Souvent, le soir, je lis à haute voix (pour des raisons que je n'ai pas envie d'expliciter) ce qu'il faut bien qualifier de sous-produit, une bande dessinée adaptée du film Pinocchio, de Walt Disney - film qui était lui-même adapté d'un roman italien dont j'ai oublié l'auteur (et que je n'ai pas lu).
Cette version du cinéaste américain est à certains égards plutôt absurde - grotesque -, et, par exemple, je n'ai toujours pas compris la cohérence qu'il y avait à présenter les deux méchants de l'histoire sous les traits d'animaux, alors que tous les autres personnages ont une figure humaine. Jiminy Cricket est une conscience, un ange gardien, un être de l'âme - une abstraction, eût dit David Lynch : dans ce cas, je comprends ; mais pour le brigand Grandcoquin et son acolyte, cela reste obscur.
Cependant, je demeure profondément touché par des motifs, des thèmes que je trouve d'une beauté éblouissante, et dont je me souviens, à présent, qu'ils m'ont toujours bouleversé, même quand j'étais tout petit et que je lisais la même histoire. Je possédais alors un simple texte illustré par des images du même film.
J'adore, en particulier, la fée bleue. Elle est kitsch comme la Good Witch de David Lynch (dans Wild at Heart), mais il ne faut pas regarder toujours à l'apparence extérieure, au sein d'un récit : la façon dont les choses s'agencent suffit souvent à créer une forme de magie dont la profondeur est insondable, et donne aux êtres les plus stéréotypés une vie qui leur vient du plus haut des cieux.
Le vieux Geppetto prie l'étoile des vœux, qu'il voit briller depuis sa fenêtre, de donner vie à son petit pantin de bois, et bientôt, alors qu'il s'est endormi, la clarté de cette étoile vient inonder sa chambre. Sans tarder, elle prend l'apparence d'une fée bleue qui a peu de formes mais que je trouve d'un charme érotique infini. La confusion est ici complète - comme, encore, dans les films de David Lynch, ou ses photographies de nu, représentant à la fois des rêves et des objets de désir, et cela peut choquer, mais c'est un fait : je ne suis pas convaincu qu'il soit si facile que beaucoup le croient de distinguer l'amour humain de l'amour divin. L'intellect n'en décide pas à sa guise, en réalité.Quoi qu'il en soit, cette fée est ailée comme une libellule, et elle porte une robe bleue légère, à la façon d'une actrice de music-hall ; elle est blonde comme l'or, a le visage lisse, la poitrine délicate, à peine visible ; et elle livre tout son amour (les rayons de son cœur passant par sa baguette ornée d'une étoile - membre spécifique et vivant des anges faits femmes) - et le pantin s'anime, comme on sait. Le mystère est plus grand encore que dans Frankenstein : la vie est d'origine définitivement divine, même si la fée la lie au bois par son aiguille à tricoter occulte.
Une fée, du reste, n'est pas tout à fait un ange ; elle a quelque chose de plus terrestre, qui se lie à l'amour des choses, et non simplement des idées pures. C'est aussi ce qui est si poignant, de mon point de vue, dans cette fée bleue de Pinocchio.
L'histoire est intéressante par d'autres aspects. Le célèbre épisode de la baleine Monstro est sublime, également. Comment Geppetto peut-il vivre dans son ventre ? C'est une question que je me suis longtemps posée : le mystère là encore est insondable. La lecture de l'épisode de Jonas, dans la Bible, ne m'a éclairé qu'en partie.
J'adore ces histoires au sein desquelles on a le sentiment qu'une énigme surgit, qu'elle dissimule une loi profonde de l'univers, quelque chose de grandiose, mais qui n'est pas dit, qui reste, précisément, caché. La lettre de Geppetto écrite depuis le ventre de Monstro est étrange ; apportée à Pinocchio par une colombe rayonnante et couronnée d'or, elle vient bien d'un autre monde.
Le pantin animé sauve son démiurge en donnant sa propre vie. Cependant, la fée bleue revient, et accomplit un second miracle, plus grand encore que le premier : le don d'un corps entièrement humain - et donc, entièrement vivant, et non simplement animé - à la marionnette. Tout cela me paraît d'une beauté à couper le souffle. Cela peut paraître ridicule, mais pour moi, l'Italien qui a inventé cette histoire est un pur génie.
Depuis des années, j'entendais parler de ce film, Kwaïdan, qui pour moi était devenu mythique : c'était une référence dans le fantastique japonais. Je l'ai vu.
Le rythme en est lent et méditatif, et, à vrai dire, il donne le sentiment que, par le réalisateur, le fantastique est vécu comme quelque chose de sacré, de terrible, de très particulier. Or, c'est malheureux à dire, mais son film ne montre pas forcément des dieux dont dépend le sort d'une grande partie de l'humanité : seulement des êtres dont l'action a une portée restreinte. Il s'agit de petits dieux, comme eussent dit les anciens Grecs : leur action ne concerne qu'un individu, un village, une famille ; cela ne va pas plus loin. Il n'y a donc pas besoin d'en faire un plat, a priori.
Evidemment, avec les progrès du matérialisme, tout phénomène surnaturel - toute manifestation du monde des esprits, grands ou petits -, devient extraordinaire, et renvoie à la vaste question de l'existence ou non de l'âme, de l'esprit des choses, indépendamment de la matière. Or, il semble bien que les Japonais aient suivi sur ce point les Occidentaux, beaucoup plus que les Chinois, par exemple : car j'ai vu des films fantastiques chinois au sein desquels, comme dans l'épopée, le merveilleux ne pose pas de problème métaphysique sur sa réalité propre.
Cela dit, le réalisateur de Kwaïdan voulait peut-être rester bien accessible au public occidental. On trouve encore beaucoup de merveilleux, dans le cinéma japonais. Mais il faut l'avouer : soit il s'est mêlé à la science-fiction, comme en Occident même ; soit il est désordonné et ne s'assume pas forcément en tant que mythologie, tendant plutôt à exploiter visuellement des fragments de folklore ; soit il est clairement allégorique, un peu comme chez Kurosawa, dont le film Rêves est somme toute imité de Kwaïdan. Il lui est peut-être supérieur, du reste ; car les divinités de la nature qu'il montre à l'image conservent une certaine dignité héritée du Japon traditionnel, alors que, dans Kwaïdan, elles ont des réactions très humaines, assez prosaïques, voire vulgaires, ce qui ôte à leur manifestation par l'image une part de la poésie qui leur est liée en profondeur.
Mais cela leur donne aussi de la crédibilité. Ces fantômes, cette dame de l'hiver, cet esprit du thé, ce spectre, ne sont pas seulement de belles émanations du monde spirituel, mais aussi des facteurs de peur, et sont saisis dans la vie réelle. Ils ne se contentent pas d'apparaître aux enfants ou aux alpinistes fatigués : ils tuent les bûcherons de leur souffle glacé, ils persécutent les sacrilèges jusqu'à les rendre fous, ils font vieillir en quelques minutes ceux qui les ont trahis, arrachent des oreilles à la main...
C'est assez prenant. Les trois vassaux de l'esprit du thé, chacun vêtu d'une couleur différente, alors que leur maître sourit d'une façon narquoise et vraiment inquiétante, sont sublimes. L'évocation du passé héroïque japonais et de l'épopée des Genji, a quelque chose de magique, de solennel. Et la précision avec laquelle on parle des caractéristiques de la divinité terrestre, dans le conte sur la fée des neiges, est troublante : elle ne vieillit pas, par exemple. Or, cela ne l'empêche pas d'être bien charnelle : délibérément, le réalisateur a montré ses seins nus, couverts de baisers par son amant - le simple bûcheron dont elle est tombée amoureuse -, sous la clarté d'un soleil étrange, parmi les blés. La portée en est puissamment érotique. Et de fait, comme les anciens Grecs, les Japonais aiment montrer les amours très charnelles des êtres magiques : on peut le voir dans des mangas. Cela donne un sentiment extrêmement poignant de bonheur terrestre : connaître charnellement un ange fait femme, une fée, quelle ivresse, rien que d'y penser ! D'ordinaire, cela n'arrive qu'en rêve. La beauté de ce film vient précisément, du reste, qu'il présente des rêves assez matérialisés et mêlés à la vie éveillée pour se faire oublier comme rêves.
L'été dernier, je suis allé dîner en haute montagne, dans un chalet inaccessible en hiver : au menu, de délicieux beignets de pomme de terre, une sublime omelette aux chanterelles, et, sur des fraises, une onctueuse crème chantilly, faite avec le lait des environs. Ces derniers étaient sauvages : mais le plateau était ondulé, parsemé de collines et de remparts rocheux.
Les montagnes, au loin, élançaient au soleil du soir leurs sommets enneigés, et un collier de nuages séparait leur tête atrophiée - ou brisée - de leurs corps noirs, qui s'étendaient jusque dans les vallées : sur les pentes d'en bas, les hommes habitaient, semblables à des parasites. Les géants ont fourni un sol. L'énergie qui les mut, et que les hommes ont partiellement saisie, se manifesta bientôt, sous la forme de lueurs électriques en grappes.
Une fois la nuit tombée, le ciel se piqueta d'étoiles, qui me parurent toutes proches. Je crus que j'allais les toucher, et m'emparer d'ors inouïs ! Mais le feu du ciel devait rester hors de ma portée cette fois encore...
Cependant, durant le repas, on me raconta l'histoire d'un couple qui avait dû vendre sa maison, dans la Vallée verte, parce que le mari avait contracté beaucoup de petits emprunts. Or, ils étaient tous fondés sur ce qu'on pourrait nommer le culte de l'image qui s'anime et qui luit de l'intérieur - mais qui a été créée artificiellement par l'homme. De fait, il avait acheté plusieurs postes de télévision, afin que chaque pièce de sa demeure en fût pourvue. Surplombant le tapis de jeu de son nourrisson, un grand écran avait été installé, afin que l'enfant voie en permanence le monde merveilleux de fées peintes puis animées par l'énergie électrique que proposent des artistes idolâtres.
Ces machines étaient la fenêtre d'un monde plus beau ! Mais elles avaient fini par coûter très cher, et l'huissier était venu, et avait tout saisi.
Ensuite, la femme, au sein du couple, dut demander des paniers de nourriture à son père, tant son dénuement était grand. Ses enfants eux-mêmes n'avaient plus rien à manger. Et finalement, la maison dut être vendue.
Ce culte de l'image, alors que tant de splendeurs naturelles ornaient la vue, depuis cette Vallée verte du canton de Boëge, laisse songeur. Même à Paris, c'est absurde, car les trésors d'architecture, ou les statues, la peinture des musées, présents dans cette noble cité, sont de suffisantes portes vers le monde divin, et assurément, ces œuvres d'art innombrables sont le digne équivalent, pour l'âme, des sublimités qu'a créées la nature au sein des Alpes ! Elles ne la nourrissent pas moins. Et les cœurs rayonnants se sont vus soit dans les sites naturels d'une beauté divine, soit chez les gens cultivés qui s'alimentaient d'art et d'une vie mystique élevée.
Cependant, les images animées par l'électricité ont l'air de créer un monde nouveau, et cela m'a rappelé le génial Videodrome, de David Cronenberg. L'image y représente la nouvelle chair : les gens qui passent à la télévision pensent qu'ils ont ressuscité sous une forme sublimée - celle des corps glorieux de la Bible. Evidemment, c'est un leurre : l'image fabriquée artificiellement n'a aucune vie qui lui soit propre. Les êtres humains qu'on a fait mourir ne sont plus que des images mécaniques, des robots de chair dont on remodèle à volonté les membres, selon des principes fonctionnels, mais qui ont perdu, au sens littéral, leur âme. C'est assez éblouissant.
On sait que j'écris de la poésie en vers qui riment. Or, les poètes contemporains rejettent presque tous la rime, ou le vers trop sonore. Nombre d'entre eux me plaisent beaucoup, pourtant : ce n'est pas le problème. Mais en réalité, j'aime aussi beaucoup les poètes anciens, d'une part, et la chanson populaire (qui rime), d'autre part. (J'aime chanter des chansons à la mode à haute voix.)
Je fais donc un choix propre à mon histoire. Je ne cherche pas à être approuvé des censeurs de la mode littéraire : je fais ce qui me fait plaisir, et si ce plaisir est partagé par d'autres, j'en suis heureux. Je ne crois pas important de recevoir des honneurs : pour moi, ce n'est qu'un moyen d'être lu ; or, de mon point de vue, la vraie gloire est de donner du plaisir à ceux dont on est lu.
Si j'ai eu envie d'écrire des vers, c'est après avoir lu des poètes qui en faisaient d'audibles : Hugo, Leconte de Lisle, Lamartine et Baudelaire, notamment, mais aussi, en anglais : Tolkien, Lovecraft et Howard - trois écrivains qui, quoique récents, furent, sur le plan formel, plutôt conservateurs, cherchant eux aussi davantage le plaisir de la lecture et de l'écriture que la reconnaissance officielle des gens intelligents.
De fait, le mythe tel qu'il pouvait être ou non présent, ou non vivace au sein de leur poésie, les intéressait davantage que les prétendues révolutions formelles qui peuvent aussi bien tout disloquer sans rien apporter. Sans doute, le conservatisme formel tend à aller de pair avec la présence de mythes figés, morts, glacés, comme chez les Parnassiens ; mais je crois possible, si les règles sont suivies non pour elles-mêmes, mais pour la façon dont elles créent un rythme, de redonner souffle à ces mythes, de leur rendre leur esprit vivant et immortel, pour ainsi dire. Evidemment, cela demande à ce que les règles classiques imposées par le despotisme de l'orthographe, et n'ayant en réalité aucune valeur poétique en soi, soient abandonnées et même rejetées : elles ont été l'une des causes qui ont favorisé l'abandon et le rejet du vers ; il est normal qu'elles au moins soient abandonnées et rejetées, même par l'amateur de mesures rythmiques audibles !
Cela dit, chacun a son histoire propre. Et celui qui, après avoir lu essentiellement des poètes contemporains (que je n'ai fait, personnellement, que lire parmi les autres, et sans leur accorder plus d'importance, sous prétexte qu'ils étaient contemporains) veut cultiver un beau style en prose, en vers blancs, en prose rythmée, en vers libres, fait ce qu'il veut, à mes yeux. Mais fonder ontologiquement l'interdiction du vers, en prétendant que cela est issu d'une évolution nécessaire et inéluctable, ressortit pour moi à la même tyrannie que celle qui, par exemple, interdisait les hiatus - comme s'il était réellement impossible, à un récitant normalement constitué, de prononcer deux voyelles de suite !
D'ailleurs, ce caractère inéluctable et nécessaire est démenti par les faits, car la chanson populaire redouble d'efforts pour réhabiliter la rime, au travers du rap et du slam, ce qui montre bien que cela correspond dans le public à un besoin qui persiste. Les enfants sont pareils : spontanément, ils aiment la rime, et ne comprennent pas l'intérêt d'une poésie qui ne rime pas ; cela ne leur donne pas de plaisir. Je l'ai expérimenté.
S'en prendre à la rime, à ce qui résonne physiquement à l'ouïe, est en réalité une façon de se rassurer artificiellement sur la pureté de son expérience mystique restituée : le mot, en tant que signe émané du pur intellect, paraît tellement plus spirituel que le son qui le porte ! Mais la vérité est différente : c'est que le son lui-même peut être intériorisé. Et le jour où on aura assez intériorisé la langue même dans ses aspects les plus matériels, et où on sera parvenu à identifier clairement l'écho psychique du son, on s'apercevra que se défier des vers qui s'entendent clairement, comme on l'a fait durant un XXe siècle qui se voulait spiritualisé, mais qui s'est surtout intellectualisé - ce jour-là, dis-je, on recommencera à faire des vers qui s'entendent, quoique, peut-être, plus beaux encore que ceux des classiques, plus inventifs, plus harmonieux, plus réussis : car on ne les fera plus pour suivre mécaniquement la tradition, mais parce qu'on en aura consciemment saisi la nécessité profonde.
En ce sens, l'expérience du vers libre, ou blanc, à laquelle s'est adonné le XXe siècle, ne saurait être regardée comme autre chose que profondément utile à l'Evolution : elle a permis de perfectionner un aspect de la langue qui était resté mal dégrossi, jusque-là. Cependant, aucune évolution n'est linéaire. L'intellectualisme même n'est pas en soi l'Evolution appliquée à l'Esprit. Ce n'est qu'une évolution de l'esprit parmi d'autres. Et le sentiment de la matière doit lui aussi être spiritualisé : non rejeté, et laissé péremptoirement en arrière. L'intellect ne doit pas supprimer l'émotion, mais l'éclairer - l'irriguer de lumière.
Or, la suppression du vers qui s'entend est ressentie à juste titre comme la suppression d'une partie de l'émotion qu'on pouvait ressentir avec l'ancienne poésie. Pour autant, s'est-on libéré des vieilles contraintes du classicisme, comme on le prétend ? Non, puisqu'au contraire, le despotisme de l'orthographe qui avait instinctivement fait regarder certaines règles comme superfétatoires, est resté. Le culte de l'alphabet n'a pas disparu : il a a retrouvé une nouvelle vigueur. Le vers n'est plus matériel : il est devenu, très souvent, typographique. L'anathème jeté contre le vers vient donc, comme c'est souvent le cas, d'une forme de néoclassicisme plus dur encore que l'ancien. C'est masqué ; mais c'est un peu comme la laïcité, qui est fréquemment devenue une véritable doctrine obligatoire, avec la même puissance et les mêmes soutiens institutionnels qu'autrefois le catholicisme. Les règles de la poésie contemporaine sont pareillement assumées par des professeurs d'Université : il faut l'admettre.
J'ai évoqué, il y a déjà quelque temps, l'image forte que constituait un bateau illuminé par son propre éclairage, perdu au milieu de l'océan de ténèbres que représente l'eau de la mer, la nuit, sous les innombrables étoiles de la voûte céleste. J'ai dit que cette image était très présente dans la culture américaine parce que les Anglais, en s'installant sur le continent américain, s'étaient peu mélangés aux autres nations. Mais on peut se demander pourquoi il en est ainsi. Car il est clair que c'est aussi parce que l'image dite du splendide isolement était déjà présente dans l'âme des Anglais, qu'ils ne se sont pas mélangés au reste de l'humanité sur le nouveau continent.
Et de fait, que l'Angleterre soit d'abord une île, au sein de laquelle il a été possible d'édifier un système social relativement juste et stable, protégé du continent européen, et en particulier de la France, montre de quelle façon a pu s'élaborer l'état d'esprit propre à ce pays.
Regardons mieux. Scrutons les symboles comparés de l'Angleterre et de la France, placés sous la lumière de l'histoire. On sait qu'en Angleterre, le saint patron majeur est Georges, le tueur de Dragon : j'y ai fait allusion. Le monstre peut symboliser l'ensemble des forces hostiles qui menacent, ou menacèrent, la Civilisation en Angleterre. C'est en repoussant les troupes normandes et donc françaises que la nation anglaise s'est bâtie. Les ennemis venus de la mer, mais aussi des grandes étendues terrestres, des plaines majestueuses de la France, représentent, traditionnellement, la lame qui coupe l'essor national anglais.
La France est différente : elle pense pouvoir tout absorber, et assimiler les forces venues de l'extérieur, les réorienter à son profit, et bâtir de cette manière un empire. Ainsi, son symbole mystique fut longtemps la sainte Vierge : elle accueille en son sein grandiose et lumineux toutes les actions humaines, et les fait rayonner à partir d'elle-même, ou de sa volonté - que représente l'Enfant divin, et qui par conséquent est sacrée. Cela veut dire qu'aux yeux des Français, la nation s'assimile particulièrement à Dieu. Avant la monarchie de droit divin - l'Absolutisme -, la France, en tant qu'Etat, n'était qu'en gestation. Et alors, le saint patron était moins élevé, dans l'ordre angélique, plus ordinaire : c'était principalement saint Martin ; sainte Geneviève était patronne de Paris. Cependant, la légende de saint Martin rappelle l'idée de partage, si chère à la France : le partage est le moyen de la communion. C'est donc un trait qui est propre à cette nation, et qui précède jusqu'à son désir d'apparaître comme la reine des peuples - comme la Vierge passe pour être celle des anges.
Notons, aussi, que saint Martin, soldat romain, fut, comme saint Georges, un patron des guerriers en général : toute nation héritière de l'Empire romain, dans ses conceptions fondamentales, peut-elle se concevoir autrement que conquérante, et militaire ? C'est le propre de l'Occident. La différence, entre l'Angleterre et la France, est dans le mode de conquête, la manière dont on la conçoit - ou la justifie.
Cela dit, ce sont deux grandes nations.
(Et pour renforcer la démonstration concernant l'aspect militaire des peuples d'Occident, j'aimerais rappeler que le saint patron du royaume de Bourgogne, dont est issue la Savoie, fut aussi un patron spirituel de soldats, de guerriers : c'est Maurice, le centurion de la Légion thébaine d'Egypte, immolé à Agaune sous l'empereur Dioclétien, selon la légende ; la Maison de Savoie, qui assuma la royauté de l'Italie moderne, l'eut personnellement pour guide aux cieux, si je puis dire : comme bonne étoile, au sein de la nuit ! C'était son ange. - Et la Suisse, qui a adopté, pour drapeau, sa croix, à la suite de la Savoie elle-même, en a fait ainsi son propre patron implicite, également !
Or, saint Maurice est connu pour être représenté en beau guerrier d'or, mais il n'a jamais combattu : son combat fut intérieur ; il a vaincu son propre attachement à la Vie terrestre, lui préférant la Justice - et la Vie céleste. Ce fut également un beau symbole, d'abnégation, de sens du sacrifice - et d'intériorisation de la guerre : le combat se fait en soi ; il s'agit de se relier par sa propre âme aux cieux, et non par des conquêtes tout extérieures. Sur le plan physique, saint Maurice est un homme de paix. Cela renvoie à la mystique de François de Sales, qui prônait non la polémique contre les adeptes de Calvin, mais les retrouvailles avec son propre cœur.)
