Comme j'étais, cet été, en vacances à Carnac, en Bretagne, j'ai acheté et lu le recueil Carnac, du poète Guillevic, qui y est né. C'était la moindre des choses. Je m'intéresse toujours aux écrivains des régions où je séjourne, et j'avais déjà étudié un poème de Guillevic avec mes élèves, et l'avais bien aimé.
De fait, je n'ai pas, d'abord, été déçu par son style, car il est à la fois concis et suggestif, bien rythmé, synthétique sans excès, point trop précieux, mais rempli d'images fortes et parlantes, distillées sans embrasement, avec circonspection, mais de façon généralement judicieuse. Il m'a même paru que chez lui, la poésie libre - qui ne l'était pas toujours du reste - était légitime, en ce qu'elle était mûrement réfléchie, et pensée à partir de la poésie même : le rythme de ses vers était approprié, non d'une manière globale, mais selon son propos. Il ne se faisait pas une règle, un dogme du vers libre, mais agissait ainsi en fonction d'un ressenti bien contrôlé.
Néanmoins, je n'ai pas tardé à être surpris. J'avais eu un certain mal à trouver, dans les boutiques du bourg, ses écrits. Pourtant, c'était son centenaire, et on parlait de lui partout. Au musée de la Préhistoire, il était constamment cité, à propos des menhirs. A cet égard, ses vers ne surprennent pas, du reste : Guillevic fait l'éloge des mégalithes, les plaçant comme un signe de longévité des œuvres humaines, de l'intelligence et de la pensée d'un pays : il désignait ainsi la communauté du lieu, pour mieux la fondre avec la terre qu'elle occupait.
Ce qui est étonnant, en fait, c'est à quel point il critique la mer, en tant que manifestation du néant. Il lui attribue toute sorte d'intentions malveillantes ; elle est pour lui le vase secret de monstres obscurs. Elle contient, en germe, la destruction de l'humanité, qu'elle recherche en permanence. Elle menace perpétuellement de se dresser, verticale, au-dessus de la terre, de surplomber tout, et de tout noyer. Elle a créé l'idée de Dieu, dit-il ; mais pour lui, elle a créé un leurre : en réalité, elle est la mort.
Cela rappelle Lovecraft, en moins lyrique - ou épique -, en moins imaginatif. Guillevic, pour ainsi dire, pressentait la présence de Cthulhu (celui qui doit un jour vaincre sa propre mort pour tout détruire, depuis les profondeurs de l'océan). Et cette image négative de la mer que Guillevic aussi donnait n'était certainement pas faite pour aider l'économie de Carnac, car c'est la vision positive d'une mer brillante sous le soleil chaud qui attire tant de touristes en ces lieux, bien plus, il faut l'admettre, que les mégalithes, ou la blanche cité de Carnac même. Mais Guillevic, lui, n'aime la mer que quand elle cernée dans les bassins des salines, et qu'elles offrent leurs eaux calmes au soleil couchant, poétise-t-il ; il ne l'aime que quand elle est domestiquée. Sinon, elle lui fait peur, et lui apparaît comme monstrueuse.
Cette vision des choses est tout à fait légitime : comme la haute montagne, jadis, parmi les Savoyards, réputée remplie de démons, comme les épaisses forêts, parcourues de monstres, en France du nord, ou le désert du Sahara, également plein de fantômes, chez les peuples qui vivent à ses rives, la nature sauvage a ses dangers, et semble engloutir les frêles efforts humains pour améliorer les conditions de vie ; elle semble condamner leurs édifices, leurs pompeuses cités, et leur annoncer qu'ils sont vains. De ce que bâtit l'humanité, il ne restera un jour que poudre sans nom !
Mais on peut aussi être fasciné par la mer : les îles de lumière, que fait surgir des eaux le soleil qui se couche, n'ont-elles pas suscité mille vocations, parmi les voyageurs, les marins ? N'ont-elles pas marqué profondément la sensibilité des Bretons, ainsi que leurs vieilles légendes le montrent ? Qui ne connaît Avalon, l'île des fées, du saint Graal ? Des échos en sont clairement perceptibles dans les chants de Hersart de La Villemarqué, ou dans les mémoires de Chateaubriand, même. Il y a parlé de la sylphide de l'écume avec tant de lyrisme !
Lovecraft non plus n'a pas éludé ce charme de la mer ; maintes fois il a évoqué les routes d'argent que la lune traçait sous ses yeux sur les flots, et qui emmenait vers des pays merveilleux l'âme pure des poètes. Il en a fait tout un récit fabuleux, rempli de chats qui parlent, et le protégeant à la façon d'anges, ou d'êtres élémentaires. Les Français l'ont édité sous le titre Démons & merveilles. Lovecraft n'avait rien d'exclusif ni de systématique, comme l'était quand même un peu Guillevic.
Celui-ci était trop froid : il avait des idées trop nettes, trop claires. Par certains côtés, il n'était pas assez poète, pas assez romantique ; il restait trop un fonctionnaire, fils d'un pêcheur qui était devenu gendarme pour échapper à la misère de la vie de marin. Il affectionnait les victoires de la société humaine sur le temps, la nature ; il était comme effrayé par la possibilité qu'aurait la mer de le reprendre à son large. Elle le fascinait, mais même quand elle luisait au soleil, il la fantasmait traîtresse. C'était, à ce point, une forme de paranoïa. La mort est-elle si terrible ? Guillevic était un homme déprimé ; il ne se laissait pas assez aller.
Cela dit, il me reste sympathique. Mon grand-père de Châteauroux, Secrétaire de Mairie dont le père était devenu soldat pour échapper à sa misère paysanne lui aussi était très rationaliste, et ne jurait qu'en la raison laïque et républicaine, en l'esprit scientifique.
Plus qu'à la Bretagne en particulier, Guillevic me fait penser à cette vieille France populaire, souvent un peu crispée, qui a gravi l'échelle sociale en entrant dans la fonction publique. C'est typique d'une époque, et d'un pays dominé par un Etat fort depuis toujours. Guillevic était de Carnac, mais était-il totalement breton ? Ce n'était pas Hersart de La Villemarqué, en tout cas.
Le film The Children of Men, dont j'ai déjà parlé, plaçait, parmi les étrangers cherchant à survivre en se rendant en Angleterre, des réseaux islamistes. Or, en voyant ces images de musulmans armés défiler dans le camp de réfugiés fictif, je me disais que le conflit entre l'Occident et l'Islam traduisait au fond une volonté secrète de rencontrer l'autre, et le refus, en conscience, de le faire, la décision raisonnée de ne pas le faire, de ne pas répondre favorablement à cet appel - mi par orgueil, mi par peur.
J'en suis, en effet, convaincu : l'Islam a à apporter quelque chose à l'Occident. Celui-ci le sent, perçoit confusément un vide, en lui, que la destinée propose de combler ; l'angoisse le saisit et il s'imagine que les musulmans ont pour projet conscient d'envahir le monde.
Je crois, moi, que c'est la providence qui attend de l'Occidental qu'il s'intéresse à l'Islam. Le refus de le faire crée une sensation de manque, de creux qui aspire, aimante, magnétise et transforme une vague inquiétude en profonde épouvante.
On craint de se perdre, en l'autre : c'est normal. Mais quand la peur s'accompagne d'un blocage, d'une idée fixe, elle crée rapidement une forme de panique qui confine à la superstition. Un objet que le temps même a produit, issu de la nature, une religion que l'histoire a créée, issue de l'esprit humain, devient un symbole maléfique. C'est du fétichisme à l'envers. On feint de croire que ce que produit l'être humain peut aller à l'encontre de la nature, alors que l'humanité est issue de la nature profonde de l'univers, et que - je le crois - elle en est même l'aboutissement.
Evidemment, quand l'idée fixe - le préjugé - est largement partagée, au sein d'une nation, on peut aisément croire qu'elle correspond à la réalité : à force d'être répétée, une idée donne toujours l'impression de s'être matérialisée ! C'est ainsi que se développent les fantasmagories dénuées de pathologie apparente, parce que ne donnant lieu à aucun problème social, au sein d'une nation donnée. En effet, la nation tout entière partage soudain le fantasme susceptible d'être incriminé, de telle sorte que, pour saisir ce qu'il peut avoir de bizarre, il faut commencer par sortir du point de vue national, regarder les choses de plus haut.
De fait, une nation n'est jamais qu'une fraction, un début d'espèce qui n'a pas abouti, et qui ne doit pas aboutir, qui doit rester en relation profonde avec les autres, et demeurer susceptible de s'unir à eux, et ne pas se séparer du courant général humain !
Des courants de civilisation peuvent cependant représenter des fractions plus grosses, et faire encore plus illusion, les nations ayant montré depuis quelque temps, maintenant, leurs limites. On confond le grand nombre et l'infini, la vaste étendue et l'univers, la suprématie et la toute-puissance ! Les affrontements entre deux blocs témoignent de la mondialisation, mais pas de l'abandon du fétichisme national. L'est et l'ouest gardent leurs tendances, et leur refus implicite de se regarder comme unis en profondeur. Le nord et le sud, peut-être aussi : peut-être y a-t-il quatre blocs.
Mais le dieu de l'humanité n'est toujours pas unique : on entend bien le confiner à l'un des quatre axes ! Or, quand la nature des choses essaye de mêler celui-ci à celui-là, les faire se rejoindre sur l'étendue qui les sépare, et donner aux uns les qualités des autres, celui qui craint assez cette fusion pour l'assimiler à la confusion et la fuir se croit forcément menacé de toutes parts, assiégé dans l'ombre même, assailli par tout ce qu'il ne voit pas, par les astres : la providence lui est hostile ! Devant lui se trouve Satan. Et il faut que les éléments qui manifestent sa volonté soient porteurs d'une aura démoniaque, s'il veut pouvoir continuer à se présenter, dans son particularisme, comme parfait, idéal, abouti pleinement, sans nul besoin de poursuivre une quelconque évolution par le contact avec autrui, persuadé qu'il est que ses forces propres sont assez divines, en soi, pour lui permettre de se perfectionner à l'infini.
Si on entre, cependant, dans la logique de l'autre, on s'aperçoit qu'il possède bien quelque chose dont on manque. Qu'il soit moins ou plus civilisé n'a aucune importance : ce qu'il faut voir, c'est l'élément qui est en lui une vertu. C'est cela que le destin essaye de faire acquérir. En particulier, la défiance vis à vis des musulmans traduit, en réalité, une forme de nostalgie d'une vie emplie, jusque dans ses détails matériels, d'imagerie sacrée, dominée par les rites qui font sens ; d'une vie immergée par la sensation du divin.
Sans doute, cela fait peur, car dans un monde en permanence habité par des signes sacrés, inspirant une émotion profonde - dégageant, même, une indéniable poésie -, il semble, au rationalisme occidental, que l'individu se perd, qu'il n'a plus la liberté de réfléchir par lui-même, et de s'arracher à ses émotions, pour conserver ou développer une claire raison. Cétait déjà l'opinion de Voltaire, face à l'Islam.
Mais quoi ! le soi divinisé a fini par déboucher sur une sensation de vide, d'abîme : au fond de la logique pure, il n'y a que le néant. Même du temps de Voltaire, Onfray l'a bien dit, les Lumières demeuraient dans un théisme de bon aloi. Aujourd'hui, on est comme arrivé au bout de cette impulsion, et l'épouvante, face au vide sidéral qu'elle dévoile, crée réellement une forme de nostalgie pour le temps rempli d'images et de fables, sur un plan intérieur.
La vraie question est donc de savoir s'il est possible de concilier les deux. C'est celle que pose l'arrivée de l'Islam au sein de l'Occident. Elle se pose à tout être humain qui veut pacifier les relations entre les uns et les autres. A tous ceux qui sont de bonne volonté, comme qui dirait. Et moi, je pense que oui, c'est conciliable, du moment qu'on cherche les voies d'accès, les ponts, et qu'on ne reste pas campé sur sa rive, qu'on n'y bâtit pas de forteresse imprenable, totale, immense. Se défendre est légitime ; refuser de parlementer et d'écouter l'autre, non. Rien de ce qui est humain ne peut être inconciliable. Rien de ce qui est humain peut être inconciliable avec quelque chose qui est venu de la nature : j'irai jusqu'à le dire. L'écologie aussi est possible au sein du développement ! J'y crois.
J'ai acheté récemment l'onéreux catalogue commenté de l'exposition qui a eu lieu à Paris de la production plastique de David Lynch ; je ne le regrette pas : j'adore ce cinéaste, et je l'adore en tant qu'artiste. Dès que j'aborde son univers, je me sens comme aspiré, et je pénètre dans un monde apparemment un peu sombre, mais en réalité chaud, velouté, doux, palpitant de vie paisible et profonde, dans une obscurité qui n'en est pas une. Cela me fait le même effet que les écrits de Rilke.
Cet ouvrage contient une interview du grand homme qui m'a paru très éclairante. Ce qui est étrange, c'est qu'elle commence, de sa part, par des idées en réalité très ésotériques sur l'âme des fourmilières, et une sorte de digression sur le caractère individuel de l'âme humaine : les âmes humaines, dit-il, sont comme des fleurs toutes différentes attachées à un même sol.
Or, soudain, il s'arrête : il s'aperçoit qu'il va beaucoup trop loin dans les révélations sur sa pensée profonde. La dame qui l'interroge ne peut plus du tout le suivre. Plus tard, à propos d'un tableau représentant un insecte rêvant du paradis, elle cherche à lui faire reconnaître que les insectes n'ont pas d'âme ; il répond, néanmoins, qu'il n'en sait rien, qu'il s'agit juste d'un insecte rêvant du paradis.
Lynch, en réalité, donne suffisamment de pistes. Il a déclaré, dans une autre interview, que quand on ne distingue, à travers le rideau, qu'une petite partie du monde qui s'étend derrière, on a forcément peur ; mais que si on pouvait voir l'ensemble, on cesserait d'avoir peur, parce qu'il y a dans l'univers pris globalement une vraie beauté et une vraie cohérence : une forme d'ordre divin.
Ses expériences de méditation transcendantale, nourries de traditions hindouistes, en disent au fond assez long sur sa vision intime du monde. Il a fait allusion, un jour, à la métempsychose. Mais les gens intelligents savent qu'il ne faut pas en parler, qu'il ne faut pas le dire : qu'il vaut mieux, même, donner une image de Lynch plus classique, que cela le rend plus digne d'être admiré.
L'un des deux savants commentateurs employés à évoquer l'art de Lynch, dans le catalogue, affirme que celui-ci a une vision pessimiste et tragique du monde, au sein de laquelle l'absence de sens domine toujours au bout du compte. Même si un artiste qui pense cela paraît toujours intelligent et très moderne, je crois que, dans ce cas précis, c'est peu crédible...
Lynch rejette de toutes façons tout dogme en matière de technique narrative : il se défend d'avoir voulu systématiquement créer des chronologies non linéaires. (J'en ai parlé à propos de Robbe-Grillet.) Mais il refuse aussi de croire au mythe de l'artiste qui a un don, qui est génial dès le départ : pour lui, tout le monde dessine, à la base, et on y éprouve du plaisir, ou pas ; de la passion de le faire naît l'artiste : il n'y a rien d'autre. Il n'admet pas non plus, ainsi, que le génie serait lié à la folie, ou à l'isolement, notamment à propos de Van Gogh : pour Lynch, sa situation n'a pas du tout aidé son art, bien au contraire. Sur tous ces points, je lui donne mille fois raison. Il a compris que le génie était au-delà de l'idée préconçue qu'on peut en avoir, fût-elle d'une originalité et d'une modernité inouïes !
Son réel mysticisme se voit encore quand celle qui l'interroge s'avoue choquée par les formes hideuses qu'il a construites à partir de photographies : il répond qu'en réalité, elles sont hors du temps et de l'espace. Les intérieurs qu'il dessine et colorie n'ont rien à voir, non plus, avec ce qu'il vit, ou ce qu'il voudrait vivre : il dément implicitement avoir une vie comparable à celle de ses personnages, dans ses films. Ces intérieurs sont juste parfaits pour un film tel qu'il le conçoit : ils lui font une forte impression, comme si un mystère s'y tenait caché.
Il a dès lors créé des mythologies, comme dans Twin Peaks.
Dans son exposition de Paris, ses tableaux tout noirs plaçant des sortes de petites têtes blanches au sommet de longs membres filandreux sont sublimes, et montrent, en réalité, une forme de vision de l'âme en tant qu'elle est dans les ténèbres vivantes et chaudes de la couche d'éther qui est dans la terre même. L'obscurité est trompeuse : en fait, cela palpite, cela vit. D'autres tableaux, d'un autre style, ont constitué des formes jaunes et visqueuses, désarticulées, au contraire : et Bob rencontre une entité munie de nombreux bras, ou de membres indicibles, un géant qui est comme le gardien d'un seuil, et qui est hideux, et dont Bob a très peur. C'est une autre forme de vision, exprimée grâce à l'art moderne : des formes volontaires étendues, sans structure interne, mais remplies d'une expressivité incroyable, placées dans la couche boueuse de la terre humide. Bob va dans une forêt incompréhensible pour lui, et les arbres sont des colonnes devant un fond bleu : c'est sublime. Le contraste est d'autant plus fascinant que ce que Bob ne saisit pas, c'est bien un bleu plus chatoyant, plus divin, que le jaune de la terre où il se meut et dont il est fait - et qui tire, par sa couleur, vers la merde.
Les photographies en noir et blanc d'usines désaffectées sont également fascinantes. Lynch montre que la vie de l'élément terrestre est parfaitement matérialisée par les restes de machines dont la nature s'est emparée en les fondant dans son apparent désordre ; dès lors, ces usines palpitent d'une vie souterraine, et la vie même apparaît dans son mécanisme secret. Le mystère des machines qui se meuvent d'elles-mêmes, semble percer : c'est celui de l'organique. A ce stade, les gnomes travaillent, dit quelque part Michel Butor ; et ils peuvent avoir la forme de machines magiques, semblant disposer d'une volonté propre. Ces vues d'usines se situent soudain sur un autre plan. Et Lynch le sait. C'est vraiment un immense artiste ; je l'aime infiniment.
Le progrès de la lecture silencieuse a fait fondamentalement oublier que l'alphabet a d'abord pour fonction de restituer les sons, et non les concepts. Récemment, un universitaire a exprimé le désir de voir utiliser un code visuel en soi imprononçable, mais assimilable à des concepts quand même précis. Un peu comme la croix de Jésus, somme toute. Cependant, si un concept n'est pas clairement désigné par un langage articulé et restitué par de l'alphabet, il se fond dans le flou du ressenti individuel. De fait, fixer les concepts à l'échelle planétaire serait en réalité s'exposer à des conflits entre nations qui comprennent différemment les concepts. Il n'est pas vrai que la philosophie matérialiste elle-même puisse servir de base universelle : un tel procédé séparerait toujours davantage l'Occident du reste du monde.
On ne vit pas directement dans les idées : c'est un leurre. Seuls les anges sont dans ce cas. Le langage lu silencieusement ne renvoie pas directement à des concepts, mais à des sons intériorisés. Comme le monde intérieur, chez les Occidentaux, est dominé par l'intellect, ces sons sont en quelque sorte noyés, et disparaissent devant ce à quoi ils renvoient, les images et les idées désignées par les sons du langage. Mais cela représente-t-il, en soi, un progrès ? Non : pas du tout. C'est l'effet funeste et néfaste d'un progrès : l'humanité perd le sens des réalités ; son esprit s'enferme dans un nuage conceptuel qu'il prend pour la réalité, parce qu'il décrète que le matérialisme meut ce nuage, comme il meut, en théorie, la réalité. C'est une forme de dogmatisme. L'esprit décolle du réel.
Le langage n'est plus perçu comme matériel : il se confond avec ce qu'il désigne. Cela a des conséquences importantes dans toute sorte de domaines, mais le plus immédiatement visible est celui de la poésie : car les évolutions de celle-ci sont principalement dues aux progrès de la lecture silencieuse et à la fusion entre le langage et ce qu'il désigne. La poésie comme objet sonore, accompagnant la musique, est en grande partie ruinée.
Cela existe encore dans la chanson, bien sûr ; mais la tradition issue des trouvères médiévaux, et qui passe par la tragédie classique et le lyrisme romantique, la grande tradition aristocratique et prétendument littéraire, appelle à présent poésie un genre qui demeure dans la pure nuée des concepts, pour l'essentiel. En fait, la poésie a perdu sa qualité première : il n'en reste plus que le vernis moral, acquis au cours des siècles, ou présent, peut-être, dès l'époque des trouvères. Elle n'est plus un phénomène objectif : elle est le beau style et les idées élevées arrangées avec art. La poésie n'est plus un genre indépendant, ayant pour trait principal d'être chantée, ou tout comme, et pouvant donner lieu à de l'invention et à de la composition autant qu'à de l'élocution : elle est devenue avant tout élocution dans les autres genres, et le genre même de poésie est, après le lyrisme romantique, avant tout une forme de journal intime en style transcendantal. L'invention et la composition ne se comprennent pas par rapport au genre de l'ode ou de l'épopée, ou du chant médiéval, mais par rapport au style même du journal intime qui se pose comme poésie. On compose en arrangeant les mots, c'est à dire les idées, et on est inventif dans le style : la poésie n'est plus que cela.
Bien sûr, si on ouvre un recueil de poésie contemporaine, en général, on se trouve face à des vers blancs, ou alors des vers libres. L'idée de mesure, comme en musique, est conservée. Mais pour le vers libre, déjà, il faut se rappeler que la grammaire elle-même rythme une langue : toute prose est une forme de poésie libre. Pour le vers blanc, je ne sais pas si une période de huit syllabes, par exemple, peut réellement s'entendre, et se reconnaître : la prose est rythmée en sus, peut-on dire. Mais il ne faut pas croire qu'une ligne non achevée, sur une page, crée de la poésie. A la rigueur, des vers courts peuvent justifier des vers libres ou blancs : les accents toniques suffisent à instituer un rythme ; les rimes pourraient alors sembler pesantes, ou trop légères, trop proches de la chansonnette. Mais pour des vers plus longs, cela n'a guère de sens.
C'est d'ailleurs à cause de cela que les sujets de la poésie contemporaine sont presque toujours intimes : les vers courts sont appropriés aux sentiments délicats. Un vers long ne s'entend, au fond, qu'avec une rime, ou une marque, en tout cas, que le vers est achevé, un coup de clochette, pour ainsi dire, et cela éveille la conscience à des choses plus extérieures, plus générales, soit dans les événements, soit dans les idées. De fait, il est faux que la rime ne repose sur rien, qu'elle est une règle stupide et arbitraire. J'en reparlerai.
J'ai lu récemment le troisième tome des œuvres complètes de Pierre Teilhard de Chardin, aux éditions du Seuil, intitulé La Vision du passé. En réalité, il s'agit d'un recueil d'articles rassemblés sous ce titre par l'éditeur. Moi-même, je possède et ai déjà lu nombre de volumes de ces œuvres complètes, qu'avait achetées ma grand-mère maternelle, et qui ne les avait guères lues : les pages en étaient en général encore attachées, quand j'en ai hérité.
Quoi qu'il en soit, il m'est bien difficile de distinguer les écrits de Teilhard de Chardin de ce troisième tome, de ceux des premier, deuxième et cinquième, que j'ai déjà pratiqués ; il n'y a que le quatrième, dont le propos soit particulier : le célèbre jésuite n'y parle pas de science, mais de religion exclusivement. Ce n'est d'ailleurs pas son ouvrage le plus original.
Je crois que, dans ce volume de La Vision du passé, les éditeurs ont pensé montrer ce que, pour Teilhard, avait apporté la vision du passé à la compréhension de l'Evolution et de la destinée humaine. De fait, la grande question, pour ce scientifique qui était en même temps un prêtre, était de voir où Dieu pouvait avoir agi dans l'Evolution telle que la science l'avait mise en place : car il ne doutait pas un instant de la valeur des données objectives. Son génie fut précisément d'avoir trouvé une place pour la divinité, qu'on peut contester, naturellement, mais dont on ne peut pas prouver formellement qu'elle est impossible.
Sa grande idée fut que des mouvements généraux emportaient la matière vers ce qu'il appelait l'improbable : toujours plus de vie et de conscience. L'Evolution avait une valeur qualitative. Une force de convergence vers le vivant et le conscient compensait la force d'Entropie, de dispersion de l'énergie. Elle n'était pas un accident fortuit, mais était constitutive de l'univers.
Pour Teilhard, les atomes, les molécules, les cellules, tout était spontanément tiré vers une direction particulière, qui était l'édification, la complexification et l'intériorisation. La vie était partout, mais s'exprimait à différents degrés : car il s'accordait avec les évolutionnistes pour dire que, sur le plan matériel, physique, du moins sortait le plus. Il l'expliquait, au fond, par la pression exercée de l'intérieur par l'aspiration à la divinité. Il n'en dit du reste pas plus, dans les articles de ce volume, publiés de son vivant dans des revues : pour lui, l'important était de démontrer la validité d'une telle vision.
En effet, il fallait que la Science ne brisât pas la foi, non pas seulement en l'Eglise du Christ, mais même en la Vie, en l'Evolution. Car pour Teilhard, l'Evolution ne pouvait se poursuivre que si on pouvait donner un sens à l'existence, une direction vers le divin. Cela n'était pas seulement une abstraction : il s'agissait d'avoir une vie intérieure toujours plus riche, de se sentir toujours plus exister en tant qu'esprit individuel, par l'échange avec la conscience planétaire qui se développait grâce, notamment, aux techniques nouvelles. Après la Biosphère, au sein du monde physique, devait se développer la Noosphère.
D'où vient concrètement la substance qui nourrit et remplit la Noosphère, c'est ce qu'il n'a pas dit. Il n'était pas du tout un occultiste, entrant dans les mystères de la nappe spirituelle. Il voulait simplement établir les rapports entre cette nappe prise globalement et le monde réel, objectif, mesurable par la Science. Le moment de décrire les détails de ces rapports, leur nature précise, n'était pas encore venu : Teilhard de Chardin devait demeurer dans la rhétorique démonstrative qui est le propre de la tradition française, et qui, en problématisant les sujets, les globalise forcément. Ce fut en vérité un très grand homme.

