Présentation

ramiel.fr

Pseudo: ArviblogCatégorie: SociétéRecommander ce blog
   2 3 4 5 6 7 8 9 10 11    
Samedi 03 Novembre 2007

J'avais acheté le Barzaz Breiz, de Théodore Hersart de La Villemarqué, après m'être rendu en Bretagne il y a presque vingt ans : je l'avais alors parcourue à vélo (et à vrai dire, j'avais été déçu de ne pas rencontrer, dans la forêt de Brocéliande, l'ombre de Merlin l'Enchanteur, ni les traces de la Bretagne antique, rien de cet air gothique que quelques années plus tôt j'avais pu contempler en Ecosse, à Edimbourgh, à Stirling).

L'été dernier, je suis retourné en Bretagne, et j'ai décidé de finir la lecture du Barzaz Breiz, et c'est ce que j'ai fait tout récemment, alors que j'étais déjà de retour en Savoie.

C'est un bien beau livre, qui explore de l'intérieur l'âme bretonne. On a pensé que Hersart était un nouvel Homère, mais comme il a réécrit les vieux chants qu'il a commencé par prélever, qu'il les a savamment commentés, les a réinventés, une comparaison avec Virgile serait plus appropriée. Il est une sorte de Virgile de la Bretagne, de fait. En vérité, il m'a aussi beaucoup fait penser à Ramuz.

Celui-ci a tenté d'exprimer le Valais intérieur, qu'au fond il regardait comme étant le pays de ses ancêtres vaudois, mais avant qu'il ne devienne suisse, alors qu'il était encore catholique et savoyard. Ramuz pensait que le paysan valaisan vivait en contact intime avec les forces de la nature, les esprits de la montagne. Et du coup, lorsqu'il pénétrait l'âme de ses personnages, il déployait des mythes traditionnels, peuplait le monde de figures mythologiques, d'anges, de démons, de fantômes.

Cependant, il entretenait avec cela une certaine distance, car il était bien de culture vaudoise et protestante. Il recréait un univers disparu à partir de ce qu'il ressentait, certes, mais en se mettant dans un état d'esprit qui n'était pas ordinairement le sien. Or, jusqu'à un certain point, c'était pareil pour Hersart de La Villemarqué. Il était somme toute de culture française, mais une forme de nostalgie et de romantisme le poussaient à se placer dans l'âme bretonne antique et traditionnelle, et à recréer le monde intérieur des vieux Bretons, dont par sa famille, il était issu.

Ce qui est quelque peu troublant, c'est que Hersart admet, fondamentalement, que les imaginations mythologiques de l'épopée bretonne ne sont que des superstitions : il ne les voit pas comme des symboles, des représentations du monde spirituel. A ses yeux, il s'agit de fabrications sur lesquelles s'est appuyée l'âme nationale de la Bretagne, le sentiment de l'environnement breton. Cette doctrine, sur les mythes, sera poussée et aboutira à la poésie de Leconte de Lisle, qui essayait, à partir des symboles antiques (et le mythe n'est rien d'autre qu'un récit symbolique), d'exprimer le tempérament des nations dont ils étaient issus.

Mais bientôt, la constatation que d'une nation à l'autre, les mêmes motifs mythologiques revenaient constamment, brouillera cette doctrine. On commencera, futilement, par chercher les nations mères, celles dont les autres auraient pris leurs propres mythes, en les imitant, en les copiant. L'idée était déjà chez Voltaire, qui prétendait que les Juifs n'avaient fait qu'imiter les Egyptiens, dans leurs textes sacrés. Et puis, au bout du compte, Jung évoquera des archétypes collectifs liés au subconscient humain en général : le mythe comme expression du sentiment national sera renvoyé à l'espèce humaine tout entière. Mais je crois, personnellement, que le vivant agit conformément aux vérités profondes contenues dans les mythes, que les mythes sont la manifestation symbolique de la vie elle-même, dans son déroulement. C'est l'image qu'on s'en crée en subissant le rythme des choses. Il est de nature profondément poétique : la poésie restitue, précisément, ce rythme des choses, comme le fait la musique, mais en y ajoutant du sens.

Or, justement, grâce à cette poésie néamoins maintenue, Hersart parvient à emmener le lecteur dans des mondes fabuleux, authentiquement homériques. La Bretagne, avec ses montagnes et ses rivages marins, sort, dans son livre, du brouillard des siècles, et demeure aux frontières de l'indistinct, du monde des spectres. C'est poignant ; c'est à la fois lointain et presque accessible, profondément désirable, et comme mis à portée de main, mais aussi fuyant, à la façon de quelque onde légère.

La lecture de son recueil est parfois âpre, répétitive, sans fluidité. Peut-être même que les figures légendaires qui le peuplent sont vaguement artificielles, un peu comme les fantômes de Nodier. Mais il faut reconnaître que c'est un livre de toute première grandeur, qui submerge parfois d'émotion, et ramène réellement, du passé, des choses inouïes.

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
Mercredi 31 Octobre 2007

A l'époque du débat sur le voile islamique, je suis intervenu dans la presse locale et syndicale pour dénoncer certains excès. Car on allait réellement trop loin, en s'en prenant aux femmes qui portaient volontairement ce voile, et en présupposant que la femme musulmane était jusque dans sa conscience profonde l'esclave nécessaire de l'homme musulman. C'était soit nier la liberté de choix de la femme, ou sa capacité à choisir, soit nier que le Musulman pût lui aussi choisir, pût être libre. On partait du principe que l'Islam créait l'absence de libre arbitre intérieur chez la femme : qu'il lui ôtait son âme, en quelque sorte.

Or, c'était inepte, car si la femme est un être humain à part entière, cela vient de la nature, et non de la religion (ou de ce qu'en général on reçoit au cours de l'éducation). Et même si le voile signifiait la soumission, c'était un choix à respecter, s'il était librement effectué. Car devenir moine, ou moniale, c'est aussi choisir la soumission - et même, jusqu'à un certain point, simplement se marier, ou bien devenir fonctionnaire, et ainsi de suite. On accepte de se soumettre aux règles d'une collectivité ! Qu'elles soient d'inspiration religieuse ou philosophique n'y change rien, pour l'esprit impartial - et l'Etat se doit de l'être.

Et puis l'Eglise catholique, elle-même, a-t-elle admis que les femmes pussent recevoir le Saint-Esprit ? Une religion qui n'admet pas le sacerdoce des femmes peut-elle être considérée comme respectant l'égalité entre les sexes ?

Ce débat sur le voile était biaisé par deux choses : la principale était l'image qu'on se fait de la femme en France, et qu'on posait quasiment comme modèle obligatoire ; la seconde était la haine de la religion en général, et de l'Islam en particulier, qui existe au sein d'une partie de la pensée dite laïque.

Cela dit, j'aime, en ce qui me concerne, les lois, qu'elles soient justes ou non. Je ne regarde pas les choses dans l'absolu : cela ne m'intéresse pas. Je trouve cela idiot. J'éprouve une véritable affection pour l'idée de la loi, pour ce qu'elle représente, quel que soit son contenu : une solidarité nationale autour d'un principe estimé juste. Sur ce point, j'ai l'esprit très romain, et j'admire les passages de Virgile au sein desquels il dit que la loi est le refuge des peuples contre l'arbitraire des despotes.

Les lois non écrites, à l'époque du paradis terrestre, étaient certainement excellentes, mais si les Romains ont gravé des lois dans du marbre (et Yahvé sur des Tables, pour ainsi dire), c'est parce que la nature était devenue assez viciée pour que toute loi non écrite soit en réalité une imposture en puissance : le déguisement d'un tyran qui justifie simplement sa prise de pouvoir par la force, et veut soumettre aussi les esprits. C'est ainsi que j'ai généralement ressenti les contestations permanentes dont l'ensemble des lois font fréquemment l'objet : la résurgence d'une forme de barbarie antique qui veut s'imposer à la civilisation romaine.

Bref, je trouve normal de faire respecter une loi quand elle a été votée par le Parlement. C'est le fonctionnement concret de la République, et je le respecte infiniment. Bien sûr, Dieu ne vient pas en personne guider le vote des parlementaires : il n'habite pas en permanence dans la capitale, comme on veut parfois le faire croire. Mais la solidarité nationale qui veut qu'on se soumette aux lois de la République, dans la mesure où elles respectent ses principes, me paraît, elle, divinement mue au sein de l'âme. Elle vit dans le cœur des citoyens, et c'est ce qui est beau.

Cependant, récemment le Conseil d'Etat est allé dans mon sens, à propos du voile islamique, en interdisant aux chefs d'établissement de refuser que les mères accompagnassent les enfants lors des sorties scolaires si elles portaient cet attribut marial (dans le Coran). On a estimé (à juste titre, à mes yeux) que cela relevait de la discrimination. On a reconnu être allé trop loin dans le rejet.

Eh bien, la solidarité nationale oblige à la fois, de mon point de vue, à faire respecter la loi qui a été jadis votée, et la décision du Conseil d'Etat : hors du cadre fixé par la loi, le voile islamique n'a pas à être combattu. Pour celles qui ne veulent pas le porter et auxquelles on l'impose, je réclame personnellement plus de possibilités d'intervention pour la police. Celle-ci est pour moi là pour garantir les libertés fixées par la loi : libertés religieuses, ou philosophiques, selon les individus, et les cas. Je ne crois pas que l'humanité soit assez mûre pour s'en passer, même si c'est mon souhait que le monde redevienne un paradis vide de despotisme ou du désir d'imposer l'arbitraire de sa volonté, ou de ses pensées propres. Je suis d'ailleurs persuadé qu'un jour (qu'en cette vie, je ne verrai sans doute pas), on pourra se passer de police et d'Etat ; mais ce n'est pas pas encore le cas, malheureusement.

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
Samedi 27 Octobre 2007

J'ai réclamé une poésie qui s'entende, et pour moi, une poésie qui s'entend est celle dont le vers est audible en son début et en sa fin, de par les sons mêmes : une pause volontaire, indiquée par la typographie, aurait quelque chose de bien artificiel, compte tenu de la réalité de ce qu'est un enjambement, par exemple.

Cependant, loin de moi l'idée que la rime soit le seul moyen de terminer un vers. La poésie en vieil anglais, que j'ai découverte par J. R. R. Tolkien, et son introduction à Sir Gawain & the Green Knight, m'a montré qu'un système d'allitérations pouvait également créer des vers pouvant s'identifier comme tels à l'oreille (indépendamment de l'espace occupé sur une feuille par l'alphabétisation du poème). Mais on peut aussi s'inspirer de la métrique latine, et inventer un vers fondé sur les accents toniques, comme l'ont fait les Anglais du temps de Shakespeare, en créant une distorsion à la fin d'une séquence rythmique, par exemple un rythme binaire après trois fois un rythme ternaire, ou d'autres combinaisons ; d'autres constructions sont possibles : j'en suis persuadé. Si on regarde concrètement (et non simplement en lisant, et en n'appréhendant pas par la connaissance, consciemment, ce qui s'est effectué, mais en se contentant d'impressions vagues) ce qui s'est fait dans les autres langues, on trouvera certainement des solutions d'un grand intérêt.

Personnellement, je ne connais bien que le latin et l'anglais (en gros) : les autres métriques étrangères me sont inconnues. Cependant, je sais qu'il n'est pas vrai qu'il n'y a qu'en français que la rime est pratiquée. On la trouve dans une poésie noble et élevée, parfois liée à une haute spiritualité, celle des Chinois. Le même son qui revient ne heurte que la sensibilité qui rejette la matière : quand on veut la spiritualiser, la rime paraît appropriée. Or, l'art spiritualise la matière : c'est bien ce qu'il fait ; il n'est pas son rejet : c'est un leurre.

De fait, ce qu'on nomme poésie, je l'ai dit, n'est fréquemment pour moi que le beau style, parfois même mystique, du journal intime actuel, et notamment du journal intime des professeurs de littérature de l'université de Paris, ou du Collège de France. Mais si on y réfléchit bien, ce journal intime raffiné et distingué, dont l'éclat doit beaucoup aux enchaînements subtils d'idées, un peu comme dans la prose d'Emmanuel Kant, peut très bien s'écrire en vers : rien ne l'empêche.

Pour ceux qui pensent que la rime brise le beau silence de l'âme détachée du monde bassement physique, je crois qu'ils devraient d'abord penser à savourer leurs expériences mystiques sans du tout parler. Car ce n'est pas traduire une expérience mystique en rimes, qui la rabaisse, mais tout simplement en mots. On n'échappe pas à cette fatalité en rejetant le vers qui rime. Les mots n'ont rien d'intime : ils viennent de la collectivité, de langues nationales. Si chacun des poètes qui se réclament du divin silence de l'âme et de la lumière radieuse du néant éternel avait été jeté, comme Adam, dans la jardin du monde premier, est-ce qu'ils auraient utilisé le français, pour rendre leurs expériences mystiques ? Non : mais une langue purement individuelle, un idiome inventé par eux pour l'occasion, et ne rappelant jamais, par le moindre indice, la langue de la tribu, de la foule, la rumeur publique, la basse bestialité qui s'exprime dans le bruit de la meute. Or, ils écrivent quand même en français, soit voulant faire croire qu'il s'agit d'une langue divine, soit se mettant en contradiction profonde avec eux-mêmes, puisqu'ils cherchent en réalité à faire admirer par le public leurs expériences intimes et la richesse de leur âme, et non à atteindre à l'authenticité la plus pure. De fait, il est authentique d'aimer le son de la langue, quand on prétend être un poète, c'est à dire un artiste qui manie les mots, et pas seulement les concepts qu'ils véhiculent : les mots sont bien faits de sons ! Le poète aime donc la rime de façon normale et légitime. Même si le français était la langue des dieux, il faudrait admettre que les dieux parlent en vers, et en vers qui riment : car c'était le sentiment profond de ceux qui ont inventé la rime, j'en suis persuadé, et je suis convaincu, aussi, que les Chinois qui font de la poésie rimée partagent ce point de vue !

Dire, aussi, que la rime tient au classicisme, c'est digne qu'on en rie. Il n'en est rien : la rime n'est pas utilisée par les chansonniers par désir de rester fidèle à la tradition ; non, pas du tout : mais parce que c'est un plaisir de l'ouïe qui convient bien à celui créé par le chant même, et la musique. Même les rebelles sociaux du rap utilisent la rime, pour faire mieux résonner dans l'âme leurs idées revendicatrices : c'est dire si la rime n'est qu'un son, et n'a rien à voir avec le classicisme. C'est même une nouvelle forme de dogmatisme, et donc de classicisme, qui interdit absolument la rime. Ceux qui l'interdisent sont d'abord les censeurs de l'université de Paris : comme dans les temps anciens ! Et l'Académie française ne récompense pas spécialement des poètes qui font rimer leurs vers : pas du tout ; et même, bien au contraire. Le conformisme a donc changé de face, puisqu'il interdit la rime. Le vers guindé, abstrait, qui ne s'entend pas, ou qu'on entend mal, du moins, ce vers-là, qui est recommandé, obligatoire, proposé comme un modèle, est celui d'une forme de néoclassicisme pas moins pesant, pour la liberté de l'artiste, que l'ancien.

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
Mercredi 24 Octobre 2007

L'autre jour, est repassé à la télévision le dernier film de Kubrick, Eyes Wide Shut, et c'est un film que j'aime beaucoup. L'action en est initiatique, c'est évident, mais je crois réellement que le château mystérieux où se déroulent des rites érotiques est bien moins kitsch et banal qu'on le dit en général. On feint à ce sujet d'être blasé. Mais le kitsch fonctionne ici très bien. On ne se rend pas assez compte qu'un mystère existe, dans ce château, et qui n'est pas celui simplement de savoir si la prostituée a donné sa vie pour le héros, ou s'il s'agissait seulement d'une mise en scène pour effrayer celui-ci.

Le mystère est totalement ailleurs. Il est dans le rituel païen que l'homme en manteau rouge, muni de son bâton, effectue. J'ai rarement vu quelque chose d'aussi beau, au cinéma. Le mouvement des femmes qui s'embrassent successivement, se transmettant le baiser à la façon d'un don mystique, est sublime : il est parfaitement rythmé, comme une danse, et il s'agit d'une liturgie magnifique. Mais cela va plus loin.

On entend une musique solennelle et grave ; et on voit - et sait - qui en joue. Mais on entend aussi des chants vibrants, tendus, d'un ton remarquablement élevé ; or, à l'image, impossible de voir qui chante. Y a-t-il même quelqu'un, ou le héros imagine-t-il qu'il entend chanter ?

Ce n'est encore rien, toutefois. Car quand on écoute la bande musicale, belle et étrange, de Jocelyn Pook, on s'aperçoit qu'il manque quelque chose : le bruit profond et tonnant du bâton qui s'abat sur le sol, quand la fille choisie par le prêtre doit se lever et partir avec un homme. Il résonne sourdement, comme s'il allait jusqu'aux entrailles de la terre. Or, il est matériellement impossible de faire un tel bruit avec un si petit bâton. Et donc, que se passe-t-il ? Est-on dans l'esprit du héros, du médecin joué par Tom Cruise, ou ce prêtre d'Aphrodite dispose-t-il de vrais pouvoirs, a-t-il la faculté de faire entrer dans un monde nouveau, et d'influer sur l'espace ?

Le château, avec ses portes, ses couloirs à perspectives d'or, est bien un lieu magique. Et quand le héros est choisi, et qu'il s'enfonce, en compagnie d'une fille superbe, et masquée comme une antique prêtresse orientale, au travers des couloirs richement ornés, on a bien le sentiment qu'il se dirige vers une sorte de paradis terrestre, de loge fantasmatique enfin matérialisée par la grâce des dieux de la volupté sainte.

Quand il rentre chez lui, sa femme lui raconte un rêve : or, en son sein, l'épouse vit exactement ce que vivent les filles invitées dans le château à la fois merveilleux et terrible dans lequel est passé son mari. On se prend à se demander si l'épouse a réellement rêvé, ou si, hypnotisée, peut-être, elle n'a pas fait partie anonymement de l'orgie.

Mais Kubrick a fait en réalité un film entièrement onirique. Il se passe durant la nuit magique de Noël, fête ici regardée comme totalement païenne. Du coup, les couleurs lumineuses sont omniprésentes, dans le New York présenté par le réalisateur. Dans chaque pièce nouvelle que pénètre le personnage principal, un sapin se dresse, sublime, plein de couleurs, d'éclat. Même chez les prostituées de rue, il en trouve encore un. Il n'y a que dans le château vénusiaque qu'il n'y en a pas. Et le plus étrange est que non seulement ils se ressemblent tous, mais que, de surcroît, ils sont tous magnifiques. C'en est au point où le médecin joué par Tom Cruise le dit : "Vous avez un beau sapin", lorsqu'il entre je ne sais plus chez quelles gens. La quête initiatique prend part dans un moment en lui-même féerique. L'assouvissement des fantasmes érotiques renvoie à l'espoir de vivre des voluptés d'un ordre divin, qui comblent définitivement le vide intime de l'âme humaine.

Les contrastes de couleurs sont également éblouissants : telle pièce jaune, ornée de meubles vermeils, contient une entrée d'un bleu indigo et rutilant vers une salle de bain ornée d'une fenêtre blanche. Le Soleil et la Lune se sont donné rendez-vous dans les appartements de New York !

Et le rythme du récit, lent, laisse entrer en l'âme du spectateur une attente fascinante. Les acteurs jouent en ayant l'air de toujours méditer, comme dans un film de Lynch, mais avec plus de naturel, moins de folie, et de mysticisme explicite, aussi.

Cela peut paraître assez artificiel, plastiquement froid, comme un roman de Robbe-Grillet, mais en réalité, je crois que c'est un grand film. Il n'est pas plus froid et kitsch que tous les autres films de Kubrick dont on reconnaît que ce sont des chefs-d'œuvre. Les mystères de Cupidon, à notre époque de grand retour à l'ordre moral, apparaissent comme scandaleux ; on cherche des prétextes pour justifier le rejet instinctif de ce beau film. Mais la vérité est que Kubrick a toujours choqué en explorant des genres nouveaux, réputés bas, comme la science-fiction, ou le fantastique, et en osant en faire des films remarquables, frappants, obsédants, qui fleurent avec le sacré - alors que, en principe, il ne devrait pas y avoir de sacré au fond des machines, ou de l'espace matériel, ou dans des hôtels construits sur des cimetières indiens, mais seulement dans les plus nobles préoccupations des intellectuels patentés !

L'espace conçu par les savants modernes a l'air fait pour être sans dieu ; et voici que, tel Teilhard de Chardin, Kubrick parvient à en remettre un, auquel sont sensibles jusqu'aux machines ! La mécanique du sexe elle aussi a ses mystères qu'on ne résout pas par des idées toutes faites, rassurantes, bienfaisantes pour la moralité publique, mais qui se voilent la face, sans doute. Kubrick a simplement fait un grand film érotique.

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
Dimanche 21 Octobre 2007

L'art est un moyen d'accéder à l'intériorité de l'univers. En ce sens, il peut faire figure de science. En effet, ce qui est, est, et il serait absurde de considérer que l'inspiration poétique puisse obtenir des résultats contredisant l'exploration de l'univers par la raison ; mais il serait tout aussi dénué de sens de croire que la raison peut appréhender l'univers par toutes ses facettes. Ce que la raison appréhende sur le plan des forces physiques, le sentiment peut en dévoiler l'essence, ce que j'ai appelé, dans d'autres articles, les subjectivités cosmiques, les pulsions volontaires qui s'incarnent dans les lois physiques.

C'est le sens profond de l'appréhension, par l'esprit poétique, de la hiérarchie des anges, qui ne s'est pas arrêtée avec Denys l'Aréopagite, mais s'est poursuivie et confirmée avec Victor Hugo, comme je l'ai déjà dit sur ce blog. (En Savoie même, une poétesse à la fois mystique et catholique, Marguerite Chevron, a elle aussi repris cette hiérarchie cosmique.) L'art, ensuite, permet, en effet, de représenter symboliquement ce qui a pu être approché par l'âme, par le cœur, et ce qui s'en dégage, l'espèce de rayonnement volontaire, constitué de sensibilité, qui l'habite. De cette façon, il est réellement possible, en passant comme derrière les apparences de la matière, de rencontrer l'esprit des choses.

Cela peut être de grandes et belles choses, mais il ne faut pas commencer par viser trop haut : c'est le meilleur moyen de ne rien voir, de n'être qu'ébloui, et de n'avoir rien à dire. Une telle poésie ne débouche sur rien : elle n'est que le témoignage d'une expérience intense, mais ratée. L'humilité, dans l'appréhension de l'âme des choses, est indispensable.

Il est faux qu'il serait matérialiste, par exemple, de regarder ce qui se meut derrière la forme des pierres, des plantes, des bêtes, du corps humain : bien au contraire, cela atteste de la sincérité d'un point de vue qui ne se limite pas au matérialisme. Car il est vain de combattre le matérialisme en allant au-delà de ses sujets d'étude habituels ; en effet, ils recoupent tout : cela débouche nécessairement sur le néant. C'est au cœur des choses même vulgaires, familières, quotidiennes, qu'il faut commencer par regarder ce qui se meut sur le plan spirituel. Ensuite seulement on peut rêver de toucher à des choses plus générales et plus élevées. Mais en rien il ne faut confondre l'esprit vivant avec les généralisations de l'intellect humain. Il existe une hiérarchie dans la difficulté, et il faut respecter les étapes. Sinon, on court le risque de prendre pour un grand dieu le premier gnome venu, comme qui dirait : le monstre qui se tient au seuil, pour le créateur de l'univers !

A notre époque, c'est courant. Dès qu'on a une vision, dès qu'on distingue quelque chose de l'autre côté, pour ainsi dire, on croit être face à la divinité, qu'on imagine à tort comme un gros et immense monolithe, uniforme et absolu. Les fées sont les reflets de la déesse, mais elles ont une existence propre : la robe d'une fée peut être prise pour le visage d'un dieu. Lovecraft a vu, en rêve, des monstres, et les a pris pour des démiurges ; mais ils ne créaient que ce qu'ils pouvaient. Et il n'a pas vu ce qui pouvait encore se dresser derrière eux, comme source de lumière, parce que son matérialisme a provoqué sa terreur, une épouvante aveuglante, dès qu'il a eu franchi le seuil.

Tout spectre des marais n'est pas le prince des ténèbres ; tout ange n'est pas le dieu très haut. Il faut apprendre à maîtriser sa pensée même au sein du rêve éveillé.

Cela dit, quand on est, ainsi, pas à pas, calmement, parvenu, en fin de compte, à saisir ce qui, sur le plan intérieur, spirituel, est spécifiquement humain, on peut aussi se dire qu'on entre dans ce qui constitue les grands ensembles célestes. Car cela est lié : par l'Homme seul peut-on approcher ce qui est d'un ordre véritablement divin.

Le véritable mysticisme est forcément humaniste. Teilhard de Chardin l'avait bien compris : le sens profond de l'univers se décèle à partir de l'Homme, parce que l'Homme est la dernière création de l'univers ; par conséquent, rien ne montre mieux que l'Homme ce que l'univers contient en potentialité. Le temps, en effet, manifeste peu à peu les forces qui habitent la matière, et non d'une façon soudaine, brusque et définitive.

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
   2 3 4 5 6 7 8 9 10 11    
Créer un blog sur arviblog.com - Contact - C.G.U. - Reporter un abus