliquer personnellement, prendre position, trouver des idées nouvelles, mais à leur sujet, on laisse précisément les politiques concevoir les actions à effectuer presque librement, sans véritable contrôle. Si ces actions ne donnent pas de résultat visible, on se venge, en renversant le Gouvernement aux élections suivantes, et en y plaçant un autre parti. Mais les citoyens eux-mêmes, il faut bien le reconnaître, ne proposent pas grand-chose. Ils disent le mal qu'ils pensent des gens qui n'ont pas réussi à améliorer leur existence, alors qu'ils auraient précisément dû y parvenir, et cela s'arrête là. Au fond, les dirigeants sont encore regardés comme des sortes de surhommes propres à créer des miracles ; s'ils n'y sont pas parvenus, c'est qu'ils n'étaient pas en phase avec les forces obscures qui commandent à l'univers, au Temps. Ils ne sont donc pas dignes de diriger la France. Mais la vérité est que la plupart des électeurs ne comprennent pas du tout en quoi consiste l'action politique. Ils se fondent sur des idées générales, auxquelles ils croient reconnaître les bons (ou les méchants), et ils votent. Bien sûr, ils perçoivent confusément qu'il faut avoir des connaissances pratiques pour agir, en politique. Mais ces connaissances, ils ne les ont pas, et souvent, ils ne cherchent même pas à les acquérir : ils se présentent comme en sachant bien assez. C'est pour cette raison qu'ils ne proposent jamais rien de bien concret. En fait, s'intéresser aux affaires internationales est plus facile : cela permet d'exprimer des convictions, d'user de ses talents d'orateur, d'être un artiste du discours, comme le sont généralement les présidents de notre beau pays ; mais pour ce qui est d'améliorer concrètement le sort des gens, chercher des solutions est plutôt fatigant : il faut l'avouer.
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Genève est une cité à la fois provinciale et distinguée, à la fois secondaire, parmi celles où on parle français, et libre. Ainsi probablement s'explique qu'on y pratique encore sans honte le vers classique. On ne le fait pas maladroitement, comme dans les provinces françaises, mais élégamment : on l'assume pleinement. On ne se sent pas appartenir au petit peuple quand on ne suit pas l'évolution officielle du vers français, assumée par l'élite de la nation. C'est qu'à Genève, il n'y a pas eu la Révolution en 1789 ; la révolution qui y a eu lieu date du XVe siècle. Il n'y a pas de solution de continuité entre l'époque classique et l'époque contemporaine. On reste fidèle à la tradition, puisqu'elle n'apparaît pas et n'est jamais apparue comme une contrainte, puisqu'elle a toujours été librement consentie. Les conservateurs ne marquent aucune volonté de revenir à une quelconque monarchie héréditaire, puisque, au contraire, ils sont les héritiers des protestants qui ont affermi une république franche de toute soumission à un souverain envoyé par le ciel. L'aristocratie elle-même est républicaine depuis l'origine : on ne brille donc pas, à Genève, en s'opposant à tout, même à la nature, et on n'est pas soupçonné d'être complice de toute sorte de crimes atroces, quand on suit la tradition. J'ai pu ouïr, dans cette noble cité, de bien beaux vers, dans des formes fixes, héritées du Moyen Âge et de la Renaissance. Moi-même, je l'avoue, j'ai pu en publier quelques-uns, qui ont eu du succès. On ne m'a fait aucun reproche d'avoir fait des sonnets réguliers. Bien au contraire, l'auteur distingué d'un rondeau me disait que cette forme musicale était liée au rêve, au plaisir des mots. Comme il avait raison ! Chacun faisant, à Genève, comme il lui plaît, il n'est pas difficile de voir que le classicisme des formes est lié, simplement, à la beauté des mots, pris comme sons. Il faut se souvenir de ce que représentent ces sons en rythme. Il n'est pas vrai que seule la peinture représente la nature, et que la musique ne représente que subjectivité pure, comme je l'ai entendu dire (par Robert Marteau). La musique représente ce qui dans la nature vit sous l'aspect du temps. Au niveau humain, c'est le rythme respiratoire (auquel est lié directement celui des vers, à l'origine) - en phase, en réalité, avec le rythme cardiaque. Mais la vérité est que ces rythmes humains sont en relation directe et étroite (qu'on l'admette ou non) avec ceux de la nature en général : ils en sont au départ la production, devenue autonome au cours de l'Evolution. Or, les rythmes de la nature sont liés aux astres. La poésie est donc, ultimement, la représentation du rythme et de la mélodie des astres, de la musique des sphères, comme on disait autrefois. Les vers ne représentent rien d'autre que la régularité mathématique des rythmes astraux. Le fond de l'univers, dans sa grandeur harmonieuse, vient modeler les mots par l'intermédiaire du poète. Et c'est ainsi, en réalité, que les sons se mettent en rapport avec la lumière même des étoiles. Dès lors, il devient presque naturel de parler des cieux autant de que de la terre. Et si on ne le fait pas directement, la réalité est que ce qui est terrestre est placé sous le voile sublime du monde céleste : le vers fait adopter le point de vue des astres, pour tout ce dont il parle. Un héros défunt évoqué en vers l'est en réalité à travers son ombre, justement entrée dans le monde astral au delà du seuil de la mort. Et c'est ainsi que l'histoire devient mythe. Car au lieu que simplement le personnage historique soit remémoré, comme il l'est en prose, dans ses actes extérieurs - ceux dont les autres ont pu être témoins -, il l'est à travers ses inspirations, ses rêves, ses pensées les plus profondes, matérialisées sous la forme de la clarté des astres qui ont successivement créé ces phénomènes intérieurs. Car l'âme existe elle aussi dans le temps : elle est liée aux mouvements naturels et à leurs effets - indirects - sur l'être humain ; or, ces mouvements naturels sont à leur tour liés à ceux des astres, ils en sont les effets en réalité directs. Voilà pourquoi une science matérialiste ne peut pas saisir cette dimension de l'être humain (ou de la nature, à vrai dire) : elle ne se concentre que sur ce qui se donne dans l'espace, les objets qui occupent un lieu. L'âme est l'existence de l'être humain dans le temps : je le répète. Evidemment, l'espace est le résultat du temps qui passe ; il n'y a pas de contradiction entre les mondes, contrairement à ce qu'on croit souvent, mais justement parce qu'on ne sait pas ce qui les différencie en essence. A Genève, j'ai pu faire réciter un poème classique que j'avais écrit sur les messages des étoiles, et on ne l'a pas rejeté, on ne l'a pas critiqué, comme s'il blasphémait contre les plus principes de la laïcité républicaine ; car la liberté, dans la cité de Calvin, a dès le départ signifié celle de la religion, et n'a pas signifié sa nécessaire absence. Il n'y a pas de crispation, à cet égard, non plus. On n'est pas passé du dogme catholique au dogme laïque : on a abandonné progressivement l'idée de dogme. Mon poème a été bien accueilli. Evidemment, cela m'a fait plaisir. Cela fait aimer Genève, ses grands écrivains, Amiel, lui aussi un poète fabuleux du réel. Ce n'est pas ici un jugement de valeur, que je porte : je ne prétends pas être fabuleux comme poète ; je veux dire qu'Amiel plaçait les images nées des astres et de leur rayonnement dans son appréhension du réel. C'est le propre du fabuleux. Mais le fait qu'Amiel était un immense écrivain, et que je suis content d'imaginer que je lui ressemble un tant soit peu. Et puis il y a Rousseau, ce vrai musicien de la langue, poète sans excès de figures, par la modulation des mots seule ; il y a Töpffer, qui lui est très semblable, et que j'adore, qui est plein d'âme. Et de nos jours, outre Haldas, vraiment un grand écrivain, il y a mes amis : Jean-Martin Tchaptchet et Galliano Perut, Yann Chérelle, qui aiment parler des cieux et de leurs ombres mouvantes, eux aussi ; Denis Meyer, Georgina Mollard, qui font des sonnets et des rondeaux pleins d'art et de grâce pour chanter la vie même. Une noble ville, que celle qui voit débuter le Rhône après le lac Léman ! C'est le sens de son nom dans la langue des Allobroges : la naissance des eaux. N'est-ce pas celle de la vie et du mouvement qui la crée dans la matière ? J'ose l'espérer.
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On sait que Victor Hugo est né à Besançon, mais on ne sait pas à quel point cela eut de l'importance, pour lui, notamment à partir du moment où cette naissance le conduisit à se lier avec Charles Nodier. Cet excellent écrivain était pleinement franc-comtois, comme chacun sait, et il connaissait parfaitement les traditions de sa province d'origine. Or, le jeune Hugo a été littéralement fasciné par l'atmosphère qui s'en dégageait. On ne peut pas ne pas remarquer que ses drames avaient en réalité la Franche-Comté pour cadre. On sait que le romantisme avait rejeté les sujets antiques, et qu'il préconisait des sujets proprement nationaux. Or, les drames les plus connus de Hugo se situent dans l'Espagne de la Renaissance, celle dont la Franche-Comté fut précisément une province ! Est-ce un hasard ? La bataille d'"Hernani" avait pour source la volonté de Hugo de rattacher la nation non aux Grecs et aux Romains, mais aux Goths, au Saint-Empire, à l'héritage de Charlemagne, et aussi, en vérité, aux provinces périphériques de la France même. A la lignée des rois qui se réclamaient d'Auguste, s'opposaient tous ces princes féodaux qui avaient rayonné à l'époque des Templiers (auxquels la Comté fut si profondément liée). L'Espagne offrait sa part de mystère, mais elle ne constituait un sujet national que dans la mesure où Hugo se voyait lui-même natif de Besançon, et dans la mesure où le sentiment de la nation lui apparaissait comme ancré dans le seul individu. C'est paradoxal : mais pour le poète, qui fait tout sortir de son génie propre, ce qui compte, c'est ce à quoi il se sent rattaché, et non ce à quoi il doit soumettre son inspiration, une âme collective quelconque. C'est une grande erreur de la critique française, que de rechercher l'esprit français dans les oeuvres littéraires. Louis Dimier, le critique d'art qui produisit un gros et important volume sur Le Primatice, et qui était profondément catholique, était, par ailleurs, fondamentalement individualiste. Pour lui, le génie de l'artiste se reliait à Dieu ; mais la nation en profitait ensuite. En tout cas, ce n'était pas l'âme de la nation qui produisait l'oeuvre d'art. Le Primatice, qui était italien, et qui travailla pour François Ier, n'apporta pas à la France son âme propre, mais l'enrichit de son inspiration originale, et éleva la nation en plaçant son sentiment dans des formes achitecturales qui font encore l'admiration de tous. Quelle belle doctrine, que celle de Louis Dimier ! Et profondément en phase, en réalité, avec la pensée de Hugo même, qui croyait à la fois au génie individuel et à Dieu ; pour lui, les miracles de l'époque moderne n'étaient pas de nature matérielle comme ceux de l'ancien temps : le monde avait changé, il s'était affiné, intellectualisé, et les miracles consistaient désormais en de sublimes idées allumées dans les têtes, depuis les coeurs, par Dieu même - ou par ses anges. Ainsi expliquait-il les inspirations puissantes de la Révolution. On peut évidemment mettre en doute que Hugo ait réellement voulu rattacher sa production dramatique à la Franche-Comté : il a également fait des drames se situant sous le règne de Louis XIII à Paris, comme "Marion Delorme". Mais une de ses plus belles pièces, et en même temps des plus méconnues, est "Les Burgraves", qu'on présente à tort comme bizarre et incohérente. En fait, elle reprend la légende (très répandue en Franche-Comté) selon laquelle l'empereur Frédéric Barberousse (qui fut comte de Bourgogne) demeure, immortel, assis sur un trône au fond d'une caverne, sous une montagne, et qu'il reviendra lors des jours sombres, pour sauver le peuple, à la façon du roi Arthur - ou d'une sage incarnation de Bouddha, dont les cheveux et la barbe continuent de pousser à travers les siècles, comme Hugo dit que c'est le cas de l'Empereur, justement. La pièce de Hugo voit effectivement resurgir ce héros qu'on croyait mort du fond d'une grotte éclairée d'une seule lanterne, sous une montagne au sommet de laquelle se trouve un de ces châteaux gothiques que l'écrivain a si souvent dessinés ; il le fait pour résoudre un problème entre ses héritiers, qui se déchirent. Ces "Burgraves" ont dû déplaire par leur merveilleux et son atmosphère gothique. La pièce n'était pas très française dans son esprit, comme qui dirait ! Mais elle était quand même réellement sublime. Hugo a également pensé écrire un roman sur le capitaine Lacuson, héros de la résistance comtoise, et figure mythologique locale, en ce que la tradition affirme qu'il était directement inspiré, lors de ses guerres, par la Vouivre, l'esprit tutélaire du pays, le serpent volant dont le front est orné d'une éclatante escarboucle. Sur ce sujet, un roman superbe a été écrit : "Le Diamant de la vouivre", par un certain Louis Jousserandot, à l'époque même où vivait Hugo : il est également gothique et plein de merveilleux, et Hugo aurait pu l'écrire, tant il est beau ! L'important est que cela ait été fait. Ce qui est dommage, c'est que cette oeuvre magistrale ne soit pas mieux connue. Le centralisme culturel et la tendance de la critique à juger d'une oeuvre selon le degré d'esprit français qu'on peut y contempler sont certainement à l'origine de cette situation. Le nationalisme n'aide pas toujours les artistes : il fige la culture, la rend conventionnelle, autant qu'il la consacre - quand elle va dans son sens. L'Etat n'est pas dirigé par Dieu : mais par des êtres humains qui ont leur sensibilité propre. Il ne peut pas être parfaitement impartial. En tout cas, je crois qu'il est bien vrai que Hugo se réclamait profondément de la Franche-Comté, au moins durant toute sa première période. Ensuite, il s'inscrivit davantage dans la tradition proprement parisienne, et c'est là que vint le succès, notamment par ses romans les plus célèbres ; à la fin de sa vie, on le sait, il s'est plutôt intéressé à la mer, à l'Angleterre, à la Bretagne, à la Normandie, et il a produit de purs chefs-d'oeuvre, mais qui ne sont pas toujours appréciés à leur juste mesure. C'est sa période parisienne qui reste la plus aimée du public : ce n'est pas très étonnant, puisque l'essentiel du lectorat français - en majorité relative, du moins - vit en Île-de-France ! Et puis Paris, c'est la capitale.
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