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Mercredi 17 Octobre 2007

Dans un article précédent, j'ai évoqué les causes de l'évolution de la poésie comme essentiellement liées aux progrès de la lecture silencieuse et de l'intellectualisation du langage. De fait, à mes yeux, si, en soi, la lecture silencieuse récemment acquise témoigne d'un vrai progrès intellectuel, les effets sur la poésie en ont été, a contrario, globalement néfastes.

Elle a dû s'adapter, sans doute, et rester elle-même dans de la lecture silencieuse. Or, à cet égard, la qualité morale dont depuis longtemps s'était revêtue la poésie a prévalu sur son caractère objectif, matériel.
En effet, puisque la lecture silencieuse apparaissait comme un progrès, il apparut, aussi, qu'une poésie reposant trop sur le son, et comportant mesures et rimes, était contraire à cette évolution du langage écrit en général : on a donc supprimé les rimes et même les mesures, afin de conserver à la poésie son aura, son caractère raffiné et distingué : ce qui la rendait belle aux yeux des gens distingués.

Mais, ce faisant, on l'a dénaturée. Le caractère de la poésie était en principe de s'opposer à la lecture silencieuse : elle devait être prononcée à haute voix. Elle pouvait donc apparaître comme un reliquat d'un passé barbare et bassement matériel, au sein duquel la langue ne se concevait qu'au travers de son expression physique et extérieure, sonore. Elle était menacée de disparaître, au sein de l'écrit, et, dans l'esprit du public, d'être remplacée par la chanson. Car les gens ordinaires continuent bien de parler en utilisant les muscles de leur bouche, à vrai dire ! La lecture silencieuse n'a rendu que peu de gens télépathes...

Sur ce point, on se leurre profondément. Il est vrai que dans la lecture silencieuse, les mots renvoient presque directement aux concepts, et qu'on peut les comprendre sans savoir comment ils se prononcent : tout le monde l'a remarqué. Les signes dits morphologiques, exprimant le nombre, le genre, la personne, sont fréquemment dans ce cas : ils peuvent très bien être en soi inaudibles, et pourtant, au regard, ils sont signifiants.

Il n'en demeure pas moins que l'alphabet romain qu'on utilise restitue en principe les sons, non les concepts. Même les signes morphologiques n'ont pas de valeur absolue et viennent de sons qui se sont réellement prononcés. Le phénomène de la lecture silencieuse signifie que, sur le plan psychique, il n'existe pas seulement des reflets de ce qu'on voit, mais aussi des échos de ce qu'on entend : il existe des représentations de sons.

Certains prétendent qu'on ne peut pas rêver de sons : cela réveillerait, peut-être ! Mais si on ouvre les yeux d'un dormeur, il se réveille aussi. Il n'y a pas de spécificité du son, qui a son pendant au sein de l'âme au même titre que la vue, le tact, ou une autre sensation. Et donc, la poésie en tant que système de sons existe dans la lecture silencieuse, tout comme le souvenir d'un tableau de peinture, ou bien un air de musique dont on rêve - ou qu'on lit sur une partition.

Mais quoi ! la rime entendue intérieurement va-t-elle réveiller de leur sphère trop élevée les penseurs mystiques qui font aujourd'hui de la poésie ? Craignent-ils d'être obligés de redescendre sur terre ? De fait, ceux qui fuient la rime fuient aussi, en général, la métaphore, l'image créée par l'âme, parce qu'elle saisit celle-ci dans une réalité qui l'attache trop.

Est-ce cohérent, néanmoins ? Leurs mots nomment des réalités ordinaires, et leurs rythmes sont prosaïques : ce sont ceux de la grammaire elle-même ; du sens. L'élévation de la poésie n'est, dès lors, plus que dans les concepts. On atteint le point culminant de la tradition platonicienne ; mais ce faisant, on sort de la poésie proprement dite, qui est musique, image, métaphores, émotions concrètes.

En quoi une rime est-elle poétique, peut-on toutefois demander.

C'est assez clair : la rime sonne l'heure de la fin d'un cycle respiratoire, indispensable à l'époque où la poésie était chantée. Cela dit, dans la vie, on respire bien, lorsqu'on parle en prose : il s'agissait de créer l'idée d'une mesure, d'un rythme régulier, et de maîtriser la respiration, comme dans le yoga. Alors, pensait-on, les idées pleines de sagesse venaient dans l'âme, et les images étaient des symboles, correspondaient à des révélations, des visions.

Eh bien, c'est l'essence de la poésie, qu'on le veuille ou non. Si on s'oppose à ces idées, à quoi bon faire de la poésie ? Pour le prestige ? Mais le matérialisme en réserve bien assez (et d'ailleurs, de façon justifiée) aux inventeurs de technologies nouvelles : il faut se recycler.

Ce qui est sûr, c'est qu'on n'a pas le droit d'exiger d'un poète qu'il partage les présupposés du matérialisme.

Or, dans la lecture silencieuse, ce rythme régulier, avec la rime périodique qui sonne la fin d'un cycle, à la façon d'un dernier rayon du soleil qui se couche, ou d'un son de clochette d'argent, lorsque viennent les Vêpres ; dans la lecture silencieuse, dis-je, cela s'entend aussi : le rythme est également vécu, puisque le son est vécu. Pour retrouver du sens à la rime, il suffit d'assumer la vie de l'âme telle qu'elle est, et cesser de vouloir l'intellectualiser de force.

L'âme est déjà de nature spirituelle : l'intellectualiser, c'est la ligoter à partir d'observations du monde physique ; non la spiritualiser. C'est la matière, au contraire, qu'on spiritualise en lui donnant une âme : le son qu'on spiritualise par le rythme et la mélodie.

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
Dimanche 14 Octobre 2007

A propos de La Légende de la Mort, de Le Braz, et du Barzaz Breiz, de Hersart de La Villemarqué, on peut parler de Bibles de la Bretagne. Mais quelles sont celles de la Savoie ?

Je crois que d'abord, l'Introduction à la vie dévote et le Traité de l'Amour de Dieu, de François de Sales, et Les Soirées de Saint-Pétersbourg, de Joseph de Maistre, sont fondamentaux ; on peut y ajouter le Voyage autour de ma chambre, de Xavier de Maistre. L'arrière-plan spirituel de la Savoie se trouve en fait dans ces quatre ouvrages, qui pourtant ne parlent pas de la Savoie. Même le petit livre humoristique de Xavier de Maistre traduit une tendance des Savoyards à l'imagination, face à l'encerclement des montagnes.

C'est mieux rendu, et plus directement, dans Le Lépreux de la cité d'Aoste, du même Xavier de Maistre : le sentiment face aux montagnes y est explicitement décrit. On peut le compléter, en réalité, par la Profession de foi du vicaire savoyard, de Jean-Jacques Rousseau, qui sut parfaitement saisir quelque chose qui habitait en Savoie, dans l'âme des habitants. Il l'a d'ailleurs partagée, cette âme : à l'époque des Charmettes, il fut quasiment un sujet du roi de Sardaigne, étant fonctionnaire du Prince préposé à la confection de la Mappe sarde. Toute sa vie, il s'est avoué citoyen nostalgique de Chambéry, comme Lamartine d'Aix-les-Bains.

Pour entrer plus concrètement encore dans les mœurs du peuple, ses coutumes, ses croyances, il faut lire, sans doute, les deux ouvrages fondamentaux d'Amélie Gex, Vieilles gens et vieilles choses, en prose française, Contes et chansons populaires de Savoie, en vers et en patois, mais avec une traduction en regard de la poétesse même. C'est contemporain d'Anatole Le Braz, et ce n'est pas un hasard. Au reste, la langue savoyarde existe, comme le breton, d'elle s'exhale une certaine âme, une certaine respiration, et, outre Amélie Gex, s'initier à l'art de Just Songeon, poète patoisant dont les Savoyards connaissent les vers célèbres qui les concernent, souvent, s'avère nécessaire.

L'histoire de la Savoie, de son côté, peut être appréhendée par des ouvrages aujourd'hui introuvables, mais pas moins essentiels que les précédents. Pour les temps gothiques, les légendes, le folklore, je crois que la somme de Jacques Replat appelée Bois et vallons, qui date de l'époque romantique, est le livre qu'il faut avoir lu. Pour le XIXe siècle, l'ouvrage indispensable est Les Dernières Années du Roi Charles-Albert, de Charles-Albert Costa de Beauregard, un pur chef-d'œuvre. Pour la période révolutionnaire, plus que les Considérations sur la France, de Joseph de Maistre, qui finalement appartiennent au patrimoine français, il faut sans doute lire le poème épique et prophétique de Jean-Pierre Veyrat appelé Station poétique à l'abbaye de Hautecombe. Le sentiment d'amour que les Savoyards vouent à leur pays peut être appréhendé par l'autre recueil poétique de Veyrat, La Coupe de l'exil.

Ensuite, bien sûr, on peut lire les œuvres restantes des auteurs précédemment cités, ou celles d'autres grands écrivains savoyards, ou apparentés : Pierre Favre, Marc-Claude de Buttet, Jean-François Ducis, François-Amédée Doppet, Antoine Jacquemoud, Marguerite Chevron, Joseph Dessaix, Henry Bordeaux, Charles Buet, François Arnollet, Maurice-Marie Dantand, Samivel, et quelques autres que j'ai dû oublier. Les écrivains des régions voisines ont souvent une sensibilité proche de celle des Savoyards : je pense à Stendhal, pour le Dauphiné ; pour Genève, qui a appartenu à la Savoie, outre Rousseau, on peut penser à Töpffer, à Saussure, mais aussi, finalement, à Amiel, Pourtalès, Cingria... Le Pays de Vaud compte un grand poète qui a été un seigneur savoyard : Othon de Granson ; Ramuz même s'est un jour déclaré savoyard - bien qu'il soit également demeuré un bon Lausannois, en réalité. Parmi les contemporains, on doit évoquer Jean-Vincent Verdonnet, mais aussi Marcel Maillet. Jean de Pingon, dans Les Mémoires du roi Bérold, a certainement cerné quelque chose de fondamental ; même Savoie française ne manque pas d'intérêt. Sur l'autre rive (d'un point de vue politique), et pour le détail des faits, Paul Guichonnet est d'une utilité considérable.

Pour les grands écrivains, qui ont un public national, voire mondial, Michel Butor a écrit quelques beaux poèmes sur son verger savoyard ; Valère Novarina a utilisé les traditions populaires et le patois de Thonon - où il a vécu durant toute son enfance - dans ses pièces, et on dit que son style mythologique doit beaucoup au haut Chablais ; John Berger a évoqué les paysans montagnards avec émotion. Mais les étrangers qui ont su parler de la Savoie ont été nombreux, au cours des siècles. Le plus intéressant est peut-être Mary Shelley, qui se fit genevoise, pour raconter l'histoire de Frankenstein. Dumas a aussi bien évoqué la grande aventure de la conquête du mont-Blanc.

Si on a lu tout ce qui précède, la Savoie telle qu'elle est et fut se manifeste assez clairement.

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
Mercredi 10 Octobre 2007

Je me flatte d'être ouvert à tous les genres, même les plus proscrits, et le récit érotique en est un. En Orient, en Asie, l'érotisme appartient à la culture en général. Il se mêle à la mythologie ; et des traités d'érotisme, on le sait, côtoient des traités de chasse, de médecine, d'astronomie, de religion. Cela fait partie de la vie, et il est sot de rester ignorant à son sujet, dit, en substance, Vâtsyâyâna.

En Occident, Cupidon a fréquemment été assimilé au diable ; Eros, à Lucifer, Vénus à la prostituée des dieux, Priape à un méchant gnome. Peut-être que chez les Romains, l'érotisme existait autant que chez les Japonais (par exemple), de façon aussi naturelle, et que l'Eglise catholique a détruit cette partie de leur tradition. Il en est resté l'Art d'aimer, d'Ovide, qui est assez explicite, et dont on eut des échos, somme toute, dans le beau livre de Brantôme, Les Dames galantes.

Celui-ci renoue avec la vieille tradition, occultée par des siècles de christianisme, et les dames qu'il chante sont à demi fées. L'amour crée des voluptés qui s'assimilent au paradis terrestre. Brantôme fait déjà dans le merveilleux, puisqu'il entre dans le mystère de ce qui est divin en ce monde, la force qui traverse les êtres et immortalise leurs lignées, en leur permettant de se reproduire ! Cupidon est un grand prince d'Arcadie ; l'amour est lié au monde d'Adam et Eve resté pur. Le taoïsme même affirme que celui qui en maîtrise les secrets peut devenir immortel.

Cependant, tout comme Boccace et La Fontaine, Brantôme demeura à la surface, dans les sensations, les situations, ou même les positions : il n'entra pas dans le détail du procès physique. Or, bientôt, le XVIIIe siècle développa une série de romans ressentis comme infernaux, parce qu'on y entrait précisément dans des détails jusque-là interdits, ce qui revenait à diviniser explicitement ce qu'auparavant on avait diabolisé. En parlant de ce qui reste caché, on dévoilait un enfer, et seul le discours était modifié : le ressenti demeurait le même. On bravait une loi enracinée dans l'instinct.

L'Occident, je crois, a conservé cette optique. Le sexe est toujours spontanément regardé comme une infraction, quoi qu'on dise, ou veuille penser. Emmanuelle Arsan le relativisa, en ressuscitant, en français, les récits d'initiation érotique orientaux, mais elle était d'origine thaïlandaise. Cet aspect infernal est plus visible chez Pauline Réage, avec Histoire d'O - que j'ai récemment fini de lire.

Elle adopte le point de vue inverse à celui que d'ordinaire on estime normal : la femme est heureuse des sévices qu'elle subit, parce qu'elle est amoureuse. Or, c'est curieux, car cela introduit à une face cachée des choses - une face honteuse, démoniaque de l'amour. De fait, le style est assez froid et mécanique, comme si tout ce qui se produisait allait de soi. Mais ce qui est décrit, c'est une sorte d'abbaye consacrée à la prostitution à Roissy, près de Paris, et des rites obscènes qui asservissent les femmes aux désirs des mâles. Ce monde a quelque chose de fabuleux, comme peut l'être l'enfer antique : il est rempli de costumes bariolés, étranges, de masques hiératiques - rappelant les anciens cultes -, de bâtiments bizarres, mais qui ont une certaine élégance architecturale. On est dans un monde parallèle.

Il n'y a pas à proprement parler de surnaturel, mais est-ce bien important ? Si dans l'interface de Londres, Harry Potter visite des boutiques de sorcellerie, dans l'interface de Paris, vit le monde d'O.

Le renversement des valeurs, au profit de la jouissance, a cessé d'être en discussion, comme chez Sade ; il est devenu une réalité, et on en voit les effets. Le temple d'Aphrodite a été rétabli.

Pourquoi Pauline Réage a-t-elle voulu créer cet univers, indépendamment du plaisir esthétique qu'on a toujours, lorsqu'un monde étrange et parallèle est créé de façon crédible, comme s'il était implanté dans le nôtre ? On dit qu'elle voulait en fait séduire Jean Paulhan, qu'elle aimait, alors qu'elle n'était pas spécialement belle. Elle lui montrait ce qu'elle était prête à faire, peut-être ; elle créait en lui des fantasmes propres à l'envoûter, le capter.

Evidemment, si Paulhan avait cédé, eût-il vraiment osé aller jusque-là ? L'eût-il pu nerveusement ? Elle-même y était-elle prête ? Ne pouvait-elle s'esquiver en invoquant son droit à la fiction, tout en laissant entendre que des possibilités existaient ? Sans confusion, la séduction n'est guère possible. Le fantasme doit apparaître comme à portée de main.

Ce livre est celui d'une magicienne, d'une habile prêtresse de l'amour. Pauline Réage n'adopte le point de vue d'O qu'en apparence. Elle est une sorte d'adepte d'Aphrodite, une de celles que l'Eglise pourchassait autrefois en les accusant de sorcellerie. Mais à l'âme de l'Homme moderne, cette dame pose une épreuve : les fantasmes même les plus ensorcelants ne doivent-ils pas être surmontés par la raison triomphante, qui les regarde en face sans se laisser briser ? Peut-on être libre, face à la chair et à son pouvoir, ou est-on condamné au travail de Sisyphe, comme l'a instauré, somme toute, l'Eglise romaine, nourrissant d'illusions ceux qui croyaient pouvoir vaincre, en ce monde, la force de Vénus ? Peut-on rester soi, et pleinement humain, sans se perdre dans la volupté charnelle, sans sacrifier sa volonté à ses images ?

C'est un enjeu majeur, au sein de ce siècle qui a dissout le christianisme. Comment concilier la liberté face au dogme et la liberté face à la nature ? Que choisir ? On ne vainc pas son ennemi en l'ignorant ; mais comment vaincre un ennemi invincible, si on lui fait face ? Est-il réellement invincible, cependant ? Et s'il ne l'est pas, quelle brèche ouvrir, pour prendre cette forteresse ? Car Vénus est la reine des cieux, disait Lucrèce. Elle est aussi celle des hommes, du coup.

Est-elle cependant l'impératrice absolue de tout ? En tout cas, on ne vainc pas l'ennemi sans mesurer sa puissance.

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
Dimanche 07 Octobre 2007

A Carnac, je suis allé dans un restaurant pour manger des fruits de mer. Il s'appelait La Brigantine, et je crois que j'y ai passé un moment très agréable. Je voudrais d'ores et déjà placer le récit qui va suivre, quoi qu'il en soit, sous le signe d'un des plus beaux poèmes, à mes yeux, du recueil Carnac, de Guillevic : celui où il dit que les poissons et ce que produit la mer - et qu'ensuite on peut regarder et manger - sont les êtres qui permettent à la mer de se ressentir elle-même - d'être consciente de sa propre existence. Ô la géniale intuition ! C'est infiniment vrai. Mais plus encore, la force de la mer, son énergie, son âme, est transmise à l'homme, quand il en mange les produits, surtout s'ils sont frais, voire crus. On n'est pas un homme de la mer si on n'a pas mangé ses fruits près de son bord.

Et c'est pourquoi, dans le restaurant où je suis allé, j'ai tenu à prendre une assiette du pêcheur, qui est un choix de coquillages surmonté de crustacés. J'avais assez cherché, depuis le début de mon séjour, sur la plage, à marée basse, une telle nourriture, pour avoir envie de la mettre dans mon estomac. Mais je dois dire que je n'ai jamais été très doué, avec mes mains. Je tape vite à l'ordinateur, mais je manie difficilement les objets entre eux. Je suis lent. Comme en plus j'avais décidé de prendre mon temps pour savourer mes fruits de la mer, et m'imprégner de l'esprit de la mer qui s'est concentré en eux - afin de conserver longtemps, en moi, ce qui était quand même l'objet principal de mon voyage, l'esprit de l'océan manifesté en Bretagne -, j'ai commencé à m'éterniser, à table.

Je prenais soin d'accompagner les huîtres de jus de citron, et d'échalottes mêlées au vinaigre ; de baigner les corps des langoustines dans la sauce mayonnaise, et de manger des tartines de beurre salé, pour orner mes bigorneaux. Mais plus encore, je me suis attardé, suivant le conseil de la patronne, à manger l'intérieur des pattes des langoustines, qu'on obtient en brisant leurs pinces, ce qu'elle m'a montré : mais elle le faisait à la vitesse de l'éclair, et je ne l'effectuais que lentement, qui plus est en me faisant mal, car certaines pattes sont hérissées de petits piquants. Le pire a été quand j'ai dû manger mon araignée. J'ai bien cru que j'allais y passer l'après-midi.

Cependant, la patronne l'avait dépecée, afin de m'aider. J'ai alors plaisanté sur ma maladresse, en signalant que j'avais plutôt l'habitude, venant de Haute-Savoie, de manger des marmottes rôties, mais que je l'attendais, elle et d'autres ressortissants de Carnac, pour me montrer comment ils s'y prendraient, eux, pour manger un tel animal. Cela a plutôt amusé le personnel. Je n'aime ni cacher l'endroit d'où je viens, ni me vanter d'en venir. Les mythes sur les Savoyards, bien qu'ils ne soient pas tous très reluisants pour eux, m'amusent aussi, et je les assume volontiers. Il n'y a pas de sot mythe : la marmotte est un animal qui en vaut bien un autre. Et le traditionnel ramoneur, avec son capuchon rouge, ressemble à un lutin. D'ailleurs, des écrivains sentimentaux comme Paul de Kock ont fait l'éloge des ramoneurs savoyards et de leur probité. Dans un roman, ce Paul de Kock a même fait d'un ramoneur de Tarentaise un génie domestique, un gardien des bonnes mœurs envoyé par la Providence. Il faut nourrir le mythe, l'approfondir, plus que le détruire. La poésie fait cela, en tout cas. Et la prose fait ce qu'elle veut.

J'ai eu tout le loisir de constater, par un dessin dédicacé qui était juste au-dessus de moi, que le créateur de Rahan, ce fameux héros préhistorique - bien digne de ces êtres primitifs que je mangeais, ainsi que des mégalithes qui se tenaient tout près, bien sûr -, que le père de Rahan, dis-je, était lui aussi venu dans ce restaurant, et qu'il en avait fait l'éloge. Je l'ai rencontré dans un salon de Haute-Savoie, cet homme charmant, mais j'ai oublié son nom. Je lisais assez Rahan, quand j'étais petit ; j'aimais bien. J'ai même composé un poème, pour lui rendre hommage. Je le publierai, quelque jour prochain.

C'est ce que n'a peut-être pas vu Guillevic, avec ses critiques répétées de l'âme noire de la mer : d'elle sort une âme primitive qu'il fait parfois bon ramener en soi, quand on a les doigts pleins d'entrailles dissoutes d'araignées, mêlées à l'eau salée des huîtres, et le menton luisant. Alors, on fait tourner le couteau, et toute direction nouvelle crée une nouvelle aventure, et de nouvelles occasions de découvrir le monde. L'univers visqueux des coquillages, c'est un peu comme la moelle vivante des os : sans elle, on ne pourrait pas vivre ; le minéral même serait sans vie. La mer est la vie du minéral : on se relie à la vie du minéral en pénétrant la mer de toute son âme, et en se gorgeant d'huîtres sur son rivage.

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
Jeudi 04 Octobre 2007

Quelques lignes de la synthèse du Talmud du Dr A. Cohen (à laquelle j'ai déjà consacré un article) ont attiré mon attention sur les liens qui peuvent exister entre le judaïsme et la science-fiction. Le Dr Cohen, en effet, rappelle, au début de son dernier chapitre, que, contrairement aux autres traditions antiques, le judaïsme ne plaçait pas l'âge d'or dans le passé, mais dans l'avenir, en préparation de la venue du Messie. Le judaïsme est une religion tournée vers l'attente d'un monde meilleur.

De fait, aucune n'a été plus remplie de prophéties et d'annonciations, si je puis dire. C'est bien cette force que constitue l'espoir, l'élan vers le futur, qui a permis au christianisme de l'emporter sur les paganismes. Une perspective pour demain que les vieilles religions d'Occident n'avaient pas, c'était un apport considérable. Les Romains (un peu comme les Français, à vrai dire) divinisaient toujours l'impérial présent : ils le prolongeaient à l'infini ; mais ils n'attendaient pas forcément qu'il s'améliore : cela aurait voulu dire qu'il n'était pas si divin.

Pour ce qui est de l'autre monde, les Juifs, et du coup les Chrétiens, avaient des idées concrètes : ils escomptaient une renaissance dans un monde pas moins réel, mais plus beau ; les Romains, de nouveau, n'avaient à ce sujet que des attentes vagues.

Le temps du Messie régnant concrètement sur un âge d'or, cependant, pouvait encore être distingué du pur monde spirituel obtenu après la résurrection. La gamme, au sein de la progression, était complète : la société même pouvait se perfectionner, en attendant l'âge d'or, et ainsi, au demeurant, le provoquer, accélérer sa venue, puisque le Messie ne pouvait lui-même s'incarner que si les hommes le méritaient.

L'aspiration au progrès social et moral était certainement une caractéristique fondamentale du judaïsme. Or, quand les Juifs se sont mêlés au monde romain, qui, lui, était orienté vers les réussites techniques et les capacités pratiques de l'être humain, et sur l'idée de la Cité vue comme havre protecteur de la Civilisation ainsi que moyen pour l'humanité de vivre physiquement d'une façon comparable aux immortels de l'Olympe, une fusion s'est peu à peu opérée, et quelque chose a été produit, de vivant, de fascinant.

Car l'intervention divine créant dans l'avenir des conditions matérielles permettant une vie meilleure aussi sur le plan moral est l'essence, en général, de la science-fiction. C'est la substance des livres d'Asimov, qu'on sait que j'adore.

Asimov était rempli de l'esprit de l'Empire romain, qu'il avait appréhendé par le biais de Gibbons, dont l'œuvre avait servi de base à son propre cycle de Foundation. Certes, il était athée, mais je suis persuadé qu'il avait conservé dans ses grandes lignes l'esprit du judaïsme, dont il était issu. Or, c'est bien une force mystérieuse, issue de la liberté humaine, qui permet à ses héros - qui sont avant tout des prophètes et des intellectuels, des savants, plus que des guerriers - qui leur permet, dis-je, de fonder des cités saintes, isolées, lointaines, ou cachées, par lesquelles le progrès indéfini peut se poursuivre. Et ce progrès s'exprime au travers de robots pensants gardant l'humanité du malheur, immortels, pareils à un Golem, il faut l'avouer, qui porterait en lui la sagesse de Moïse.

Cet exemple, j'en suis persuadé, n'est pas unique. Et il a fondé la science-fiction telle que nous la connaissons. George Lucas, par exemple, doit beaucoup à Isaac Asimov. Son ordre Jedi est assez comparable à un mélange entre les robots qui gardent l'humanité dans l'ombre, d'une part, et, d'autre part, les grands initiés de la Première & Seconde Fondation, lesquels disposent de pouvoirs psychiques et techniques qui les apparentent à des demi-dieux, à des immortels taoïstes, en quelque sorte ! Dans cette espèce de mythologie du futur, du reste, les seconds succèdent naturellement aux premiers. C'est assez sublime.

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
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