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Jeudi 27 Décembre 2007

Je me souviens que quand je faisais du Droit, à Montpellier, j'avais pour professeur un homme qui depuis s'est un peu fait connaître : Dominique Rousseau.

Il avait un certain charisme, une certaine autorité.

Ce que ma mémoire a le plus vivement conservé, c'est ce qu'il disait de la dissertation : on peut être pour le quinquennat, ou pour le septennat, mais il faut développer une argumentation rigoureuse en faveur de son opinion. Quelle belle ouverture d'esprit ! Mais quand il s'exprimait ainsi, je ricanais dans mon coin : et si on se moquait complètement de savoir si on préférait le quinquennat ou le septennat, que devait-on faire ?

La dissertation contraint à avoir une opinion, à porter un jugement, mais dans certains cas, un jugement intelligent est réellement impossible à formuler. Notamment, quand on regarde les choses de façon trop générale. Le quinquennat peut s'avérer à tel moment préférable, à tel autre moment non : à chaque heure vient ce qui lui convient. Rien n'est constant, en ce monde ! Or, la dissertation tend à mettre les choses sous l'œil de Dieu, pour ainsi dire : à les observer sous l'angle de l'infini. Assez souvent, cela débouche sur une forme de bouffonnerie dont on ne s'aperçoit pas toujours.

Les généralisations abusives, les dogmes, les idées préconçues naissent ainsi : on croit qu'on est obligé d'avoir une opinion, qu'il faut nécessairement porter un jugement. Or, ce n'est pas le cas. La liberté de conscience peut très bien consister à refuser de porter un jugement définitif sur une question particulière : elle autorise l'humilité ; elle ne rend pas obligatoire l'orgueil qui consiste à pouvoir juger de tout !

Si on étudie la nature prise absolument, un jugement définitif sera, du reste, forcément issu de présupposés. L'Arctique a deux faces : il est froid, et recouvert d'un blanc immaculé. Quel jugement porter ? Cela ne dépend que de soi : soit on aime surtout la chaleur, soit on aime surtout la clarté. Porter un jugement est forcément arbitraire.

Evidemment, le critère peut être celui de la Vie : il est universel, lui, au moins ! On pourra dire qu'il est plus difficile de vivre dans l'Arctique qu'à Tahiti ; que la vie organique n'est pas possible dans le froid extrême, et que c'est ce qui compte le plus.

Mais le matérialisme auquel on soumet la pensée moderne prétend sortir de l'arbitraire, et donc honnit ce critère de la Vie : il regarde la matière - et donc le monde - absolument. Mais alors, tout critère devient inepte ; toute dissertation débouche sur du vide.

C'est ce que j'ai ressenti, quand j'ai passé l'Agrégation de Lettres. Les critères autres que formels étant interdits, porter des jugements me semblait idiot.

Il ne me paraissait par exemple pas réellement important de parvenir à prouver que La Chartreuse de Parme était ou non remplie de merveilleux, ainsi que je dus le faire l'année où je fus admissible. En fait, cela dépendait de la culture de chacun : comme Stendhal détestait l'épopée antique, la moindre aventure était osée, de son point de vue ; mais comme j'adorais l'épopée antique, je trouvais qu'il restait dans des limites assez étroites. Or, j'étais déjà agacé par la tradition universitaire qui faisait semblant de croire que le merveilleux devait en principe être rejeté, et donc n'être manié qu'avec parcimonie. Je savais bien que si je voulais convaincre, il fallait déjà soit accepter ce point de vue qui me paraissait faux, et non conforme à ma propre expérience de la littérature, soit commencer par le contester, et comme parfois je le faisais, un professeur appelé Jean-Louis Backès me dit que je marchais triomphalement au supplice infâmant. Mais il n'est pas infâmant de ne pas entrer d'emblée dans les idées de ses professeurs, et de rester critique, à leur égard. Si cela signifie ne pas être reçu, cela prouve que cela non plus n'est pas infâmant.

Bref, pour faire une dissertation de littérature, il fallait déjà entrer dans un certain nombre d'idées préconçues, et les regarder comme nécessairement vraies. C'est d'ailleurs ce qui crée l'illusion, chez tant de professeurs, que la littérature française est dénuée de merveilleux, ou que des écrivains comme Corneille le rejetaient : or, ce n'est pas du tout vrai, mais quand on le démontre, les enseignants patentés tombent des nues ; ils crient au scandale. Je ne pense pas qu'il vienne de Corneille même, cependant.

Peut-être que Butor, qui lui aussi aime bien placer des gnomes dans le secret de l'hiver, s'est heurté au fond aux mêmes bêtes préjugés, quand il a raté l'Agrégation.

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
Samedi 22 Décembre 2007

L'autre soir, passait, tard, à la télévision, un film de Brian de Palma avec Al Pacino dont j'avais entendu parler, et que je n'avais jamais vu, L'Impasse : je suis resté éveillé pour le regarder, et comme j'avais une sorte de bronchite, que je m'étais tordu le pied en jouant au ballon, et que je dors en réalité assez peu, en général, j'ai regardé le début pour voir, comme on dit, et la fin parce que le début était formidable : c'était un film de gangsters de la veine de ceux de Scorsese, Leone, Coppola, ou digne de Scarface, autre immense film de De Palma.

Celui-ci était plus romantique, tout aussi tragique en apparence, mais plus optimiste en réalité, moins cruel, moins violent. J'ai déjà dit que je n'aimais les films policier que si le mystère sur lequel l'intrigue était fondée débouchait sur une vraie énigme humaine, ou, directement, sur des réalités cachées à la conscience ordinaire. Certes, le film de gangsters fonctionne davantage comme une épopée : le mystère était de savoir si le héros s'en sortirait, comme il essayait de le faire, en se remettant dans le droit chemin. Cela ne se finit pas comme L'Aiguille creuse : ce n'est pas la belle du brigand qui veut se ranger qui est tuée, mais le brigand lui-même - bien sûr.

Cela dit, ce brigand est déjà un héros, une légende vivante, un surhomme, tout comme Arsène Lupin. Bien qu'il ne veuille plus faire usage de la violence, lorsque le destin le contraint à en user quand même, il montre sa surhumanité. Il parvient dès le début à tuer plusieurs gangsters, et à la fin, un autre combat, mais plus grand et plus difficile, achève de montrer sa sublimité : il vainc des adversaires d'un rang encore supérieur. Si les choses avaient dépendu de sa seule volonté, il s'en serait sorti. Mais il a été trahi.

Cependant, sa surhumanité n'est pas seulement dans ses capacités physiques. Il a aussi un sens de la perception quasi surnaturel, que De Palma, avec ses images étranges et reconstruites, parvient à communiquer. Il décèle aisément les micros cachés, par exemple. Mais le spectateur n'en mesure pas l'importance, parce que l'image ne montre pas l'opération intérieure qui lui permet, de cette façon, de tout voir, au-delà des apparences.

Dans la première lutte au pistolet contre des dealers, sa forme de voyance est matérialisée par le reflet remarquablement net et parfait de ce qui se passe derrière lui, dans les lunettes teintées d'un mafrat qui se trouve devant. Les couleurs sont riches, chaudes, tant dans la pièce où l'action se déroule que dans la double fenêtre sur l'arrière que crée le verre des lunettes : De Palma se montre alors un immense artiste. Tel un chevalier Jedi, le héros a quasiment une vision : il voit tout et son envers, a comme des yeux derrière le crâne, un sixième sens - un ange qui regarde dans son dos pour le prévenir. On touche à cela. C'est le Janus actif. (Merlin aussi avait la connaissance du passé par son père le diable et la connaissance de l'avenir par son parrain le Christ !)

L'autre grand moment visionnaire l'est encore davantage. Sur le point de mourir, le héros voit s'animer une image publicitaire vantant les Bahamas : le soleil couchant, la mer, l'air d'or deviennent vrais, et aussi la femme qui joue au ballon face au soleil couchant avec des enfants. Or, il était, quand il s'est fait tirer dessus, sur le point de partir avec sa bien-aimée vers Miami et les îles, et cette bien-aimée était enceinte de lui. Le film s'achève de cette manière, ce qui en fait l'un des plus positifs, sur le plan spirituel, de De Palma. Certes, la vie est tragique, mais la vision intérieure du héros, de l'homme qui va vers le Bien, qui le désire, qui aspire à la paix, à la moralité, à l'amour, à la fidélité, à la loyauté, et qui a des qualités exceptionnelles de courage et de tempérament, cela peut s'animer à partir de ses propres forces, et, pour lui, devenir réalité. Ô film sublime !

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
Mercredi 19 Décembre 2007

Lors de la dernière rentrée littéraire, j'ai lu une interview de Patrick Kéchichian, directeur littéraire au Monde auquel Pierre Assouline m'avait conseillé d'adresser mon recueil de poésie - lequel n'a pas dû l'intéresser beaucoup. Cela peut être pour diverses raisons, mais les idées qu'il exprima dans son interview étaient suffisantes pour empêcher mes vers d'avoir dès le départ aucune chance de susciter sa sympathie.

Apparemment, tout allait bien : il affirmait qu'aucun livre ne pouvait être rejeté a priori, que tous devaient être pris pour eux-mêmes, indépendamment de quelque doctrine préconçue que ce fût. Louable déclararation d'intention. Mais les faits allaient rapidement contredire cette belle généralité morale, puisque, quelques lignes plus loin, M. Kéchichian énonça un principe nécessaire, à ses yeux, au sein de la littérature : celui du réel ; pour lui, un écrivain ne s'appuie jamais que sur du réel.

Or, cela pouvait se présenter comme une vérité scientifique : un constat. Mais c'était aussi une prise de position. Patrick Kéchichian parlait de l'écrivain digne de ce nom, comme on dit. C'était en réalité la définition posée comme objective d'une qualité subjective de l'écrivain.

Il y a là une forme d'hypocrisie, qui de toute façon est omniprésente chez les intellectuels. J'ai déjà publié un article, dans la revue Florilège, sur le même genre de raisonnements fallacieux commis par Yves Bonnefoy à propos de Mallarmé, auquel il reprochait son idéalisme, alors même qu'il prétendait évoquer sa poésie. Cela n'avait pas de sens : on reproche sa philosophie à un philosophe ; au poète, on ne peut que reprocher ce qui fait l'essence de sa poésie.

Or, cette essence n'est pas constituée par une quelconque doctrine, mais par la synthèse de poèmes réellements écrits.

Le plus bizarre est que Bonnefoy se pose comme lui aussi proche du réel, alors qu'il nage dans les concepts ; son illusion vient sans doute de ce que ses concepts théoriques épousent presque tous le point de vue matérialiste : un concept qui s'appuie sur l'expérience sensible donne l'image du réalisme. Mais en poésie, aucun concept n'est en lui-même la réalité ; la réalité de la poésie, c'est la somme des poèmes écrits.

Ce principe du réel défendu par Patrick Kéchichian, quel est-il ? S'agit-il de l'expérience personnelle que l'écrivain fait du monde ? On pourrait le croire. Mais on sent qu'il exclut certains développements à contenu idéel que l'écrivain pourrait regarder comme liés, de par la transparence de son âme (et non des mots), au monde même. Je veux dire : pour reprendre ce que Bonnefoy disait de Mallarmé, on peut imaginer que l'ange qui joue du violon dans tel poème de l'immense symboliste n'est pas présenté juste comme illustration d'une idée personnelle, ou comme une allégorie, mais aussi comme perception extrasensorielle - suprasensible, pourrait-on dire. Il a vu intérieurement l'ange, qui s'est manifesté à son âme immatérielle. Celle-ci n'est pas le lieu de la création d'éléments purement spéculatifs, mais le reflet, le miroir d'un monde plus généralement mystique, et le réel perçu par l'écrivain, ainsi, peut contenir des visions, du merveilleux, et ainsi de suite.

Je suis quasi persuadé que la doctrine esthétique de M. Kéchichian exclut a priori un tel point de vue. Mais c'est une question de goût, et aussi, de liberté individuelle, de liberté de conscience. Celui qui, tel Teilhard de Chardin, pense que la matière pure n'existe pas, et que sous toute apparence matérielle se dissimule une forme plus ou moins évoluée de psychisme, admettra que par la conscience de soi, l'être humain peut aussi prendre connaissance de ces existences psychiques non pas seulement en général, mais aussi au coup par coup, de façon particularisée.

Les choses de même nature sont liées entre elles. La partie psychique de l'être humain qui se meut de la même façon que chez l'animal met l'homme directement en relation avec l'animal : c'est ainsi que surgit l'image du totem. Et cet ange qui joue du violon, chez Mallarmé, peut aussi figurer l'ange de l'amour, ou de l'enfance : d'un sentiment, ou d'un moment. De fait, les dates elles-mêmes ont une vie intérieure, car elles ne sont rien d'autre qu'une synthèse d'élans psychiques divers, que représentent les substances qui physiquement se retrouvent au sein de tel ou tel instant. Elles ont donc toutes leur personnalité. Et c'est ainsi que les anciens, dans leur poésie, ont donné une âme aux jours, mais aussi aux heures. Ils leur rendaient même une sorte de culte.

Est-ce qu'ils avaient tort ? Qui peut le savoir ? Le matérialisme n'est pas constitutif du réel : il n'est lui aussi qu'une représentation qui en soi n'est pas le réel.

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
Samedi 15 Décembre 2007

On pourrait croire que mon opposition au centralisme culturel vient essentiellement de mes liens avec l'ancienne Savoie, mais en réalité, la bourgeoisie de Limoges, dont je suis en partie issu (de par ma grand-mère maternelle), a souvent donné l'image d'une forme de fierté, face à la capitale, qui nous renvoie aux lettres que La Fontaine écrivit au cours de son voyage en Limousin : on n'y parlait qu'occitan, dit-il, et on y avait des coutumes spéciales - raffinées en soi, excellentes, prises en elles-mêmes, mais très différentes de celles de ce qu'alors on pouvait encore appeler la France, et qui s'arrêtait, en réalité, aux Marches.

Je ne suis allé qu'une fois à Limoges, mais c'est le seul lien familial que j'aie avec l'Occitanie en général, et même, avec une bourgeoisie remontant aux Celtes latinisés, dits Gaulois : car Limoges est au départ la cité des Lémovices, comme on ne l'ignore pas. (Par les autres côtés, ma famille vient de cités fondées au Moyen Âge par des barbares germaniques, Francs ou Burgondes.)

Je ne sais pas très bien ce que faisait, dans la vie, mon arrière-grand-mère née d'une vieille famille limousine. J'ai déjà évoqué son mari, né dans l'Empire ottoman, et médecin. Elle dut s'occuper au moins de leurs deux filles, dont l'une, qui n'est pas ma grand-mère, fut une violoncelliste réputée.

Je crois que ma bisaïeule avait un frère très respecté, Professeur de Lettres au lycée de Limoges. Il passe pour avoir refusé, à la manière de Julien Gracq, un poste à l'université de Paris, étant trop attaché à sa province d'origine pour la quitter. Il préparait au concours de l'Ecole Normale Supérieure. Il eut pour élève un préfet de Haute-Savoie qui l'évoqua dans les journaux, à son arrivée à Annecy. Il le regardait comme son maître, son gourou. Ce préfet cependant prit les Savoyards de haut. Il eut la lubie de vouloir faire supprimer les pontons du lac d'Annecy afin de mieux développer le tourisme. Il se heurta à l'opposition farouche des pêcheurs du lac et de tous les défenseurs de la tradition et du patrimoine, et il perdit ainsi toute autorité. Il dut être remplacé, et en repartant, il qualifia les Savoyards d'arrogants ; mais visiblement, il avait trop présumé de la glorieuse tradition des Lémovices dont il était issu.

Les ressortissants des régions centrales françaises ont une fâcheuse tendance à mépriser leurs compatriotes des régions périphériques. La Savoie, comme la Bretagne, ou l'Alsace, le Pays basque, la Corse, est regardée comme insuffisamment gauloise dans ses racines par les Limousins ! Mais somme toute, les Savoyards sont aussi humains que les Français de vieille souche ; et c'est là ce qui compte, n'est-ce pas. Les frontières bougent : on n'y peut rien.

Quoi qu'il en soit, il est vrai que cette branche de ma famille est liée à des intellectuels contemporains, des poètes reconnus, notamment Georges-Emmanuel Clancier, qui fut haut fonctionnaire dans l'administration de l'information, comme qui dirait. Il fut aussi un bon romancier, dont j'ai lu un récit sur le drame d'Oradour-sur-Glane, car Clancier est lui aussi resté attaché à sa province d'origine. Mais c'est son épouse, une psychanalyste de renom, qui était liée à ma grand-mère et à sa sœur violoncelliste.

Bien sûr, j'ai eu droit à mon exemplaire dédicacé d'un excellent recueil de poèmes de l'écrivain ; c'était finalement assez proche de Ramuz : rempli du sentiment d'un terroir et d'images confinant au fantastique. C'était, pour ainsi dire, à la fois raffiné et profondément gaulois. Aristocratique, en d'autres termes.

Je dois encore dire que ma grand-tante violoncelliste est partie vivre aux Etats-Unis en compagnie d'un sergent de l'armée américaine - en laissant derrière elle un enfant ou deux. Elle a fait là-bas encore des enfants, dont l'un élève des plantes carnivores dans l'Etat d'Idaho, je crois. Il a un demi-frère ingénieur qui vit dans l'Orégon. Mais ma grand-tante a finalement fait une carrière d'ouvreuse dans un cabaret : le violoncelle a été vendu. Ainsi s'effondrent les plus beaux rêves. L'Amérique, c'est le grand Ouest, mais on n'y vit pas forcément la vie glorieuse de l'île d'Avalon.

Il me reste, de mon parent professeur de Lettres à Limoges, un recueil richement relié des Contes drolatiques, de Balzac, qu'il avait offert à ma grand-mère, et qui atteste de son goût pour le folklore des régions centrales. Mais on m'a dit que ce folklore avait une valeur universelle, contrairement à celui des Savoyards : c'est tellement évident ! Tout pain fabriqué dans une vieille région centrale est une forme d'hostie : ailleurs, ce n'est que du pain. La terre de France est sacrée, n'est-ce pas.

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
Mercredi 12 Décembre 2007

On dit souvent que rien n'est plus égalitaire et juste que les concours d'Etat. C'est assez absurde, en ce qui concerne les concours de recrutement : ils sont bien soumis à la Loi de l'Offre et de la Demande. Plus ou moins de postes sont proposés aux concurrents selon la cagnote fiscale (qui dépend des bénéfices de entreprises), ou selon l'évolution démographique (laquelle dépend, pour l'essentiel, des allocations familiales, qui dépendent à leur tour des rentrées fiscales). Ainsi, on peut dire que les titres acquis au sein de concours de recutement n'ont qu'une valeur très relative. Comme le concours lui-même, ils dépendent du nombre de places, et donc de la conjoncture.

Ce qui est réellement égalitaire, c'est le diplôme : lui seul atteste d'une compétence. Et en théorie, tous les talents peuvent déboucher sur un diplôme. (L'idéologie régnante évidemment l'empêche. Le matérialisme, par exemple, refuse de délivrer des diplômes aux artistes, et exige de ceux-ci qu'ils justifient leur travail par un discours théorique qui les ramène au métier d'avocat ou de publiciste. L'économie peut aussi jouer, en faisant varier la difficulté du diplôme selon le nombre de postes à pourvoir. Mais passons.)

Ce qui, donc, me paraît à première vue incompréhensible, c'est la façon dont des syndicats très marqués par Karl Marx et son aspiration à l'égalité universelle ont constamment préconisé le bannissement de professeurs diplômés mais non munis d'un titre d'Etat, c'est à dire non reçus à un concours. En apparence, c'est pour favoriser l'Egalité, mais en réalité, il s'agit d'une égalité théorique, remise à plus tard, puisque seul le diplôme atteste réellement d'une compétence. Pour les élèves, cela suffit bien : l'égalité des chances était la même.

Pour les professeurs, on privilégiait clairement ceux qui étaient entrés par les voies administratives. On voulait former un monopole d'Etat au sein de l'enseignement, et renforcer la toute-puissance de l'Etat sur l'Université et la Culture. C'est la vérité. Beaucoup de choses peuvent l'expliquer, voire le justifier, mais le fait est là.

Pourtant, dans le domaine culturel, je crois réel que ce qui compte le plus, c'est la liberté. Elle seule peut animer la culture, la produire. Or, si on ne produit rien, il n'y a bientôt plus rien à partager, et la culture ne s'acquiert plus que grâce au hasard : l'arbitraire commence à régner.

Seuls ceux qui conservent une autorité conservent aussi les moyens de produire de la Culture, et on entre dans la dictature. Car si l'Etat fait obstacle à toute forme de culture privée, comme toute culture naît au départ dans la sphère privée de l'âme humaine, il advient que seul le chef de l'Etat peut créer une culture. Et on en arrive au phénomène observé du temps de Staline ou de Mao : toute littérature devait imiter celle de ces prophètes incomparables.

Mao n'était pas seulement adoré comme chef d'Etat, mais aussi comme poète. C'était l'Oracle par excellence, l'instrument de la destinée universelle - sa Voix. Le souffle de Dieu ne gonflait que ses poumons ; pour les autres, ce n'était qu'un air ordinaire. Ô miracle !

Durant le temps de mes études à Montpellier, je me souviens qu'il y eut un jour une grève des étudiants qui rejetaient une décision massificatrice de l'enseignement universitaire, de la part de je ne sais plus quel ministre. Je suis alors intervenu pour demander la séparation de l'Université et de l'Etat. Cela devait évidemment commencer par la suppression du système des concours de recutement, et ne plus faire exister que les diplômes, comme en Grande-Bretagne. Je ne fus pas compris, naturellement. C'est le lot des gens en avance sur leur temps, sans doute !

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
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