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Mercredi 29 Novembre 2006
On trouve pas mal de poètes, de nos jours, qui font valoir la vérité de leurs idées pour émouvoir leurs lecteurs. Ils s'imaginent qu'en lisant leurs vers (ou leur prose, aussi), on va s'extasier, être pétri d'émotion, en voyant à quel point ces idées sont justes. C'est qu'en réalité, il y a une certaine moralité à admettre comme justes un certain nombre d'idées. Elles appartiennent à un dogme qu'il est profondément recommandé d'adopter, et donc qu'il est beau de défendre et d'illustrer dans ses différents articles (pour parler comme au temps jadis). Evidemment, Platon aussi disait que le vrai était beau. D'ailleurs, c'est bien pour cela que depuis toujours, on trouve que les grands philosophes sont de grands écrivains. Finalement, il y a beaucoup de poésie, à leurs écrits. Ils percent à jour des vérités cachées, et qu'on désirait ardemment de connaître. La curiosité scientifique même est une forme d'aspiration de l'âme, et l'acte du dévoilement provoque une émotion, comme une montée vers le ciel où demeurent les anges, y compris quand on ne croit pas à ceux-ci. Mais alors, peut-on se demander, si la philosophie est déjà poétique, à quoi bon se prévaloir du titre de poète quand on ne fait de la poésie que comme en font les philosophes en général ? Peut-être devrait-on appeler un poète qui procèderait de cette façon un philosophe mystique, ou alors, un poète engagé auprès d'idées élevées sur le plan moral. Ce qui est plus inquiétant, c'est qu'aux yeux de nombreux partisans d'une telle méthode, on devrait faire de la poésie seulement de cette manière. Or, je ne suis déjà pas persuadé que ce soit la meilleure manière de faire de la philosophie. Il est clair qu'une idée peut paraître vraie parce qu'on l'environne d'images plutôt jolies. Alors que cette idée peut n'être pas plus vraie que n'importe quelle autre, comme il en va de toutes celles qu'on place au sein d'un dogme. On la présente comme une évidence, et la poésie lui donne un titre de noblesse, pour ainsi dire. Par exemple, il y a cette idée, issue du réalisme traditionnel, selon laquelle le monde n'est jamais à la hauteur des espoirs qu'on fonde en lui. Elle a servi de base à la tragédie, en particulier chez Racine, mais aussi au roman du XIXe siècle, notamment chez Flaubert ou Stendhal. Or, j'ai rencontré beaucoup de gens qui étaient persuadés que sur ce plan, Flaubert, en particulier, était fiable, en ce sens que sa vision de la vie était très authentique, et qu'il eût été sot de ne pas l'adopter. C'était complètement évident, à leurs yeux : c'était cela qu'il était intelligent de suivre, comme doctrine, et la beauté de son roman venait de la netteté avec laquelle il prouvait qu'elle était vraie. L'histoire tragique d'Emma, notamment, n'est qu'un exemple probant : l'émotion qu'on en tire est secondaire ; ce qui compte, c'est la vérité philosophique qu'on en tire. Sur le plan artistique, en fait, je trouve cela absurde : l'art ne se réduit pas à la promotion de telle ou telle idée. Et puis l'histoire de la littérature montre qu'en aucune manière il n'est nécessaire de suivre une vision du monde établie à l'avance. L'émotion, à l'issue d'un enchaînement dramatique, peut très bien venir d'une situation exactement contraire à celle de "Mme Bovary" (qui ressortit à la tonalité tragique) : alors qu'on croyait que tout était perdu, que le monde n'était que tristesse, ruine, malheurs, réalité sordide, finalement, il s'avère qu'il est plus que cela, et un bonheur inattendu vient couronner la fin d'un beau récit. Cela arrive dans les contes de fées, bien sûr, mais aussi dans les pièces les plus connues de Corneille, "Le Cid", "Cinna" (au sein de laquelle il paraissait évident que cela finirait mal pour le conspirateur), notamment. On pourrait donc préétablir, à partir de ces drames à l'issue heureuse, qu'il y a davantage dans le monde que les matérialistes le croient, que le miracle est toujours en attente, également ! C'est ce que pensait quelqu'un comme De Gaulle, qui admirait beaucoup Corneille, et qui en a repris la doctrine dans ses épiques et beaux mémoires. Eh bien, dans un poème, ce sera pareil : faire le choix d'une réalité sordide et fatale dans son réalisme même au delà des illusions ou des aspirations qu'on peut avoir, plutôt que pleine de merveilles cachées qui se révèlent au regard attentif, n'est pas une règle. Qu'Yves Bonnefoy soit sartrien ne regarde que lui. Ce qui compte, c'est qu'une idée inspire de l'émotion ; peu importe qu'elle semble vraie selon la doctrine à la mode dans un temps et un lieu donnés - je dirai, Paris dans la seconde moitié du XXe siècle. C'est purement contingent, comme dirait l'autre ! Et la poésie n'est pas là pour répandre les idées dont on a décrété qu'elles étaient justes ; on doit simplement s'attendre à ce que les idées développées en son sein aient ému le poète, et fassent pareil avec le lecteur. Peu importe qu'elles soient gaies, ou qu'elles soient tristes !
publié par Ramiel dans: ramiel.fr
Dimanche 26 Novembre 2006
A l'école, on enseigne ce qu'on appelle la culture commune. Non à toute l'humanité, bien sûr : mais aux Français. De fait, grâce à cette culture commune, on peut être évalué favorablement lorsqu'on passe des examens, ou même lorsqu'on se trouve face à un représentant de la bourgeoisie qui choisit ou non d'embaucher un prétendant à un salaire au sein de son entreprise ! Cela crée toute de même une unité sur le plan national, qui n'est pas seulement celle de la langue. La France ne se contente pas d'être une communauté de contribuables, elle veut aussi être une famille, avec des références qui soient partout les mêmes, une forme de complicité entre ses ressortissants. On la distingue des autres nations qui parlent français par la culture de son Etat, laquelle fait écho à la hiérarchie sociale elle-même. J'ai déjà évoqué, à cet effet, l'idée plus ou moins consciente que les tribulations de la capitale, Paris, étaient censées intéresser toute la France, même quand elles ne concernent réellement que les gens qui vivent dans cette noble cité. J'ai aussi fait allusion au rejet plus ou moins net dont sont victimes les écrivains de langue française qui ne sont pas liés à l'histoire politique de la France, qui n'ont pas joué un rôle important dans l'histoire de l'Etat, du corps politique qu'on appelle la Nation. Un représentant du Ministère de l'Education m'a même dit, un jour, que la littérature écrite sous le duché de Savoie n'appartenait pas, en réalité, au panthon national. Mais j'ai envie de rappeler à quel point l'enseignement officiel n'est pas en reste, lorsqu'il s'agit d'orienter la culture vers l'inoculation d'un sentiment de fierté à l'égard de la France. Je crois que les grands écrivains sont peu regardés de façon concrète par les professeurs et leurs élèves. Car en général, les textes servent surtout de prétextes à des généralités sur l'histoire et les idées qui prévalent au sein de la Nation. On contemple les oeuvres de très loin. Et surtout à travers ce qu'elles traduisent, plus qu'au travers de ce qu'elles disent. On n'aime pas regarder les faits ; on préfère les fantasmer conformément au sentiment national. J'ai stupéfié des élèves, un jour, en leur montrant, à partir d'un simple manuel qui leur était destiné, que Voltaire était favorable au libéralisme économique : pour eux, il était évident qu'un aussi grand homme ne pouvait qu'aller dans le sens de la doctrine traditionnelle française. Mais je me suis laissé surprendre, moi, aussi, en m'entendant dire, par les élèves, que le classicisme était dominé par la critique de la royauté. On leur avait burlesquement raconté que les poètes du temps de Louis XIV étaient de grands révoltés dans l'âme, et qu'ils avaient préparé la Révolution, qu'ils étaient des précurseurs prophétiques de la République actuelle. C'est vrai que cette idée à connotation marxiste a souvent été développée, dans l'enseignement officiel. Evidemment, cela ne tient, de nouveau, que si on regarde les choses d'assez loin. La Fontaine et Molière sont les écrivains les mieux connus de ce temps, et le fait est qu'ils avaient un esprit satirique très développé. Mais Corneille et Racine demeurent des références majeures. Or, on sait bien que la tragédie mettait avantageusement en scène des grands, auxquels on pouvait généralement relier le roi lui-même. Dans "Le Cid", une des plus belles pièces de théâtre du XVIIe siècle, et l'une des plus célébrées à cette époque, le roi d'Espagne incarne littéralement la Providence, réconciliant d'une façon véritablement miraculeuse Rodrigue et Chimène. On peut dire que "Cinna" donne des conseils de clémence au roi Louis XIV, si on veut ; mais il le loue par avance d'être le successeur, de cette façon, de l'empereur Auguste, que les Romains avaient placé parmi les dieux. Le dogme du roi de droit divin avait bien un lien avec le culte de César propre à l'ancienne Rome : Clovis même était regardé comme le successeur de Constantin, le premier des empereurs catholiques. Est-ce que Racine était plus critique ? Mais Titus sacrifie très noblement, à la façon d'un grand empereur, Bérénice à la raison d'Etat. Et Thésée, lorsqu'il en appelle à son père Neptune, dieu de la mer, est entendu, et exaucé : un monstre accourt pour venger son épouse des crimes supposés de son propre fils à son égard ; le roi et fondateur d'Athènes a des contacts avec le monde divin. On entend même l'appel du dieu des mers et la réponse "gémissante" du monstre sous la terre, dans le récit dit de Théramène. Le rapport avec la royauté française pouvait être établi par la légende selon laquelle Mérovée était né d'une divinité marine, un "serpent de mer" uni à une mortelle, ainsi que l'avait rappelé Honoré d'Urfé dans "L'Astrée" : les rois de France eux aussi commandaient à l'élément de l'eau. Et Mithridate, dans la tradition médiévale, était regardé comme le père spirituel de tous les rois germaniques, y compris celui des Francs. Or, Racine en fait un surhomme, un héros. La légende des princes n'était pas finie, au XVIIe siècle : le théâtre tragique l'entretenait soigneusement ; l'épopée n'était pas loin. On l'a oublié, parce qu'on ne veut pas s'en souvenir ; mais cela prouve à quel point on ne s'attache pas tant aux faits qu'aux idées. On aime utiliser les grands écrivains comme argument, comme élément oratoire : la réalité est secondaire ! La science de notre temps n'est bien souvent qu'une technique pour défendre un système, une idéologie ; pour l'étude rigoureuse des choses, au fond, beaucoup n'en ont que faire. Cela les fatigue : ils trouvent cela tellement ridicule ! Avoir raison, en effet, n'est-ce pas plus gratifiant que d'y voir clair ?
publié par Ramiel dans: ramiel.fr
Jeudi 23 Novembre 2006
Je n'ai jamais été un grand admirateur d'Arthur Rimbaud, car sa langue m'a toujours paru manquer de régularité, d'unicité, de solidité, aussi. Tantôt on trouve, dans sa poésie, des images extrêmement compliquées et bizarres, et des tournures étranges que la rime a contraintes sans que le jeune poète trouve de solutions, tantôt des figures plutôt banales, des idées présentées comme très nobles et très élevées, alors qu'elles respirent, de mon point de vue, le lieu commun. Et puis je n'aime pas beaucoup la poésie qui parle d'elle-même. Pour moi, parler de poésie ressortit plus à la philosophie qu'à la poésie. Les messages subliminaux qu'un poème peut livrer sur sa propre esthétique me paraissent ressortir à une forme d'orgueil intellectuel, à une volonté d'intellectualiser les choses qui n'est pas vraiment nécessaire. On entend dire, à l'Université, que l'écrivain qui est très bon se critique tout en agissant. Moi, je veux bien dire que dans ce cas l'écrivain est très intelligent ; mais trop d'intelligence tue la poésie, et quand on veut faire un beau poème, il faut avoir la sagesse de laisser l'intelligence de côté : dans l'antichambre des images, des sons, des évocations - de l'émotion, en un mot. Sinon, on rompt le charme. On plaît aux gens intelligents, et c'est certainement très utile, mais on ne fait pas forcément, en suivant ce chemin, les plus beaux poèmes. Ce qu'il y a, tout de même, c'est que, au delà de ses naïvetés, de ses poses un peu falottes, et de son style inégal et incongru, Rimbaud restait un immense poète, en ce qu'il parvenait, par traits fulgurants, par son énergie, aussi, à créer des atmosphères profondes ; il avait réellement du génie. Mais je crois qu'il n'aurait pas pu le prolonger au-delà de sa jeunesse. Un style plus régulier l'aurait peut-être bien rendu fade et vulgaire. Quoi qu'il en soit, quand on accepte d'entrer dans ses bizarreries, sa fantaisie, on s'aperçoit que le mélange entre le grandiose et le vulgaire a parfois créé des effets d'une profondeur inouïe. Je songe à ce poème de sa "Bohème", au sein duquel il évoque le doux frou-frou des étoiles. L'assimilation du ciel à une parure distinguée, à une étoffe, revient souvent, chez Rimbaud. Elle donne à ce ciel l'image d'un décor. Mais d'un décor vivant, au fond duquel se meuvent des objets. C'est le rideau des scènes sacrées, dissimulant l'action des destinées. Ensuite, il dit qu'il écoutait ce son, qui est l'harmonie des sphères renouvelée dans son expression, ramenée à une image familière, ce qui lui donne une force incroyable. Ces derniers temps, en préparant pour mes élèves l'étude de quelques-uns de ses poèmes, je me suis pleinement rendu compte de cette puissance de son vers fantaisiste. Je les avais lus, mais j'avais été rebuté par l'impression de fatras que son style même entretient, ou le sentiment que les images, belles en soi, ne se raccrochaient à rien, et ne s'approfondissaient pas dans la durée, qu'elles étaient plutôt distillées comme dans une lanterne magique. Et de fait, je repense à cette image sublime du frou-frou des étoiles, et je me dis qu'en réalité, ce qui était intéressant, c'était ce qu'il disait. Ce qu'il exprimait. Quel mouvement faisait ce tissu ? Et pourquoi ? En quelle langue parlait-il, et quels mystères désignait-il ? Que cachait le rideau, en fait ? Or, ensuite, Rimbaud retourne à l'évocation de ses souvenirs de poète-bohème. Il préfère ce lieu commun. L'écoute attentive des astres même n'était qu'un élément parmi d'autres de ce qui caractérise le poète. On a encore ce sentiment d'une revue symbolique ou allégorique, sans que rien ne soit réellement approfondi. On sait que Paul Valéry, relisant, au soir de sa vie, ces poèmes de Rimbaud, s'étonnaient de les trouver justement aussi superficiels, aussi peu approfondis dans leur démarche. Néanmoins, Rimbaud ressentit avec beaucoup de vigueur et de sensualité tout ce que les images de la poésie pouvaient avoir de magique. Il emmène vers un monde de l'âme qui saisit, qui est poignant. Il provoque d'emblée une forme de nostalgie, parce qu'il suggère un monde grandiose sans le toucher, ou sans y pénétrer, du moins. C'est au fond très beau. Cela rappelle l'impressionnisme, et le style du mobilier des jardins parisiens. Je ne sais pourquoi, en lisant Rimbaud, je me suis souvent souvenu de ces chaises vertes du Jardin du Luxembourg. Il y avait le fond ensorcelant de la Belle Epoque, de son aube, en tout cas. Une manière de placer dans des objets ordinaires le rayonnement des anciens symboles. Une faille se creusait, les choses s'éloignaient. Au milieu d'un folklore très marqué, celui d'une époque d'artistes saltimbanques, liés à Paris, certaines images flamboyaient. Le vrai problème est qu'on prend souvent ce folklore pour l'art même ; c'est une forme de nostalgie pour un temps qui n'est plus. Les étrangers, à partir de Rimbaud, ont rêvé Paris, et c'est touchant. Mais l'image paraît aujourd'hui semblable à celles des contes de fées ; c'est ramené à un monde comme clos sur lui-même. Rimbaud y passe comme un héros, mais je ne sais si sa poésie pourra jamais être lue pour elle-même, par delà le souvenir de ce temps. Elle paraît parfois manquer d'encadrement : elle se dilue aux extrêmités. Le squelette n'en est pas très ferme. Tout de même, la sensuelle richesse de ses images restera.
publié par Ramiel dans: ramiel.fr
Lundi 20 Novembre 2006
Une édition récente et populaire du "Voyage autour de ma chambre", de Xavier de Maistre, présente le texte de l'écrivain comme rempli de la nostalgie propre aux temps qui ont suivi la Révolution. C'est assez étrange. Je n'ai jamais remarqué que Xavier de Maistre fût un homme spécialement enclin à la nostalgie. Il a pu souffrir d'être loin de sa famille, ou de voir ses enfants mourir avant lui, mais je crois qu'il n'avait pas de nostalgie pour un pays en particulier. Il n'était pas plus que cela attaché à la Savoie, notamment. Il a vécu sans aucune espèce de souffrance presque toute sa vie en Russie. De quoi pouvait-il bien être nostalgique, à Turin, en 1794, lorsqu'il a rédigé son chef-d'oeuvre ? C'est sûr qu'il ne pouvait plus revenir à Chambéry, dans une Savoie qui venait d'être rattachée à la France ; mais il devait surtout être inquiet : pour les siens, et aussi pour lui-même, car à Turin, on préparait la riposte. Il était soldat. Il n'était pas en exil, à Turin, mais en garnison. Il gardait la capitale du royaume dont il était sujet. Peut-être était-il nostalgique, lorsqu'il fut consigné dans sa résidence après son duel, du temps où il pouvait se promener librement dans les rues de Turin, encore. Mais je crois que comme on ne précise pas qu'il était sujet du roi de Sardaigne, au sein de cette présentation, on fait comme si, à Turin, il était déjà dans la situation d'un émigré. C'est complètement absurde. Le gros des troupes était naturellement concentré autour du roi. Xavier de Maistre n'a été un émigré qu'à Saint-Pétersbourg, pas à Turin. Lorsque je relis la présentation que j'ai faite moi pour "Les Prisonniers du Caucase", je me dis, parfois, que j'ai pu exagérer, en insistant sur l'état-civil réel de Xavier de Maistre, qui était savoyard et sujet du roi de Sardaigne. Je n'ai pourtant donné que des faits. Mais je crois que les Français ne veulent pas connaître des faits qui pourraient fissurer l'image d'une France non seulement unitaire de nos jours, mais éternellement telle qu'elle est de nos jours. C'est une sorte de scandale : évoquer des faits qui vont dans un autre sens, même s'ils sont vrais, c'est déjà briser cette unité. Je crains, en ce cas, que l'unité soit davantage un mythe qu'une réalité : un article de foi, en quelque sorte. Mais on ne peut pas induire en erreur un lecteur de Xavier de Maistre. La rigueur scientifique l'interdit, et le sentiment national, aussi ardent qu'il soit, ne peut pas empêcher la vérité d'être ce qu'elle est. Ce que décide collectivement une nation ne change pas nécessairement ce qui est, et en tout cas, cela ne peut pas modifier ce qui a été. Au demeurant, l'important n'est pas l'image qu'on se fait de la nation : mais ce qu'une communauté va faire ensemble. Xavier de Maistre lui-même ironisait sur l'idée de nation, en disant qu'elle était ce qui était soumis à un gouvernement. Il faut être pragmatique. Donner à César ce qui est à César, à Dieu ce qui est à Dieu. Dieu a fait naître Xavier de Maistre à Chambéry au temps où la Savoie était une partie du royaume de Sardaigne, et César n'y pourra jamais rien changer, même si la Savoie est à présent sous sa juridiction. C'est que César ne commande pas au monde entier. Et qu'il ne remonte pas le temps à volonté, comme Dieu seul en est capable !
publié par Ramiel dans: ramiel.fr
Vendredi 17 Novembre 2006
Lorsqu'on parle de littérature régionale, en France, c'est toujours pour des régions excentrées : la Savoie, par exemple, ou même le Québec, alors qu'il existe un Etat du Québec, et que le Québec, en tout cas, n'est pas en France : mais c'est un fait que les intellectuels français qualifient souvent la littérature québécoise de provinciale. En revanche, fait apparemment curieux, la littérature régionale des régions proches de Paris ou historiquement très françaises est présentée comme de la littérature nationale. La partialité du courant français issu du vieux royaume de France est en réalité bien plus grande qu'on ne veut l'admettre. Même quand on reconnaît que les romans berrichons de George Sand ressortissaient au régionalisme, cela apparaît comme sympathique ; lorsqu'il s'agit de la Savoie, ou du Pays basque, on est toujours face à des autonomistes potentiellement dangereux. Le plus étonnant est encore le privilège accordé au territoire de l'Île-de-France, même en dehors de toute considération administrative générale et nationale. Un écrivain tel que Balzac est entré au coeur d'une vie parisienne qui n'a pas directement à voir, globalement, avec la vie de la nation. "La Cousine Bette", par exemple, met en scène un maire de Paris, qui n'a aucun pouvoir hors des limites de sa cité. Eh bien, curieusement, comme Paris est la capitale, il semble que le moindre fait spécifique à la vie des Parisiens, et en réalité simplement comparable à ce qui pourrait aussi bien arriver dans n'importe quelle ville de France, devient national voire universel dans sa portée. Raconter l'histoire de quelqu'un qui achète du pain dans un quartier de Paris, c'est aborder un sujet national ; si c'est dans une ville savoyarde, c'est une forme pernicieuse de régionalisme (ou, du reste, si c'est regardé de l'extérieur, comme une marque pittoresque d'exotisme). Cela a quelque chose de burlesque. Alexandre Dumas raconte-t-il des luttes qui opposaient des factions à Paris et qui y menaient par conséquent des batailles ? Le sujet est profondément national. Mais on oublie aisément que la Franche-Comté, par exemple, fut attaquée conjointement par Louis XIII et Richelieu, et que depuis Dole, la capitale d'alors, les partis qui agitaient la France n'avaient strictement aucune importance. La France actuelle (dans son étendue, je dirai, républicaine) n'est pas entièrement concernée par les rivalités internes à l'exercice du pouvoir au XVIIe siècle, c'est-à-dire à l'époque de la monarchie héréditaire, de la royauté. Cela ne rend pas les romans de Dumas littérairement inintéressants, bien sûr ; mais les Savoyards et les Francs-Comtois ont eux aussi leurs romans historiques, liés au duché de Savoie et au comté de Bourgogne, lesquels, avant la Révolution et Napoléon, étaient au fond des terres du Saint-Empire, bien plus que de la France. La République étant ce qu'elle est, il est absurde et partial d'affirmer que les romans des régions frontalières, si je puis dire, sont plus régionalistes et diviseurs, pour la nation, que les romans qui ne concernent pas ces régions, et dont ces régions se sentent exclues, alors même qu'on les présente comme ayant une portée profondément nationale. En en faisant trop dans ce sens, on marginalise nombre d'individus liés aux régions excentrées. D'ailleurs, sous Louis XIII, le Pays basque appartenait au royaume de Navarre, et la Corse n'était pas française non plus. Les intellectuels français devraient y penser plus souvent, et avoir, eux-mêmes, des pulsions moins profondément régionalistes, lorsqu'ils songent à ce qu'ils croient être la France : ne pas regarder seulement les régions centrales et anciennement françaises, mais l'ensemble du territoire de la République, dans sa diversité et sa richesse, dans la profonde variété de ceux qui l'ont façonné. De cela, Victor Hugo, par exemple, avait profondément conscience : lui-même franc-comtois par sa naissance, il mesurait toute l'importance de l'universalisme républicain pour dépasser l'égocentrisme de la royauté traditionnelle. La République n'est pas le paravent des rois pour acquérir le titre d'empereurs, mais bien la création d'une conception nouvelle de la société, rassemblant plus largement que l'ancienne !
publié par Ramiel dans: ramiel.fr
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