J'ai vu plusieurs films d'Ang Lee, le dernier étant "Le Secret de Brokeback Mountain", qui a beaucoup fait parler de lui. J'avais vu, déjà, "Tigre et dragon", un film que j'adore, que je trouve très émouvant, alors que les films chinois de ce genre, d'habitude, me semblent artificiels et sans émotion profonde : il s'agit d'une histoires de moines-chevaliers, comme on sait, pratiquant le kung-fu et les arts secrets des guerriers mystiques de l'ancienne Chine. Ce film-là a une grande noblesse et une grande sincérité de sentiments. Au sein d'un genre qui se place dans une époque reculée et chargée de mythes, ce n'est pas si facile. D'ordinaire, le kung-fu, les armes, les décors, les costumes rendent le discours conventionnel et les sentiments sont mécanisés. Mais Ang Lee, avec ce "Tigre et dragon", a réalisé un superbe chef-d'oeuvre. La musique est très bien choisie, également ; elle fait ressortir le pathétique. C'est une terrible tragédie. Ensuite, d'Ang Lee, j'ai vu "Hulk", qui contenait d'étranges scènes mythologiques, à la fin. Les images devenaient fixes, apparemment pour ressembler à la bande dessinée qui avait servi de modèle au film, en réalité pour créer une suite de tableaux cosmiques, dont les implications étaient grandioses : Hulk allait en quelque sorte au bout de l'univers, dans les profondeurs ultimes de l'abîme. Ce film étrange a été peu apprécié. La créature était d'un beau vert vif, mais l'animation par ordinateur la rendait peu crédible. L'espèce de circuit initiatique de la fin n'a pas dû paraître du meilleur goût à tout le monde. Evidemment, c'est ce qui rend ce film si remarquable. "Le Secret de Brokeback Mountain" est intéressant, déjà, parce que, contrairement aux deux films précédents, il ne contient pas un gramme de fantastique ou de merveilleux. Et pourtant, c'est également un très bon film, extrêmement poignant. Mais la situation décalée existe tout de même, puisqu'il s'agit de l'amour impossible entre deux personnes du même sexe. Cela a donné l'occasion à Ang Lee de créer les premières scènes, au sein du cinéma ordinaire, d'amour entre deux hommes. C'est vrai qu'on pouvait se demander comment cela se passe. Encore que j'aie lu la poésie érotique de Verlaine, et que cela renseigne extrêmement bien sur les détails, ainsi que sur les sentiments, du reste, qu'on peut avoir, quand on est un homme et qu'on fait l'amour avec un autre homme. J'ai rencontré des gens qui m'ont avoué avoir été gênés par ces scènes d'amour entre deux hommes. Etait-ce les baisers, ou l'acte impliquant l'organe sexuel, qui les a gênés ? A vrai dire, ce sont des femmes, qui ont exprimé cette gêne. Or, il est clair, dans le film, qu'un des deux cow-boys était spontanément attiré par les hommes en général, et que l'autre était attiré par le précédent, exclusivement. Mais comme il était très amoureux de lui, et qu'il avait ressenti un plaisir intense avec lui, on le voyait, assez clairement, traiter ensuite sa femme de la même manière ; elle n'avait pas l'air contente. Et elle avait aussi l'air un peu surprise. Désappointée, disons. Voire soupçonneuse. Plus tard, elle surprendra les deux hommes, et cela donnera rétroactivement à cette pratique de son mari une explication pas très agréable pour elle. Car on peut le prendre comme un plaisir partagé par la femme même ; pourquoi non ? Certaines femmes m'ont raconté que le pire n'était pas qu'on le fît, mais qu'on le fît mal. Une érection hésitante, dans cette situation, crée une sensation insupportable. Peut-être que c'était la véritable raison pour laquelle la femme martyrisée du cow-boy faisait la grimace. Il avait pourtant l'air d'agir avec détermination. En fait, cette femme devait penser que c'était mal, et ne concevoir que l'aspect désagréable et incongru de la chose. Elle pouvait percevoir que cela ne s'adressait pas vraiment à elle, comme je l'ai dit. Se plaindre que son mari ne se satisfît pas de la nature que Dieu lui avait donnée. Et de ce que le mariage même pouvait offrir. C'est ambigu. Le cow-boy qui avait cherché à s'unir à son compagnon, qui s'était comme offert, plaisait aux femmes, et était d'un esprit faible ; il se laissait marier par une riche Texane. Mais il préférait toujours les hommes. Finalement, il fut assassiné atrocément, comme son ami le voit en vision pendant que l'épouse du défunt prétend, au téléphone, qu'il a eu un accident en réparant sa voiture. On comprend que la famille de la Texane ne lui pardonne pas de l'avoir trompée avec un homme. Celui-là était quand même un peu coupable : il était le tentateur, et l'infidèle. Il s'était proposé, livré ; peut-on résister, seul dans la montagne, quand on est jeune et viril ? On m'a raconté qu'en réalité, d'un homme à une femme, quand on le faisait par là, il n'y avait pas de vraie différence. Cependant, il ne s'agissait pas forcément de blâmer ce jeune cow-boy sensible à ce qui ne convenait pas à son sexe, à la nature que la destinée, le karma lui avait donnée : à ce jeune homme qui aimait être aimé, plus qu'il n'aimait aimer. C'est un désir qu'on peut toujours avoir : il fait partie de l'homme, bien sûr. La fin est violente pour celui-là, triste pour l'autre, qui tout de même reste fidèle à sa famille, à ses enfants. Et finalement, le spectateur adopte le point de vue de cet autre, sensible à l'amour qu'un homme lui avait donné, qui avait violemment voulu se livrer, s'offrir à lui. Une femme même pourrait-elle montrer un tel don de soi ? S'offre-t-elle avec autant d'abandon, aussi totalement ? Souvent, elle se plaint de devoir subir les assauts de l'homme. Sa condition la rend insatisfaite ; cet homme qui choisissait de se donner, le faisait complètement. Un amour d'hommes a quelque chose d'absolu.
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J'ai regardé le documentaire en deux parties sur Jacques Chirac qui est passé récemment à la télévision, et il m'est apparu que c'est quelqu'un dont le discours et les idées ne se traduisent jamais en actes, pour une raison très simple. C'est que, quand il agit, il fait d'abord passer les questions liées à sa personne, avant toutes les autres. Il est trahi par Balladur : il refuse, dès qu'il est élu président, de mettre aucun membre de l'équipe du précédent Premier Ministre dans le nouveau gouvernement. La position était radicale. Et un peu ridicule. Si on se met à sa place, on se dit qu'il a une haute idée de la loyauté, et qu'il veut que les gens au gouvernement soient tous exemplaires sur ce plan ; mais il ne voit les choses qu'à travers ses propres intérêts : car tout le monde sait qu'il a lui-même trahi d'autres personnes, d'autres alliés, comme Giscard d'Estaing, quelques années auparavant. Cela a été dit par un de ses anciens amis, Charles Pasqua, je crois : Chirac était étonné qu'on lui fît ce qu'il avait si souvent fait aux autres. Il avait quelque chose de puéril. Vis à vis de lui, comme de Dieu, il était interdit de trahir ; vis à vis des autres, à quoi bon s'en préoccuper ? Ce n'était que des mortels. Chirac a en réalité de lui-même une vision élevée et mystique. Il croit que ses sentiments personnels sont reliés directement au monde divin. C'est ainsi qu'on peut expliquer son goût pour les Arts premiers, qui mettent en avant l'intuition, telle qu'elle peut être reliée aux grands flux cosmiques. Chirac pense de lui-même qu'il a su placer ses pulsions fondamentales en relation intime avec ces forces invisibles qui meuvent la nature. Mais plus encore, cela explique son positionnement gaulliste, qui ne se résume pas du tout à de l'idéologie : c'est un fait complètement indéniable. On a d'ailleurs relevé à quel point son parti politique avait des idées différentes des siennes. Il s'est allié avec des bourgeois conservateurs et catholiques, sans avoir pour la tradition française et chrétienne aucune forme d'intérêt réel. Mais ce qui lui plaisait, chez De Gaulle, ce n'était pas qu'il fût lui aussi catholique et très français, mais sa posture d'homme en relation intime avec l'âme de la France, avec les flux intimes qui traversaient la nation, qui conduisaient, sans qu'il s'en aperçoive, le peuple. De Gaulle commence ses mémoires en disant qu'il a toujours voué un culte à la France, comparable selon lui à la fée des contes et à la madone des églises, et plus loin, il se pose comme l'envoyé providentiel de cette Vierge secrète qui habite la nature, qui vit dans le coeur des Français. L'entité éternelle de la terre même de France, pour De Gaulle, s'était d'abord exprimée sous la forme des fées, inventées par les Celtes (puisque le mot "Fata" se trouve pour la première fois chez Ausone), et sur lesquelles régnait la Galatée d'Honoré d'Urfé, puis sous les apparences du culte marial. De Gaulle se disait gallican, bien plus que catholique. Cette mystique a dû fasciner Chirac. Et en réalité, il n'avait pas tort de lui trouver un rapport avec les mythologies propres aux Arts premiers. Mais ce qui est encore remarquable, c'est sa façon de se poser lui comme servant la France éternelle. Tout ce qu'il a fait a été d'essayer de démontrer qu'il en était bien ainsi. Même quand il agissait au service de la France, c'était parce que sa propre image d'homme agissant de cette manière le fascinait. Cependant, certains ont laissé entendre qu'il n'avait pas de réelle capacité à gouverner. Etant toujours en retrait par rapport à l'action pure, puisque séparé d'elle par l'image qu'il se faisait de lui-même, il ne parvenait pas à agir efficacement, à réagir, comme cela a été dit également. Se voulant guide rayonnant, intermédiaire terrestre d'une âme étincelante, il a créé des gouvernements resserrés autour de sa personne, fixés par la loyauté qu'il estimait devoir attendre d'autrui. Or, politiquement, c'était maladroit : il s'isolait dans sa posture, et ses décisions étaient toujours contestées. Et le fait est que s'il avait pensé activement à ce qui était bon pour la France, s'il y avait pensé pragmatiquement, il aurait passé par dessus les petites trahisons, afin de se donner les moyens concrets de gouverner. La volonté des uns et des autres, en effet, n'est pas réellement conduite par l'idée qu'on se fait de la France éternelle, par l'âme de la nation ! Chacun a des intérêts qui lui sont propres. Rassembler autour de lui les gens déloyaux pour mieux se venger, c'était faire comme Auguste pour Cinna : la leçon donnée par Corneille n'est jamais parvenue à sa conscience. Mitterrand avait nommé Michel Rocard comme Premier Ministre, alors que tout le monde savait qu'il le détestait : c'était se donner les moyens de le garder à l'oeil, ou même davantage. Agir par delà ses sentiments personnels, avec des idées subtiles et complexes, cachées, c'est ce que n'a jamais su faire Chirac. Et pour cause : puisqu'il divinisait ces sentiments ! Mais du coup, son action devenait encore plus floue, dans ses motivations, que celle de son prédécesseur : puisqu'il était le seul à connaître ses sentiments, et que les sentiments d'un individu échappent en général à toute logique ! On l'a dit de Charles-Albert de Savoie, aussi : sa mystique le faisait osciller de la droite à la gauche d'une façon imprévisible. C'est ainsi. Essayer de trouver une logique proprement française dans l'esprit d'un homme qui a gouverné la France, c'est, au fond, un jeu vide de sens, bien que les intellectuels français aiment s'y adonner. Car chaque homme est particulier. Et pour Chirac, il en va de même.
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Le dogmatisme religieux est plus vigoureusement combattu, en France, que le dogmatisme philosophique. Et qu'est-ce que cela prouve ? Qu'en réalité, on n'a pas mis fin au dogmatisme : qu'on s'est contenté de changer le contenu du dogme, et qu'on pense, ainsi, avoir fait d'immenses progrès. Mais l'évolution des esprits va réellement vers plus de liberté : pas seulement vers le matérialisme scientifique ! Ce que disait un philosophe tel que Bayle sur les dogmes religieux peut très bien s'appliquer à présent à nombre de théories scientifiques dont personne ne peut véritablement apporter la preuve, mais dont on pense qu'elles sont vraisemblables parce qu'on part du principe que la doctrine appelée le matérialisme correspond à l'essence même du monde. Littré, ne l'oublions pas, ne fait pas du matérialisme une réalité ontologique, mais bien une doctrine, celle qui consiste à ne voir, comme causes aux phénomènes, que la matière elle-même. Or, la vérité est que c'est un postulat. Bien des faits peuvent le contredire, et le matérialisme ordinaire est alors contraint de spéculer pour donner à ces faits une interprétation conforme à ses principes. Par exemple, celui qui résout une équation mathématique voit dans son esprit des chiffres tournoyer dans des rapports logiques que meut son intellect ; mais les machines même les plus pointues ne voient absolument pas cela : elles ne distinguent que les réactions électromagnétiques consécutives à l'activité intellectuelle, dont on peut bien dire qu'elle dépend entièrement de la volonté de celui qui la mène. Or, ensuite, lorsque ces équations mathématiques sont résolues, elles peuvent donner lieu à toute sorte d'inventions qui ont une efficacité tout à fait réelle, dans le monde physique. Ainsi, on peut bien dire que, dans les faits, la cause d'un phénomène s'est trouvée dans le seul esprit d'un être humain. Et bien sûr, on peut spéculer sur l'origine de cette activité intellectuelle, et lui trouver une cause matérielle ; mais cela n'empêchera jamais que, dans l'enchaînement rigoureux des faits, il aura fallu en passer, à un certain moment, par cet esprit, et que, même si l'activité intellectuelle est la conséquence d'une loi physique, il adviendra qu'elle sera à son tour la cause d'un phénomène qui ne l'est pas moins. L'étape de l'esprit humain n'apparaît pas, dans une stricte relation de cause à effet des faits eux-mêmes, comme superfétatoire, secondaire, pouvant être supprimée : bien au contraire, elle est tout à fait fondamentale. A partir de là, on démontre qu'il est nécessairement faux que toute cause se trouve dans la matière, et que le matérialisme ne correspond aux faits que si on crée la fiction selon laquelle, par exemple, toute action spécifiquement humaine est le fruit d'une illusion, même si chacun peut réellement s'observer résolvant des équations, et avoir l'image des nombres qu'il manie, dans son esprit : on peut même le communiquer aux autres sans donner lieu à aucune incompréhension. L'illusion est donc collective. Mais puisque, précisément, les hommes vivent dans un monde qui nécessite l'existence de cette illusion, même si le matérialisme était vrai, même si cette illusion en était effectivement une, il faudrait admettre que, contrairement à ce qu'on croit souvent, c'est une doctrine qui, dans la réalité, ne sert strictement à rien, puisque l'homme ne développe ses connaissances que pour mieux vivre dans le monde qui est le sien, et non dans un autre - supposé plus vrai parce que plus pur sur le plan logique. L'homme vivant dans un monde imparfait, l'image parfaite du monde proposée par le matérialisme, même si elle représentait fidèlement la vérité, ne serait d'aucun secours à l'homme, et ne correspondrait absolument pas à ce qu'il vit. Or, on peut quand même se poser la question de savoir comment l'homme peut avoir des connaissances sur un monde dans lequel il ne vit pas. En toute logique, cela paraît assez impossible. On peut donc considérer comme vraisemblable que l'idée selon laquelle l'esprit est une illusion est simplement fausse. Dans la réalité, l'univers fonctionne selon un échange permanent entre l'esprit et la matière. L'enchaînement de faits que j'ai donné au-dessus l'illustre. A partir de son observation, l'homme meut son intellect, et à partir de cette activité de son esprit, il crée des objets nouveaux dans le monde ; c'est la base de l'économie. Elle part de la matière, sans doute ; mais elle passe forcément par l'esprit humain : il ne peut pas en être autrement. Un produit qui n'est pas passé par la capacité de transformation que possède l'être humain grâce à son esprit n'a en fait aucune valeur. Même la matière première non arrachée du sol n'en a pas. Or, la déplacer demande déjà une certaine activité intérieure. On ne le fait pas par hasard : mais à dessein. L'économie ne peut fonctionner qu'à partir du principe du dessein intelligent contenu dans l'esprit humain ! Or, somme toute, elle est la base de la vie humaine. Sans elle, l'être humain serait englouti par la nature, anéanti par des espèces animales plus en phase que lui avec les forces de celles-ci, ou débordé par le règne végétal. Ce n'est quand même pas une illusion.
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En France, on adore discuter sur le sens des mots, et on affirme, généralement, qu'il est presque criminel de le déformer, qu'il faut s'en tenir à cet égard à la tradition la plus avérée, ou la plus judicieuse, tout du moins. C'est qu'on voue un culte instinctif à la tradition. Pourtant, s'en tenir à un sens prédéterminé de façon rigoureuse et absolue, comme on le fait en science, c'est parler une langue morte. Il est absolument nécessaire d'individualiser le langage, ne serait-ce que minimalement. La bonne langue est du reste un juste équilibre entre le sentiment individuel et la conscience collective : le culte d'un sens déterminé par la collectivité anéantit l'individu et ruine le langue comme création vivante et évolutive. Il est l'ennemi de la poésie, et ami de la science, mais exclusif et aveugle, forcené. Il est l'esclave de la raison. Il crée les dogmes, les doctrines figées pour l'éternité, et remplace l'appréhension de réel par l'être humain par un système d'idées sur le monde. Certes, on ne doit pas parler une langue incompréhensible aux autres : il s'agit de désigner le réel tel qu'on le perçoit, mais aussi de le rendre accessible à autrui. Il s'agit d'un juste équilibre : je le répète. Néanmoins, le matérialisme, ou le scientisme régnant érige en principe absolu la recherche du mot juste, de l'exactitude scientifique, privant le mot de son tremblement, de son ambiguïté, et donc, de sa force émotionnelle, de sa subjectivité, de ses frontières floues, de sa suggestivité, laquelle est complètement nécessaire à la poésie et même à la littérature, au vrai sens du terme. Car derrière le mot, il faut qu'il y ait une chose ; sinon, parler ne sert à rien. Et il faut que cette chose ne se réduise pas à un concept, à une idée, mais que, dans sa vie même, elle dépasse les limites que la raison peut lui fixer, échappe comme perpétuellement à une définition absolument nette, à une catégorie définitive, éternelle. En effet, une telle limitation du sens n'est possible que dans les langues mortes, qu'aucun individu ne prend plus à son compte dans son existence même, dans ses pensées. Rien n'est davantage individualisé que la langue d'un poète, à vrai dire. Le poète doit faire sienne la langue nationale : il doit l'habiter de son âme ; mais cela veut dire qu'il doit transporter aussi dans son âme cette langue : c'est un échange, non une soumission. A tout moment, le poète peut faire éclater des règles trop rigides, parce qu'en plaçant la langue dans son âme, il l'assouplit, la rend organique, lui donne vie, et lui donne la possibilité de faire évoluer ses formes, à la façon d'une plante, qui n'est jamais la même selon la saison. La langue vivante ne peut pas être mécanisée, systématisée. C'est une contradiction totale. Le mot de "porte" désigne en réalité mille objets différents, non seulement dans l'espace, mais même dans la forme : nul besoin de faire des portes en série, ayant toutes exactement la même forme, pour qu'on recoupe le mot avec des objets très divers, qu'on est amené à rencontrer dans la vie réelle. Et de toutes façons, une porte est modifiée par l'usure, l'usage qu'on en fait : même la fabrication en série serait un leurre. Le sens est mouvant ; il ne peut jamais désigner exactement la même chose, car dans la réalité, chaque instant est différent d'un autre. C'est justement si on tâchait d'être absolument exact que finalement la langue éclaterait, exploserait en mille morceaux, deviendrait un amas chaotique de sons informes. C'est le paradoxe : on veut fixer les choses, mais on ne fixe que les esprits ; je dirai qu'on les ligote. Les choses n'obéissent pas aux mots, et l'homme dépend des choses, non des mots. La langue ne doit pas entretenir l'illusion qu'il en est autrement, déjà ! Des mots qui n'évoluent pas renvoient forcément à une réalité périmée. L'exactitude absolue est complètement impossible, et la rechercher, vain. C'est évident. Le réel est autant fait de ce que livre la poésie que de ce que livre la science ; il faut être borné pour ne pas le voir.
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A Annemasse, le 8 octobre dernier, un salon du livre fut organisé, où j'étais invité. L'initiative en revenait à l'Amitié franco-albanaise, au sein de laquelle sont surtout présents des Albanais du Kosovo. J'ai pu converser ce jour-là avec un écrivain assez connu dans ce petit pays, Arber Ahmetaj. Il a publié un ouvrage totalement en rupture avec le réalisme socialiste pratiqué en Yougoslavie autrefois : il était nourri de romantisme, de rêve. En France, cette révolution esthétique reste à accomplir ! Car la situation n'y est pas si différente qu'on croit, de celle qui existait dans les républiques socialistes de l'est. J'en reparlerai : il faudrait voir ce que le Bataille d'Hernani a réellement légué, en ce début de XXIe siècle. Mais j'en reviens à Arber Ahmetaj, qui habite le Valais, et qui a également publié un livre sur Ibrahim Rugova, dont il aimait les choix équilibrés d'intellectuel humaniste et démocrate. On ne peut que l'en louer. Arber est vraiment un homme charmant. Juste avant cette conversation, j'avais assisté à un récital de poésie, à partir de l'oeuvre du poète du Kosovo Din Mehmeti, né en 1929. Il y avait de sublimes images, qui parlaient d'une manière extrêmement vive. Les idées en étaient relativement simples, même si elles n'étaient pas clairement énoncées, et si le voile du symbole les dissimulait tout de même à la multitude, comme on pourrait dire ; mais pour les images, elles étaient déchaînées. C'était des lanternes au fond des tempêtes, des soldats qui tirent sur des fantômes, et d'autres images de guerre dominées par un mysticisme grandiose. L'âme est une réalité, les éléments la représentent, tel est l'adage qui pourrait être tiré de ce florilège ! Les textes, du reste, furent très bien dits par Natacha Dubois et son amie, qui étaient toutes deux de jeunes et jolies femmes, et ils avaient été élégamment et savamment traduits par Elisabeth Chabuel. Laquelle a très bien présenté, avant que ne commence le récital, la culture albanaise : elle remonte à la nuit des temps. La langue est indo-européenne, mais forme un groupe à part, qui est comme resté intact depuis l'Antiquité. La force inhérente aux temps anciens s'y sent encore. Et de fait, durant le spectacle, j'ai été véritablement transporté par cette poésie, même traduite, de Din Mehmeti : je me suis rendu dans un monde fabuleux d'images intérieures, lesquelles, grâce à une vie de l'âme puissante et vigoureuse, avaient acquis une réalité qu'elles n'ont guère chez les Français, qui font trop dans les idées subtiles : il faut réfléchir pour trouver cela beau, ou alors, aimer le bon ton, ce qui est plein de bienséance. Je décroche presque toujours, lorsque j'assiste à un récital de poésie de mes compatriotes. Car si les images ne me parlent pas avec vigueur, mon intellect n'est certainement pas suffisamment développé pour entretenir en moi l'attention nécessaire ! De toutes façons, je lis déjà de la philosophie : je n'ai pas besoin d'écouter de la poésie pour étudier des idées. Je crois bien que cela faisait très longtemps qu'un récital de poésie, ou même un spectacle fondé sur la littérature ne m'avait pas fasciné autant que celui d'Annemasse. Cela date au moins des pièces de Corneille que j'avais vu jouer à Paris par une troupe qui mettait en valeur les vers du poète tragique. Il y avait "La Mort de Pompée", et c'était sublime. C'était au temps où j'étais étudiant, et résident de la Cité Universitaire Internationale. Naturellement, j'ai assisté depuis à des récitals d'Yves Bonnefoy, également à Paris, de Marcel Maillet, ainsi que de Jean-Vincent Verdonnet, et ils m'ont plu ; mais Corneille et Din Mehmeti avaient une vigueur qui donne à leurs images sublimes une présence presque magique : elles paraissent s'élever dans l'air, luire dans l'ombre. Les Français contemporains suscitent des figures plus enfouies, plus sobres ; elles scintillent quand le poète est bon, et j'en ai donné trois exemples ; mais elles n'éclatent pas, elles ne flamboient pas avec force devant les yeux. Les poètes contemporains d'Occident, en tout cas de France, n'essayent pas de charmer, d'envoûter, de transporter l'âme dans un autre lieu, un monde d'images animées d'elles-mêmes ; ils s'efforcent plutôt de polir les images du monde ordinaire et d'y placer quelques éclats qu'on sent bien être interprétatifs, liés à la subjectivité du poète : on reste raisonnable. Contrairement à ce qu'on croit, Corneille n'était pas de cette école : il voulait réellement que son spectateur se sente le contemporain de héros du temps jadis. Qu'il soit emporté parmi les ombres qu'ils avaient laissées dans les limbes, selon Dante. Din Mehmeti lui aussi fait vivre l'auditeur (ou le lecteur) dans le pays de l'âme. Je crois qu'une révolution romantique devrait forcément amener les poètes français à revoir leur conception de la poésie. Or, elle est nécessaire ; car même quand ils sont beaux, leurs poèmes courent toujours le risque de susciter l'ennui, ou tout du moins, l'indifférence. Cela ne va pas : c'est réservé aux âmes raffinées ; il faut savoir parler aux âmes ordinaires, aussi.
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