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Samedi 08 Décembre 2007

J'ai déjà mentionné mon voyage dans le Berry : il s'agissait du mariage d'une cousine. Après que les noces eurent lieu, je décidai de me rendre dans l'antique capitale du duché : la cathédrale en est célèbre.

Alain-Fournier la fit évoquer par Meaulnes comme un lieu de paix, de recueillement, de retrouvailles avec la sérénité intime. Mais à vrai dire, lorsqu'il s'y rend, il n'y trouve pas la paix, puisque l'obsèdent, au contraire, les lampions rouges qui surmontent les loges des prostituées, aux alentours.

Cela dit, je m'y rendais sans tourment comparable au sien. Du reste, je n'oppose pas si aisément le diable et le bon Dieu. Les prostituées d'INLAND EMPIRE, de Lynch, ont quelque chose d'enchanteur, d'émané du monde des fées espiègles.

On peut maudire le règne de Pan, des fées terrestres, auxquelles appartient Viviane, dont l'amour enferma Merlin ; mais le fond moral du Grand Meaulnes m'a toujours un peu dépassé. Est-ce que les nymphes n'émanent pas de Vénus, une déesse ? La solution de continuité n'est pas si claire. Seule une idée fixe a pu l'instaurer. En pratique, la distinction reste floue.

J'admets une hiérarchie. L'amour est plus ou moins spiritualisé. Mais en ce monde, rien ne s'oppose radicalement à rien. On peut s'appuyer sur les formes et les couleurs pour se hisser jusqu'aux idées. C'est comme le char des dieux ou les ailes des anges. Je crois, même, que celui qui ne s'appuie sur rien, tombe, aussi inspiré soit-il. L'absolu est un leurre.

Bref, la cathédrale de Bourges m'a paru belle et massive, et m'a rappelé le temps où le seigneur du Berry était le successeur du roi des Bituriges. On se sentait face au palais d'un dieu. Ou d'un géant. A l'intérieur, j'eus une sensation étrange. Je regardais, sous les arches, les fenêtres en ogives du haut, et elles me semblaient défiler à la façon d'êtres de clarté.

J'avais le sentiment d'être dans une cité. C'était une ville d'anges et d'êtres élémentaires à leur service, saisis sous le plein cintre et la coupole.

Ce qui m'a le plus frappé, naturellement, ce sont les vitraux. Ils étaient sublimes. J'adore les couleurs. Quand je visite les vieilles cathédrales, notamment en France, je suis toujours déçu par les pierres nues, jaunâtres ou grisâtres. Même un blanc net serait préférable : c'est ce qu'on a chez les Protestants. Dans les cathédrales du monde germanique, certaines couleurs délavées se voient encore vaguement, parfois. Mais heureusement, à Bourges, il reste les vitraux.

Les teintes étaient simples. Mais elles s'agençaient merveilleusement. Elles représentaient des êtres dont on eût précisément dit qu'ils vivaient encore, mais dans un pur monde de couleurs. La clarté du jour les illuminait, et leur rendait leur antique vie. Les fenêtres de la cathédrale, grâce à ces vitraux, ne donnaient pas tant sur le dehors que sur le monde enchanté où vivent encore les saints ayant gardé leur forme, parmi les fées et les anges. C'est ce que certains nomment le monde éthérique : le royaume de féerie. On y est au cœur de l'arc-en-ciel - ou du monde auquel il mène !

Je reconnaissais les personnages, en général, et les nommais. Mais moi-même, j'étais bouleversé. L'auteur des vitraux était un mage, quelqu'un qui ouvrait des portes sur le monde supérieur.

Les formes géométriques de ces fenêtres n'avaient rien de régulier, en revanche : rien de symétrique. La symétrie eût d'ailleurs pu rompre le charme, donner un caractère trop formel et donc irréel à la vivante vision de l'autre monde. Evidemment, tout est possible, et les anciens Grecs ont donné l'exemple de la fusion entre la symétrie et la grâce. Mais peut-être que les Français du XIIIe siècle ressentaient la symétrie comme hostile à la vie et à la spontanéité des êtres magiques qu'ils cherchaient à représenter. Elle les faisait fuir, en quelque sorte. La perfection formelle est d'ordre physique, ou alors se conçoit globalement, dans l'univers entier ; le monde intermédiaire des saints et des anges est différent : il offre des perspectives restreintes, et donc, modelables selon les circonstances. Quelle belle leçon, pour nous tous, et surtout pour ceux d'entre nous qui essayent de créer des œuvres d'art !

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
Mercredi 05 Décembre 2007

Avec mes élèves, j'ai lu Le Faucon malté, excellent roman policier destiné à la jeunesse et écrit par l'Anglais Anthony Horowitz ; il est plein d'humour, et fonctionne fréquemment sur le mode de la parodie. Or, c'est intéressant, car il exploite les clichés du roman policier en les tournant en dérision, ce qui évite de les prendre comme argent comptant, et les fait apparaître comme fantasmes, mais comme fantasmes qui contiennent une vraie poésie.

On a souvent glosé sur la mythologie du roman policier. Mais le roman policier, en principe, reste dans les limites du réalisme. C'est d'ailleurs pour cette raison que j'en ai peu lu : le réalisme ne m'a, en lui-même, jamais intéressé.

L'énigme policière ne débouche pas, en principe, sur un authentique mystère, mais seulement sur des actions dont le ressort est purement matériel : cela déçoit. Alfred Hitchcock, ainsi, malgré son talent pour créer des plans en eux-mêmes étranges et lourds de sens, chargés d'énigme, ne m'a pas toujours enthousiasmé : les intrigues qu'il mettait en scène n'étaient pas forcément à la mesure de son talent. Au bout du compte, je les ai souvent trouvées vulgaires et banales.

Le modèle de l'affaire policière qui s'achève sur un mystère authentique était pour moi The Case of Charles Dexter Ward, de Lovecraft : j'aime à l'infini ce petit roman d'une puissante poésie ; son pouvoir suggestif est incroyable. Au cinéma, je me souviens surtout avoir adoré, d'Orson Welles, A Touch of Evil (La Soif du mal) : les deux personnages principaux représentaient des méthodes d'investigation diamétralement opposées : l'un suivait le raisonnement scientifique et la procédure légale, l'autre son intuition, et fabriquait les preuves, mais cette intuition était une sorte de don reçu à la suite d'une blessure, qui l'avait en quelque sorte initié au dessous des choses, et finalement, elle conduisait à la vérité. C'était d'une sublime ambiguïté.

Cela dit, si on ne touche pas au fantastique - si on ne plonge pas, même, dans le mythologique, comme dans certains romans de Philip José Farmer, au sein desquels les criminels sont en réalité des êtres venus d'une autre dimension, et doués de pouvoirs phénoménaux, notamment celui de la métamorphose -, si on ne franchit pas ce seuil, je reste sur ma faim. Et c'est pourquoi, paradoxalement, j'ai beaucoup aimé le roman d'Horowitz, qui se moque des fantasmes somme toute un peu creux du genre policier. La scène au sein de laquelle le héros a les pieds pris dans le béton et va bientôt être jeté dans la Tamise, alors que le brouillard emplit les berges, et que les policiers surviennent providentiellement pour le sauver, m'a beaucoup plu, mais aussi parce qu'il ne fallait pas la prendre au sérieux. Et la toute fin, quand un rayon du soleil ouvre le coffre censé être plein de diamants, au sein du cimetière, est très poétique ; le faucon de pierre, avec ses yeux de verre luisants au soleil, trône au-dessus d'une tombe avec une suggestivité profonde, un symbolisme magnifique. C'est souvent que le réalisme devient sublime quand des statues semblent receler une vie cachée, et incarnent des forces qui agissent mystérieusement dans le monde. On avait cela, aussi, dans Les Mines du roi Salomon, un livre éblouissant.

Mais justement, c'est quand on est capable de se moquer des stéréotypes qui ne contiennent pas de véritable portée occulte, qu'on est aussi capable de créer des figures qui contiennent davantage qu'il n'y paraît, et qu'alors surgit la vraie poésie. Les fantasmes sans archange, pour ainsi dire, font rire l'homme d'esprit. Et les archanges sans vie divine pour les animer, aussi, bien sûr. Mais un simple caillou peut émerveiller l'âme sensible, s'il paraît habité d'un gnome qui se cache.

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
Samedi 01 Décembre 2007

Il est curieux de constater, en notre temps de néoclassicisme profond, que les poètes les plus célèbres ne sont plus, comme au XIXe siècle, de jeunes échevelés, ou au moins des critiques d'art qui vivent de leur plume - à la rigueur des hommes politiques -, mais des hauts fonctionnaires, et en particulier des professeurs, notamment d'Université, comme si la poésie était à présent le lot réservé d'intellectuels raffinés, un peu mystiques, qui veulent faire planer dans les hauteurs leurs idées pures.

Je ne veux pas porter de jugement spécifique, sur la poésie de ces beaux esprits, car on peut être professeur et être un bon voire un grand poète : rien ne l'empêche. Je ne veux pas non plus regarder trop aux causes, même si, pour moi, la principale en est la massification de l'éducation, elle-même liée à l'étatisme, d'une part, aux progrès des sciences et au développement des universités, d'autre part. Ce qui compte, ici, est que cela donne forcément à la poésie contemporaine un certain visage.

De fait, comme le professeur commente l'art, on finit par confondre, souvent, la pratique d'un art et son commentaire. Or, je ne crois pas réellement possible de peindre tout en commentant son action. On réfléchit avant, on s'exprime après, mais pendant, on peint, et puis c'est tout. Quand je cours, je ne peux pas, sans ralentir, réfléchir à la mécanique du mouvement de la course. Quand je discute en conduisant, je ne vais pas aussi vite que quand je me concentre sur ma conduite. Et pareillement, celui qui réfléchit trop à la mécanique de la poésie, quand il fait un poème, n'en fait pas un bon. C'est avant ou après, qu'il faut réfléchir, et non pendant.

La science de la mécanique d'une course à pied est certainement utile, pour gagner quelques secondes, au sein d'un championnat ; mais il serait absurde de prétendre qu'on peut gagner des secondes avec un livre entre les mains. La science doit être déjà acquise et intégrée à la pratique, ou n'être pas. Or, beaucoup sont tombés dans cette illusion, à propos de la poésie, qu'un poème gagne à se remplir de considérations intellectuelles de toutes sortes. Pour moi, cela n'a guère de sens.

L'art est action ; non réflexion : la réflexion nourrit l'action, l'améliore, mais si elle empêche l'action, elle nuit. La réflexion prépare, certes, l'action, et la relaie, même, lorsqu'apparaît une difficulté à première vue insurmontable. Mais il y a bien un moment où il ne faut plus qu'agir, si on veut obtenir de vrais résultats.

Si la réflexion s'amplifie au point d'inhiber l'action, on débouche sur une poésie qui n'a pas de vigueur sur le plan rythmique, dont les images sont sans vie, sans couleur, sans volume, même. Evidemment, la fibre intellectuelle des lecteurs modernes peut être satisfaite, parallèlement, par la présence d'idées profondes ; car le peu d'énergie qui aura été laissé à l'action aura quand même pu permettre l'expression ornée de purs concepts. Mais la poésie alors tend à se confondre avec la philosophie en beau style : j'en ai déjà parlé. Que les idées soient issues de poètes comme Mallarmé n'y change vraiment rien.

De toutes façons, la philosophie restera toujours plus pratique que l'art, pour ce qui est de développer des idées. La preuve en est que Robbe-Grillet, qui prétendait pouvoir faire un discours sur le roman en même temps qu'il écrivait ses romans, a quand même publié des écrits purement théoriques, par surcroît. La part de discours intellectuel est devenue surabondante. Si cela continue, les écrivains français seront juste chargés de promouvoir les écrivains américains qui leur plaisent : car les romanciers, aux Etats-Unis, continuent de raconter des histoires, comme on dit ! C'est qu'en France, la littérature universitaire, les commentaires des intellectuels patentés connaissent une hypertrophie qui tient de la déraison. L'Etat ne subventionne que les discours intellectuels et le public est happé par le marché anglophone : la suite est facile à deviner.

Bien sûr, l'intelligence critique doit rester ; mais il faut aider les poètes qui produisent, et non ceux qui commentent en ayant l'air de produire.

Il faut en outre mettre fin à l'obligation, pour les poètes, de justifier leur démarche, et, partant, d'être autant des enseignants - des intellectuels - que des artistes : rien n'est plus funeste. L'art est libre, ou n'est pas ; toute obligation, même fondée sur l'intelligence divine, doit être combattue. Les contraintes d'Etat, de fait, ruinent l'action, au lieu de la rendre plus sûre : elles finissent par y faire obstacle. C'est d'ailleurs vrai dans d'autres domaines que l'art...

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
Mercredi 28 Novembre 2007

Pour la première fois depuis longtemps, je suis récemment allé au théâtre, pour voir la première, à Genève, de L'Acte inconnu, de Valère Novarina. J'avais été invité par l'écrivain même, et je me faisais une joie d'aller voir cette représentation, car, ayant ouï parler de son succès, à Avignon, et sachant que l'auteur était à moitié de Thonon, j'avais déjà acheté le texte à Genève, et l'avais lu avec plaisir.

Dans le même temps, l'écrivain franco-suisse inaugurait, dans le salon de la Comédie, où se jouait sa pièce, une exposition de plusieurs de ses tableaux. Egalement invité au vernissage, j'ai, naturellement, commencé par aller voir cette peinture assez sublime.

Les sujets sont souvent bibliques, ou hérités du symbolisme chrétien, en tout cas. Mais le style n'est pas conventionnel : c'est un peu comme si les scènes bibliques étaient exprimées depuis le monde spirituel même, mais un monde spirituel quelque peu spectral. Il s'agit de formes, dont on peut dire qu'elles ont un rapport avec les formes-pensées que peignait Kandinsky. Cela crée une expressivité remarquable. L'ange qui donne la braise au prophète est étonnant : il a réellement l'air d'un ange, mais sa forme est celle de rayons blancs qui s'assemblent d'une façon vaguement humaine, surtout pour ce qui est de la tête. Le pélican, que Valère Novarina a peint, est également grandiose : il crie, quand la plaie vient, d'une manière profondément pathétique, et humaine. La plaie elle-même gicle comme un éclaboussement bleu, une pluie de saphirs dont se nourrissent les espaces.

Il y avait d'autres tableaux, tous très beaux, certains plus impressionnants que d'autres.

Pour la pièce, elle matérialise un texte déjà sublime d'une façon magistrale. La trame n'a pas de rationalité apparente, même si on perçoit une progression qui est l'essence du Drame. Dans ses écrits théoriques, Novarina a insisté sur le rôle de l'acteur, qui était de rendre palpable, en sons, en images, en corps, le mystère d'un texte. Et de fait, sa pièce a quelque chose de profondément musical. On y chante et on y joue de la musique, bien sûr, mais même sans cela, le rythme y est sublime, et ne s'y sent parfaitement que dans la représentation. La force de tirades dont les paroles sont taillées dans un tissu sonore d'une extraordinaire richesse est bien ressentie, quand on la voit assumée par une bouche. Il apparaît alors aisément que l'effort de compréhension que l'on se sent obligé de faire lors de la lecture silencieuse est vain : le texte vaut aussi comme objet sonore. Certains passages sont prononcés en une langue totalement inventée. Ce n'est plus que sons mêlés, inspirés par les gnomes.

La satire, du reste, est omniprésente. Mais il n'y a pas qu'elle. Certains passages sont réellement mystiques. Tout est fondu, comme en un alchimique creuset.

On peut parler d'une grande farce initiatique. Et à voir, c'est sublime : on ne s'ennuie jamais, alors même que l'intrigue est inaccessible à l'entendement, comme je l'ai dit. On est toujours pris par la force du langage, de la représentation, du charme qui se dégage de l'opération scénique. C'est une forme de mystère, oui, de mystère farcesque et comique. C'est assez divin ; Valère Novarina est un immense artiste.

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
Samedi 24 Novembre 2007

Je vois souvent des gens parler avec douleur des membres de leur famille qui ont été tués simplement parce qu'ils étaient juifs, durant la Seconde Guerre mondiale, et j'ai déjà évoqué le récit d'enfance, à la fois terrible sur le fond, et magnifique formellement, de Jean-Claude Moscovici, à ce sujet. J'ai bien aimé, je l'avais dit alors, que M. Moscovici parle d'abord de sa propre expérience, et qu'il évite les digressions historiques : ce qu'il ne dit pas s'infère de ce qu'on sait.

Maintenant, je dois précisément dire qu'aucun membre de ma famille proche n'a été emmené dans un camp de concentration pour y être tué. Or, j'ai bien eu un arrière-grand-père juif, mais il vivait en zone libre, à Limoges, où (comme le père de Jean-Claude Moscovici) il exerçait la profession de médecin, et lui n'eut pas d'ennui particulier durant l'Occupation. Pourtant, m'a dit ma grand-mère, il accueillit et cacha chez lui des Juifs que la police poursuivait. Mais il ne fut pas inquiété, peut-être parce qu'il s'était marié avec une catholique de la bourgeoisie de Limoges.

A vrai dire, c'était un second mariage. Il avait d'abord épousé une cousine. Mais, à ce qu'on dit dans la famille, cela s'était mal passé. Sans qu'on en connaisse la raison, d'autres membres de la famille avaient poussé cette cousine à abandonner son mari, et évidemment, il l'avait mal pris. Il était parti de Paris, où toute sa famille alors demeurait, profitant d'un poste qui se libérait à Limoges, où il arriva seul. Il s'y fit de nouvelles relations, sans lien avec sa famille d'origine.

Je ne sais si ses ennuis avec sa première épouse sont venus d'un penchant pour le christianisme. De fait, à son gendre, mon grand-père, il parlait souvent de l'âme russe et de Dostoïevski, qu'il vénérait, et cela faisait rire mon grand-père, qui, quoique baptisé selon le rite romain, a toujours été athée, et qui avait le même genre de philosophie que le poète Guillevic : j'y ai déjà fait allusion. Ma grand-mère, qui adorait son père, était foncièrement mystique, et elle avait acheté les œuvres complètes de Teilhard de Chardin ; et elle reprochait, encore cinquante après, ce ricanement, à son mari ; mais celui-ci niait l'avoir eu. Cependant, pour lui, son beau-père avait été naïf à force de mysticisme : on le sentait, quand il en évoquait la mémoire. Peut-être, au fond, que c'est ce que la propre famille de mon arrière-grand-père lui avait déjà reproché. Son humanitarisme mystique paraissait sans doute dérisoire à la plupart des gens, quelle que fût leur religion d'origine.

Si je remonte le temps plus loin, je dois dire que mon arrière-grand-père venait de l'Empire ottoman. Son père, médecin des douanes portuaires, avait été ennobli par le Grand Turc : il était bey. C'était en fait l'équivalent d'un titre de fonctionnaire. Selon les papiers officiels qui nous restent, ce trisaïeul fut un jour tué d'un coup de hache, à Tripoli de Syrie, dans l'actuel Liban. Ma grand-mère m'a raconté que la cause en était le jeu, et qu'un Arabe avait commis le forfait. On peut supposer que si mon ancêtre avait été arabe aussi, l'affaire se fût mieux arrangée. Mais je n'en sais pas davantage.

Toute la famille a alors déménagé pour la France, où mon arrière-grand-père avait déjà acquis le titre de médecin.

Si on remonte encore en arrière, je dois dire que mon bisaïeul portait en réalité un nom allemand : au départ, la famille devait venir des limites entre l'Allemagne et la Pologne. Certains membres de la famille ont longtemps demeuré en Roumanie, ou dans d'autres pays de l'Europe centrale.

Bref, c'est une histoire classique, qui révèle des choses, qui a un air oriental, qui me lie, peut-être, à un monde particulier, mais qui est, je crois, très commune à beaucoup de Français actuels. Et dans toute cette histoire, je dois le dire, rien qui relie des membres proches de ma famille à l'holocauste nazi. Ma grand-mère m'y a quand même sensibilisé à propos de Martin Gray, car comme elle s'était installée à Grasse, nous étions allés voir la plaque qui commémorait la destruction de sa famille, dans un incendie. Cependant, je n'ai rien à témoigner, à ce sujet. Je crois me souvenir que certains ont critiqué Martin Gray, du reste, mais j'ai oublié pourquoi.

J'en tire, cependant, que le tempérament de mon arrière-grand-père m'eût plu, et que, à plusieurs égards, j'ai des points communs avec lui. Moi aussi, j'ai été fasciné par l'âme russe. En quelque sorte, l'image vivante de ce bisaïeul reste avec moi, et lance ses rayons sur mon âme.

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
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