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Mardi 14 Novembre 2006
Beaucoup d'écrivains, ou d'artistes, ont développé une esthétique proche de celle des ingénieurs, des techniciens, des inventeurs. Ils créent un style nouveau, un procédé nouveau, et puis le répètent à l'infini, comme pour l'illustrer, ou comme pour l'exploiter, aussi. On reconnaît cette tendance à la bizarrerie d'un style. Et puis, comme je l'ai dit, à son application systématique, souvent un peu aveugle, à la création en série d'oeuvres qui ne sont que la mécanique application d'un principe. Cela donne le sentiment qu'on est face à un génie au sens où l'entend le scientisme ordinaire. Mais personnellement, je trouve cela assez artificiel. L'écrivain qui procède de cette manière a souvent choisi des tournures, au départ, parce que son sujet s'y prêtait ; mais ensuite, il soumet ses sujets à son style, et le contenu de son discours devient interchangeable. L'absence de variété lasse. Finalement, il n'y a bien souvent plus que le style, sans matière, sans substance interne. C'est une enveloppe vide, un peu comme ces légumes que fait pousser l'agriculture chimique. Ils sont gros, mais leur valeur nutritive est extrêmement réduite. Je crois que beaucoup d'écrivains dont on clame énergiquement le génie, au XXe siècle, ont procédé de cette façon. J'ai déjà évoqué, sur ce blog, Louis-Ferdinand Céline, et je ne veux pas donner l'impression que je m'acharne contre lui ; Giono est dans le même cas, souvent : il lui arrive d'échafauder des figures sans enchaînement narratif digne de ce nom ; il y a aussi Francis Ponge : c'est toujours la même chose. Mais en tant que partiellement savoyard, je voudrais montrer, à cet égard, qu'un écrivain qu'on assimile avec plus ou moins de fondement à la Savoie, Claude-Ferdinand Ramuz (qui en réalité était vaudois), peut aussi être concerné. Au reste, ce n'est pas difficile à concevoir. Ramuz prétendait qu'il entrait dans l'esprit des paysans, qu'il estimait reliés à l'esprit de la nature, comme les princes, chez Racine, étaient reliés aux dieux de l'Olympe. Il choisissait donc un style impressionniste qu'il regardait comme propre à traduire les mouvements d'âme des montagnards. Il put de cette façon créer un style nouveau, épique. Mais quelque chose me paraît étrange et illogique, dans cette démarche. Les dieux, chez Racine, étaient un peu artificiels, parfois. Si Ramuz croyait lui-même aux esprits de la nature, pourquoi ne les évoquait-il pas dans un style normal, habituel ? S'il n'y croyait pas, pourquoi les évoquait-il de toutes manières ? C'est trop fictif : il veut trouver une ruse pour en parler sans se donner l'air d'y croire. Il joue un rôle, pour ainsi dire. Cela manque de sincérité. D'ailleurs, il disait sans cesse qu'il adorait la Savoie, mais, quand il s'y rendait, il ne voyait que ce qui la différenciait du Pays de Vaud. Et la vérité est qu'au bout du compte, il préférait ce dernier. En fait, il ne participait pas réellement de l'esprit paysan : il le restituait, plus qu'autre chose. C'est assez curieux. Or, la recherche d'un style particulier peut effectivement mener à une simple pose de l'écrivain ; au début, c'est une heureuse trouvaille, mais au bout d'un certain temps, on peut prévoir tout ce qui va être dit. Paradoxalement, l'originalité est source d'ennui : puisqu'elle se répète à l'identique, elle devient nouveau conformisme - même si on peut toujours parler de conformisme transcendantal, si on veut. Il suffit de l'identifier, de la cerner, pour la ravaler au rang de tout autre conformisme, inventé autrefois, souvent par des inconnus. Le moyen d'éviter cet écueil, quel est-il ? C'est assez évident : la réalité elle-même est d'une variété infinie. Il faut donc penser qu'on parle du monde tel qu'il est, et que le style n'étouffe pas le réel, ne le fasse pas disparaître sous une singularité percevante. Il faut rester naturel : oublier son point de vue ; s'oublier soi. Racine, d'ailleurs, le proclamait : il cherchait le naturel pour que la matière seule de son sujet apparaisse - mais transformée, sublimée, bien sûr. Le secret d'un beau style n'est pas dans un maniérisme même parfaitement individuel et assez curieux pour sembler original, mais dans la façon dont le rythme des syllabes et la mélodie des voyelles et consonnes est agencée, pour que les choses qui sont nommées se manifestent à travers l'impact qu'elles ont sur l'âme. Le charme d'un beau style ne se voit pas forcément. Il se ressent. Les effets les plus visibles ne sont pas les plus beaux. Qu'il puisse y avoir des styles où rien n'est visible parce que rien n'existe ne doit pas faire tomber dans l'erreur consistant à se fier aux apparences. Ni l'académisme en soi, ni la recherche de procédés nouveaux ne fondent réellement la poésie d'une langue. C'est dans l'âme que doit s'enraciner la langue ordinaire, et être, là, transformée, sans qu'il y paraisse forcément, lorsqu'elle est versée dans le creuset de l'oeuvre. Un plomb devenu de l'or ne brille pas nécessairement autant que du toc. Il exerce son charme mystérieusement, captant l'âme du lecteur sans qu'aucun procédé ne puisse l'expliquer de façon vulgaire. Ramuz, du reste, en tenait compte aussi : je ne veux pas dire qu'il était mauvais écrivain, ni qu'il ait été personnellement insensible aux visions cosmiques de ses héros ; mais que, de ce point de vue même, sa manière bizarre de s'exprimer ne doit pas arrêter outre mesure, si on ne veut pas rester à la surface des choses.
publié par Ramiel dans: ramiel.fr
Samedi 11 Novembre 2006
J'ai vu récemment un film écrit par les auteurs de "Matrix", "V for Vendetta". Il y avait bien des points communs. Au départ, on reconnaît une simple bande dessinée américaine, et l'histoire, héritée de la tradition puritaine, du vengeur masqué, qui revient, d'entre les ombres, du néant, châtier les coupables qui l'ont malmené horriblement. Si ce vengeur n'est pas mort, en général, il aurait dû mourir, selon les lois habituelles du monde. Ce que ce film avait de remarquable, d'une façon globale, c'est le jeu de l'acteur : il avait une manière de s'exprimer sentencieuse et aristocratique, citait Shakespeare, énonçait des dictons et des oracles en vers. Lesquels rimaient, bien sûr. C'était l'homme-oracle, l'homme-dicton : le peuple l'attendait, l'espérait, sans forcément le savoir ; il matérialisait les rêves. Il créait des vers comme Nostradamus. Ce personnage remarquable me rappelait, par endroits, le Boucher infernal de "Gangs of New York", le film assez saisissant du grand Scorsese. Ce qui était intéressant, également, c'est que ce vengeur avait tout du méchant ordinaire, mais que les valeurs bourgeoises étaient renversées. Le mal était du côté du gouvernement : il prenait les allures fascistes de "1984", et je crois que ce n'est pas un hasard si le Chancelier tyrannique de l'Angleterre des frères Wachowski, d'abord avait le titre de Chancelier, comme Hitler, mais aussi comme Palpatine, l'horrible Sith caché, mais encore était joué par John Hurt, qui fut aussi le personnage principal dans une adaptation peu connue mais sublime du roman de George Orwell : on voyait des portes mystérieuses s'ouvrir sur des collines vertes, fleuries et ensoleillées, et on entendait alors un violon mélancolique. Les frères Wachowski n'ont certainement pas oublié ce film inoubliable. La façon dont le vengeur masqué maniait les couteaux rappelait "Elektra", dont j'ai déjà parlé, et qui pareillement revenait d'entre les morts, mais d'une façon plus littérale, ayant été ressuscitée. Un trait curieux est la façon dont les frères Wachowski ont pris le parti de l'Islam en tant que tradition religieuse. On sait que l'un des deux frères est un travesti notoire. Or, cela se reflète dans un personnage de présentateur de télévision d'esprit très libre, qui se moque du Chancelier, et qui est homosexuel ; il a un exemplaire du Coran qui date du XIVe siècle chez lui, et l'héroïne lui demande s'il est musulman. Il répond que non, mais qu'il aime, du Coran, la poésie, les images. Et on le méconnaît, en général, mais le Coran est rempli d'une gnose réellement sublime, d'images mythologiques éblouissantes, et d'un style très élevé, qu'apprécia jadis Victor Hugo, par exemple. On dit que sur le plan moral, c'est très guerrier ; mais le rationalisme français ne comprend pas ce qu'est vraiment la poésie : il met tout dans la morale telle que l'intellect peut l'appréhender ; il rejette d'instinct la poésie du fabuleux. Pourtant, Corneille la défendait avec énergie. Il a créé des pièces dont la poésie est surtout morale, sans doute, mais il adorait la fable, comme le montre sa pièce de "Médée", le commentaire qu'il en a fait, et les pièces à machine dont il est l'auteur aujourd'hui presque inconnu, comme "La Conquête de la Toison d'or", la plus grandiose qui ait été produite à l'époque. Mieux encore, la vérité est que, quoi qu'on l'ignore, en général, le ressort profond de la morale est bien dans l'esprit pur, qui ne s'exprime qu'à travers des symboles, des images mythologiques. On peut énoncer toutes les vérités intellectuelles qu'on veut : on n'amène les gens à l'amour du bien que par les images séduisantes de la fable. Elles agissent mystérieusement sur l'âme ; mais elles font apparaître le bien comme beau. Les idées qui ne parlent qu'à l'intellect sont peut-être très louables, mais elles n'ont pas d'efficacité réelle. Or, on ne doit pas parler pour montrer qu'on connaît la morale, mais pour créer les conditions d'une amélioration morale de la société. C'est absolument certain. Eh bien, je peux dire que la beauté des symboles contenus dans le Coran élève réellement l'âme. Quoi qu'il en soit, le film "V for Vendetta" avait le défaut d'être d'une plastique trop parfaite, et d'avoir une vue trop rigide : il prenait le contre-pied de la doctrine habituelle, mais d'une manière un peu figée, mécanique. Je préférais l'ambiguïté du "Batman" de Tim Burton : le héros masqué incarnait une fatalité implacable, et qui avait son côté tragique, voire plutôt dérangeant, par endroits. L'humour en relativisait l'ambiguïté, mais les scènes où lui ou sa voiture agissaient lentement et inexorablement, comme la fatalité même, en passant parmi les incendies qu'ils avaient allumés, avaient quelque chose de majestueux et apocalpytique ; c'était l'ange de la mort, tel qu'on le voit dans "Le Masque de la mort rouge", de Poe. "V for Vendetta" était moins profond. Les explosions lentes et répétées de la fin ont la même fonction que dans "Batman", mais la provocation était plus nette, et donc atténue l'émotion. Car dans "Batman", il s'agit, par exemple, d'une usine chimique : cela peut symboliser une civilisation industrielle qu'on peut détester à bon droit, et qu'effectivement, en cet âge d'écologie généralisée, beaucoup rejettent ; dans le film des frères Wachowski, il s'agissait de beaux bâtiments historiques, incarnant une tradition noble et qu'en soi on peut chérir, celle qui a créé la nation anglaise, l'a soudée, en lui donnant des lois, en créant un droit. "Matrix" avait l'air aussi de condamner une civilisation mécanisée et excessivement rationalisée ; je crois que c'était un film plus original que "V for Vendetta" : j'en parlerai en détail une autre fois. Je veux simplement dire que j'aime beaucoup les productions des frères Wachowski, de toutes façons. C'est toujours intéressant. Leurs recherches sur l'image à des fins esthétiques ont une vraie valeur.
publié par Ramiel dans: ramiel.fr
Mercredi 08 Novembre 2006
Il existe à l'université de Lausanne un centre d'étude de la littérature romande. Cela paraît justifié, car l'université française tend à se focaliser sur la littérature française dans la mesure où elle a un lien avec l'histoire du corps politique dont la représentation se trouve à Paris. On peut parler si on veut de l'universalité de la langue française ; dans les faits, même les auteurs étrangers de langue française, tel Rousseau, ne sont connus et étudiés en France que s'ils ont effectivement eu une influence à Paris et dans les sphères où se prenaient les décisions qui concernaient la nation dans son ensemble. On n'hésite fréquemment pas à dire qu'Amiel, un autre Genevois, était en fait supérieur à Rousseau ; mais comme il est resté toute sa vie à Genève, on le laisse de côté, on n'en parle que de façon anecdotique, en France. Heureusement, la Suisse étant un pays assez libre, l'université de Lausanne a pu assumer pleinement l'entretien du patrimoine proprement romand, et la Faculté des Lettres a pu, ainsi, créer un centre d'étude réservé à la littérature française de la Confédération. Puisqu'au bout du compte, l'Etat importe autant que la langue, ne serait-ce qu'inconsciemment, c'était logique, et on doit reconnaître que la littérature romande, ainsi soutenue, est d'un dynamisme particulièrement grand, brille avec beaucoup d'éclat, et s'impose en France même, à présent. Le poète vaudois Jaccottet a été inséré au programme de l'Agrégation, par exemple. Je ne veux pas entrer dans les rivalités internes à la Suisse romande en m'étonnant que l'université de Genève n'ait pas davantage oeuvré dans ce sens : elle est globalement au service de la littérature française de France. La situation rend la littérature spécifiquement vaudoise très importante, sans doute, alors même qu'avant le XXe siècle, les Genevois avaient probablement plus de valeur. Ramuz est devenu une référence absolue, mais personnellement, je n'en suis pas un admirateur inconditionnel, et le Genevois Pourtalès m'émeut souvent davantage. J'ai le sentiment que Genève paie peu à peu son manque de dynamisme propre, et sa volonté de se raccrocher au train dont Paris est la locomotive. Les Vaudois ont quelque chose de plus jovial, de plus populaire, et aussi de plus suisse, qui leur permet de s'imposer sans complexe. Mais je voudrais signaler, en tant que Savoyard par ascendance paternelle et habitant du département de Haute-Savoie, que l'université de Savoie, à Chambéry, ne fait pas montre d'un dynamisme non plus très enthousiasmant. J'apprécie Louis Terreaux, l'ancien doyen de la Faculté des Lettres, qui reste une référence pour la littérature du duché de Savoie, mais son idée a généralement consisté à se demander si cette littérature existait, puisqu'elle était en français, et donc ne devait pas être assimilée à la littérature française en général. Les Suisses ne se sont quand même pas leurrés, sur ce point ; l'importance de l'histoire de l'Etat, lorsqu'il s'agit d'étudier la littérature, plaçait la littérature du duché de Savoie dans les limbes, puisque la Savoie a été rattachée à la France assez tardivement : c'est assez net. Elle n'appartient pas au patrimoine français, mais aucun Etat ne peut l'assumer en tant que patrimoine, si ce n'est la France ! C'est assez illogique. Le centralisme français montre ici ses limites. La préservation du patrimoine littéraire propre au duché de Savoie relève de la nécessité culturelle ; la question n'est pas foncièrement politique. L'université de Chambéry devrait aussi avoir son centre d'étude de la littérature du duché de Savoie. On sait parfaitement que si la Savoie n'était pas devenue française, elle serait dans la situation de la Suisse romande et du Québec, et qu'elle disposerait d'un tel centre, en plus d'un enseignement de littérature française générale. Or, l'Annexion est censée apporter un plus, à la Savoie : pas un moins. Il faut donc forcément que la création d'un tel centre soit autorisée, et que le centralisme culturel français ne reste pas une règle absolue. La justice est quand même bien aussi importante que l'attachement à tel ou tel système.
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Dimanche 05 Novembre 2006
En 2002, j'ai voté, au premier tour des élections présidentielles, pour Jospin, au second tour, pour Chirac. Mes proches sont témoins que j'ai voté Jospin parce que je pressentais que Le Pen serait au second tour et que je voulais me donner bonne conscience. En fait, je ne l'ai pas deviné longtemps à l'avance, mais le samedi matin, la veille du jour des élections. En me réveillant, dans mon lit, je me suis mis à penser à diverses choses, et il m'est soudain apparu que Le Pen serait au second tour, et non Jospin. Je l'ai dit dans la journée de dimanche à mon père, dans son chalet de Samoëns, où j'étais passé le voir après avoir voté, car à cette époque, pour diverses raisons, j'étais inscrit sur les listes électorales de cette noble cité de la vallée du Giffre, patrie du cardinal Gerdil. Au second tour, j'ai voté pour Chirac, même si je le trouvais alors assez hypocrite. Mais on ne rompt pas avec son frère parce qu'il a des défauts ; et depuis, je suis resté fidèle à Chirac. Non pour les élections, puisqu'aux Régionales, j'ai voté pour Queyranne, mais dans mon attitude vis à vis du gouvernement. Il a été élu démocratiquement, et j'ai voté pour lui ! C'est une question de solidarité. On ne doit pas trahir son vote. La règle est d'attendre l'élection suivante pour le changer, non de l'empêcher d'agir par tous les moyens, surtout quand on a voté en sa faveur au départ. Pour justifier leur revirement, les gens de gauche ont généralement dit que Chirac n'avait pas tenu compte, dans l'exercice du gouvernement, de leur vote en sa faveur. Mais Chirac n'avait pas changé son programme pour que la gauche puisse voter pour lui : c'est un mauvais procès. Ce n'est pas seulement Chirac qui était un barrage contre Le Pen : c'est aussi la politique qu'il proposait concrètement, au sein de son programme, qui était celui du premier tour, et non du deuxième, qui n'existait pas d'une façon spécifique. La gauche soutenait un programme établi par la droite républicaine contre un programme établi par l'extrême-droite. Elle ne pouvait pas, ensuite, prétendre qu'elle s'était attendue à ce que la droite républicaine change son programme pour l'orienter vers la gauche. Cela n'a pas de sens. Il y avait aussi l'idéologie abstraite, dont raffole toujours la gauche, surtout lorsqu'il s'agit de la relier de façon fantasmatique à des chiffres concrets. La gauche disait : "Oui, somme toute, au premier tour, la gauche était majoritaire." Mais en France, en réalité, on vote pour des partis, non pour des idéologies. Si la gauche avait été réunie autour d'un seul parti, peut-être aurait-elle fait beaucoup moins de voix ! L'émiettement général a d'ailleurs aussi pu nuire au score du parti de Chirac, ou à Chirac même. De nouveau, cela n'a aucun sens. Le fait est que dès le premier tour, c'est Chirac, soutenu par un parti de la droite démocratique, qui est arrivé en tête. A la majorité relative, de nouveau, il devait prendre la tête d'un gouvernement, ou assumer la responsabilité de sa constitution. Or, il était illogique de dire que ce parti à la majorité relative ne pouvait pas gouverner selon ses choix, parce que l'ensemble des partis arrivant en troisième position (et même pas en deuxième), ajoutés les uns aux autres, et qui étaient tous à gauche, formaient une majorité absolue. La gauche n'a qu'à se rassembler, si elle est désirée à ce point ! Elle n'a qu'à se donner les moyens de gouverner : n'est-ce pas le meilleur moyen d'honorer la volonté du peuple ? L'idéologie reste dans les nues ; la politique, c'est agir dans les faits. Certes, les gros partis ne veulent rien donner aux petits, et les petits ne veulent pas risquer de disparaître en se fondant dans les gros. Quand chacun est intransigeant, on a quand même bon dos de dire ensuite qu'il faut respecter les règles démocratiques. Tout le monde sait qu'en France, le scrutin à la proportionnelle n'a jamais marché parce que tous les partis non au pouvoir ont prétexté l'absence de majorité absolue (voire d'unanimité, pour les plus radicaux) pour empêcher de gouverner un parti élu à la majorité relative. C'est complètement absurde : la politique, ce n'est pas seulement de l'idéologie, ni simplement de la morale ; c'est de gouverner selon des règles auxquelles on doit se plier. Pour la morale, chacun a la sienne. D'ailleurs, le défaut, en France, c'est que tout le monde croit que sa propre morale devrait être suivie par tout le monde. Mais comme réellement chacun est libre de choisir la philosophie de la vie qu'il veut, cela n'a pas de sens. C'est un reste du temps passé ; on n'a pas bien intégré ce que signifiait le principe de liberté qui a été promulgué en 1789. D'ailleurs, pour en revenir à Chirac, il n'est pas si horrible de rester loyal à son égard, justement parce qu'il respecte les règles de la démocratie, et que, par conséquent, il n'oblige personne à voter jusqu'à la fin des temps pour lui : la loyauté, en ce qui le concerne, n'est pas l'esclavage. On a vu, bien sûr, M. Bayrou et quelques autres se plaindre de ses pratiques hégémoniques : il ne met que des proches, à son gouvernement, des fidèles. Mais est-ce bien sensé ? Il l'avait encore plus fait en 1995 ! Celui qui ne s'y attendait pas était plutôt né de la dernière pluie. Je crois que les Français ne se sont pas tous bien comportés vis à vis de Chirac, même si on peut toujours dire que lui non plus n'a pas été d'un caractère facile.
publié par Ramiel dans: ramiel.fr
Jeudi 02 Novembre 2006
J'ai déjà parlé de la mort de mon chat blanc. J'avais consolé mon fils en éludant les circonstances de sa disparition, et en racontant qu'il était parti avec le soleil au moment où celui-ci disparaissait dans l'ouest, et aussi en annonçant qu'on en aurait bientôt un autre, fils du défunt, conçu avec la chatte du voisin. Aujourd'hui, il en est ainsi : blanc comme son père, il est à la maison. Je crois qu'il a des poils plus longs. Et évidemment, il est encore tout petit. Mais je ne sais pas si les chats ont vraiment une âme individuelle. J'en doute. Ils ont été différenciés par les êtres humains, et ils ont des couleurs différentes, comme les vaches ; mais même la forme reste la même, contrairement à celle du chien, qui a été différenciée à l'extrême par la vie en permanence avec l'homme. On sait que Darwin a pris l'exemple du chien pour montrer de quelle façon une espèce pouvait avoir été modifiée par l'homme, dans des sens différents des transformations dues à la seule sélection naturelle. Et c'est vrai que c'est impressionnant. Quoi qu'il en soit, si la couleur et la longueur des poils sont les mêmes, rien ne ressemble plus à un chat qu'à un autre chat. C'est à croire que notre chat défunt a simplement ressuscité, qu'il est revenu un beau matin avec le soleil qui se levait : l'astre d'or, au moment de prendre son envol, s'est arrêté quelques instants au bord du monde, s'est arrimé avec des cordes à la terre, et a baissé une passerelle de feu depuis sa sphère lumineuse ; il en est descendu un petit chat qui n'était rien d'autre que le précédent transformé, ou refait, reforgé par les extraterrestres qui vivent immatériellement dans les cieux. Il était la sécrétion de l'ange des chats, en particulier de celui des chats blancs. Jésus, en caressant notre chat défunt, a fait prendre à l'air la forme qu'il dessinait avec la main, et dedans est apparue d'abord une sorte de tissu lumineux, puis une forme transparente, mouvante, luisante, vivante ; et, enfin, en s'approchant de la terre, un corps s'est formé. C'est de cette façon qu'on pourrait peindre les choses. En tout cas, ce petit chat, qui est tout jeune, a l'air bien heureux d'avoir trouvé une maison. Il est comme tous ses congénères, il adore jouer, bondir brusquement sur des objets insignifiants, donner des coups de patte ou s'agripper aux chaussons, et il serait ridicule de s'extasier sur des faits aussi connus et ordinaires que ceux qui le concernent. Je sais qu'il y a des poètes qui s'ingénient à chanter ces réalités banales comme si elles étaient très touchantes, mais j'estime que c'est vide de sens. C'est qu'il n'osent pas sortir du réalisme, tout en voulant conserver une tonalité mystique. Eh bien, je considère qu'un mystère doit cacher une divinité, ou une émanation de la divinité, sinon, cela n'a aucune sorte d'intérêt ; or, en poésie, cela se traduit par des images qu'on assimile traditionnellement au merveilleux : seuls l'ignorent ceux qui, rejetant par principe ce merveilleux, refusent de l'admettre. On ne peut pas s'intéresser d'une façon particulière à ce qui n'a rien de particulier ! Forcément, cela doit sortir des apparences, et cela veut dire que l'intrusion dans le monde des représentations en a des aspects profondément rares. Un merveilleux éculé n'aurait donc pas de sens ; mais croire que tout merveilleux est éculé ressortit au préjugé : non, la fable ne se répète pas à l'infini, car elle naît, et est toujours née de l'âme des poètes. Même quand elle ressemble à une fable déjà connue, elle a été revivifiée en passant dans le coeur de l'être humain qui ensuite l'énonce avec son souflle empli de sa chaleur : et les mots sont lumineux et dessinent dans l'air même les images de la mythologie, aux yeux qui savent voir ; même, elles s'animent, comme si elles étaient vivantes, et c'est là la vraie puissance magique de la poésie. Je suis heureux, par conséquent, d'avoir donné mes impressions sur le retour miraculeux de mon ancien chat parmi le monde des vivants, après sa triste mort. J'ai pu bien sûr le faire sans la grandeur des anciens, mais au moins ai-je tenté de marcher dans leurs dignes traces, ou plutôt de refaire le chemin qu'ils faisaient dans le monde secret où se meut l'esprit pur. Et, ma foi, c'est comme la santé : l'important est de tout faire pour la garder ; la grâce seule ensuite la donne.
publié par Ramiel dans: ramiel.fr
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