La Révolte des armures d'or est le beau titre chinois d'un film de Zhang Yimou que les Français ont rebaptisé La Cité interdite, transformant ainsi une œuvre épique en documentaire implicite - en histoire illustrée et à thèse sur un trait de civilisation. La cité impériale est close sur elle-même, et l'Empereur y règne sans partage : la révolte est matée dans le sang, et la cruauté du maître n'a d'égale que sa toute-puissance. On eût dit, dans la France de Louis XIV, qu'il est à l'image de Dieu.
Evidemment, la cité interdite est également belle par son décor incroyable, sa fabuleuse richesse. Les ors matérialisent la divinité que représentent l'Empereur et sa famille. Mais le titre chinois rappelait aussi que cette divinité est ici, d'une façon incompréhensible et païenne, du côté du mal : les armures d'or sont solaires, et expriment la vertu, l'honnêteté, l'amour filial, la pureté ; la victoire revient cependant à l'argent, qui est l'expression, peut-être, de la force en tant qu'elle forme le monde terrestre.
Cette dichotomie est réellement chinoise. Elle renvoie à ce que Platon disait des poètes tragiques, qui étaient bien obligés de rendre les dieux méchants, puisqu'ils conduisaient l'être humain à sa perte, alors qu'il ne méritait pas de mourir. L'univers allait vers le mal. Zhang Yimou a fait une œuvre qui exprime, dans le même temps, la croyance en la possibilité d'un pouvoir terrestre absolu, et la pensée que le régime chinois actuel exerce précisément ce pouvoir dans le sens du bien. C'est un film très officiel, pour ainsi dire.
Plastiquement, il est magnifique, incomparable, éblouissant. La tragédie, rendue de manière magistrale, est bien digne des anciens Grecs, dans l'épouvante même qu'elle inspire : la mort se dresse, majestueuse, au bout du chemin ; l'Empereur est le seuil ultime du monde. Rien ne peut surmonter sa volonté. Il est l'universel broyeur.
Néanmoins, le symbolisme des armures n'apparaît clairement que quand on écoute l'interview de Zhang Yimou, que les éditeurs du disque du film ont ajoutée.
L'Empereur arbore le Dragon : c'est l'expression de la force terrestre, de celle qui forme les choses telles qu'elles se manifestent. On ne peut la vaincre. Elle est absolue. Le Dragon est sacré.
En Occident, on le sait, cette expression de la force divine du monde d'en bas a été assimilée au diable ; car contrairement à ce qu'on croit, si les valeurs morales diffèrent d'un pays à l'autre, et donc donnent aux symboles des colorations diverses, ceux-ci, en profondeur, renvoient généralement aux mêmes principes - en tant qu'on les considère comme contenus dans le monde. On ne s'en aperçoit pas, quand on croit que ces figures se résument à des tendances morales, à ce qui est bien ou mal, au clair ou à l'obscur ; mais la réalité est différente. Le symbolisme ne se réduit pas à cela. Il passe toujours par l'éventail des couleurs de l'arc-en-ciel. L'obscur se résout aisément au bleu lunaire, le lumineux au jaune ou au rouge solaire, et ainsi, le mal est ramené vers le bien, le bien vers le mal : dans le monde, les principes se mêlent, se confondent, et créent, justement, le réel !
L'impératrice est assimilée au Phénix : à cette vivante langue de feu céleste, donc, qui revient inlassablement se briser sur le Dragon et ses écailles, son corps de diamant - ou de charbon -, mais qui se renouvelle aussi inlassablement, au sein d'une grande clarté, afin de tenter d'amener toujours plus de beauté, de bonté et de justice, au sein du monde.
Peut-être que cet effort finit par créer la Chine communiste. Le sacrifice perpétuel du Phénix sous les dents, entre les griffes du Dragon recrée le monde, de façon cachée, et le rend plus beau sans qu'on s'en aperçoive - de façon magique. Rien ne le laisse supposer, dans le film. Il faut avoir une réflexion préparée par l'amour qu'on voue au régime de la Chine actuelle, pour y songer. L'Occidental est donc simplement conduit à penser qu'il n'y a pas de magie, pas d'amélioration subreptice, que le présent poursuit mécaniquement le passé !
On peut s'imaginer, quand Zhang Yimou nie que cette interprétation soit bonne, qu'il n'ose pas s'exprimer ouvertement. Mais on peut aussi, pourquoi pas ? partir du principe qu'il est sincère, et qu'il voit les choses en Chinois, en plus de les voir en artiste et en philosophe.
Le film ressemble à Marie-Antoinette, de Sofia Coppola, qui porte bien en lui la condamnation d'un régime égoïste : pour un Français ordinaire, cela ne fait guère de doute. Or, pris dans l'absolu, le temps de Louis XVI peut quand même être regardé comme poursuivi par la Ve République : j'en ai déjà parlé. C'est assez ambigu. Les fastes de la République existent.
Zhang Yimou, quoi qu'il en soit, a réalisé une œuvre sublime, qui réellement matérialise du mythe : qui donne une sorte de vraisemblance aux ordres de guerriers secrets qui volent dans les airs, selon les traditions anciennes, et qui place la cité interdite aux franges du paradis terrestre.
Visuellement, c'est inouï. L'expression du génie chinois y est tout entière.
J'ai longtemps vécu à Annecy, le chef-lieu du département de Haute-Savoie. Autrefois capitale du duché de Genevois et du diocèse de Genève, cité ducale et épiscopale qui vit entre ses murs rayonner les glorieux Jacques de Savoie, duc de Nemours, et saint François de Sales ; où naquit, également, l'Académie florimontane, à laquelle participa Vaugelas avant d'aider à fonder l'Académie française. Annecy, depuis l'Annexion, a bénéficié du tourisme, lancé par Eugène Suë et l'impératrice Eugénie, et elle est restée une ville culturellement animée, mais moins littéraire qu'autrefois.
On s'y veut à présent léger. La pensée à Annecy ayant globalement été orientée vers la religion catholique, on préfère maintenant y avoir des réflexions superficielles, qui font simplement écho à celles qu'on peut avoir ailleurs.
Cela dit, l'Ecole des Beaux-Arts et le Conservatoire y entretiennent encore une fibre artistique. L'événement culturel majeur, dans la ville, est constitué par les Journées du Cinéma d'Animation.
Annecy ne manque pas de bons artistes, en particulier des peintres et des musiciens, et j'y ai moi-même fait du chant, du théâtre, du dessin, de la peinture et du cinéma d'animation, quand j'étais jeune. J'y ai aussi publié un livre, mais je crois que son éditeur s'intéresse beaucoup plus aux nouvelles technologies, fondées sur l'image, qu'à la chose imprimée, comme qui dirait. C'est symptômatique : à la base, il est publiciste, et est installé à Cran, dans l'agglomération annécienne. Or, autrefois, Cran était connu pour ses papeteries, et ses ouvriers ; à présent, les papeteries, datant du temps de Charles-Albert, ont fermé, et la cité se remplit de gens plus chics, qui préfèrent l'informatique, et orientent leurs activités culturelles vers un commerce plus moderne que celui du papier !
Observant cette évolution, le Département a voulu créer à Annecy une Cité de l'Image dont les uns disent qu'elle est un gouffre financier, et les autres, qu'elle représente l'avenir. Les premiers peuvent être de vieux grincheux aigris ; mais il me semble, aussi, que les seconds sont fascinés très naïvement par les images. Ils croient vraiment que les machines qui en fabriquent sont comme la clef du paradis.
Elle ouvre la porte du pays des gnomes, que les anciens appelaient les Champs-Elysées, et où ils mettaient leurs héros ! (Lovecraft en eût probablement fait une tromperie des Grands Anciens destinée à mieux vampiriser les hommes, n'est-ce pas.)
A vrai dire, un artiste peut très bien créer des images d'une grande beauté et d'une grande profondeur à partir des techniques nouvelles. Les couleurs mêmes de la peinture ont été obtenues, au cours des siècles, par des moyens différents. Du point de vue de l'histoire de l'art, l'irruption de l'électricité et des machines n'est qu'un événement parmi mille autres, contrairement à ce que croient les naïfs.
En soi, la complexification des instruments ne crée aucune forme de vie. Si miracle il y a, il est dans la flamme de l'artiste, dans son génie qui fait s'entrouvrir les cieux, et place dans la matière une forme d'âme qui un jour sublimera toute chose, en l'éveillant à une vie réellement nouvelle. Mais cela passe par l'âme, précisément, par le sentiment, et non par des lois physiques, ou des principes mathématiques. La mécanique quantique elle-même est impuissante, à cet égard !
Et si l'âme humaine n'ouvre rien au sein du ciel - si elle ne soulève aucune trappe dans la voûte étoilée -, alors, c'est que tout est vain : cela ne fait pas de la technologie un miracle.
Les moyens de communication nouveaux ne permettent en soi aucun progrès. Ils changent les formes extérieures de la communication, mais c'est dans le contenu communiqué que peut être le ressort de l'Evolution, et non dans le contenant, fût-il complexifié à l'extrême.
D'ailleurs, il n'est pas vrai que la vie, en soi, aille forcément vers la complexité. Elle pousse la matière vers la complexité, c'est vrai, et c'est ce qui donne l'illusion qu'elle naît de la complexification de la matière ; mais arrivée à un certain seuil, cette complexification s'arrête, et on assiste à une transformation : une forme plus simple, mais différente, apparaît, qu'on peut dire supérieure à la précédente, parce qu'elle offre la possibilité d'un nouveau seuil de complexification. L'Evolution se fait aussi par sauts. Teilhard de Chardin présenta avec raison les choses de cette manière.
L'art, justement, crée ces formes nouvelles, simples au départ, mais en réalité plus fines, par nature, que les formes même complexes qui les ont précédées ! C'est là son mystère, qui n'est généralement pas saisi. On préfère penser les choses de façon linéaire, à partir de la matière seule. Le matérialisme a une vision simpliste de l'Evolution, et donc, n'en voit qu'une partie : il n'en saisit pas les fondements.
La Cité de l'Image, c'est un palais sans prince : la cage sans phénix dont parlait déjà Joseph de Maistre, stigmatisant à juste titre l'action des politiques, à cet égard. Ils vivent dans l'illusionnisme : ils pensent que les fées animées par des moyens mécaniques vulgaires, comme à Disneyland, ont une forme de dignité ontologique ! Mais il n'y a pas, là, de créativité réelle.
En France, je crois, on lit trop de traductions. Cela permet l'ouverture sur le monde à bon compte. Cela me rappelle ce que me disait mon père des restaurants chinois d'Occident : les recettes sont édulcorées pour que le goût ne soit pas heurté.
Une langue, n'est-ce pas, ce n'est pas seulement du sens. Je suis persuadé, en ce qui me concerne, que des sons, mais aussi de leurs agencements, naissent des émotions particulières, des sentiments, et qu'une idée même ne reste vivante que dans cette atmosphère propre à une langue. C'est pourquoi, après avoir lu, comme tout le monde, beaucoup de traductions, j'ai tâché d'apprendre à lire les langues étrangères, notamment l'anglais. Et alors, j'ai compris à quel point cette langue dégageait une tout autre impression que le français. Essentiellement fondée sur les voyelles, elle est susceptible de créer des rythmes bien plus vigoureux qu'en français, puisque l'accent tonique s'entend mieux, et elle est propre à l'invention d'images - à la vivacité dans les couleurs, aussi. En revanche, les enchaînements d'idées sont moins nettement établis qu'en français, lequel est régulier jusque dans sa répartition des consonnes et des voyelles, ce qui en fait en réalité une langue moins fondée sur le sentiment et davantage sur la sensation des formes : cela en fait une langue plus formelle, pour ainsi dire.
Evidemment, en philosophie, une traduction perd moins qu'en poésie - et cela, d'autant plus que l'anglais des intellectuels contient, comme son équivalent français, nombre de latinismes et d'hellénismes faciles à traduire d'une langue à l'autre, et comme interchangeables.
En poésie, l'attachement croissant du public pour les traductions a été une véritable catastrophe. Pour moi, c'est une des raisons pour lesquelles le public s'est détaché de la poésie, qui en traduction perd beaucoup. Car bien sûr, la poésie, ce sont des associations d'idées, des images, mais c'est aussi du son, de la musique, des agencements sonores qui créent, mystérieusement, des émotions spécifiques, difficiles à définir et donc à restituer fidèlement - ou simplement à vérifier qu'elles sont bien présentes -, en traduction, mais qui sont bien réelles, quoique les critiques en négligent généralement la portée - et, à vrai dire, nombre de poètes, aussi. Or, je crois que plus les poètes de référence (tel Hölderlin) ont été lus en traduction, plus les poètes ont négligé cet aspect. La poésie est du coup devenue inaudible.
On dit que la poésie libre est née lorsque Mallarmé a traduit Poe, et Guillaume Apollinaire, lui-même, a imité constamment des traductions en vers libres de la poésie slave ou allemande. Le sens a prévalu sur la musique des mots avec l'ère des traductions.
Cela dit, celle-ci renvoie à une universalisation de la culture, et on ne peut pas, en soi, se plaindre d'être sorti des références exclusivement françaises. La poésie allemande était réellement indispensable à connaître, et l'allemand n'était pas une langue très connue. Tout est une question de mesure. L'universalisation de la culture est bonne en soi, mais on peut en dire autant de la mondialisation, sur le plan économique. Ensuite, il faut quand même mesurer les effets catastrophiques que peut avoir la globalisation culturelle, afin de les limiter, ou d'entrevoir une autre façon de s'universaliser. Une forme d'altermondialisme appliqué à la littérature est, selon moi, d'apprendre à lire les autres langues, et d'accepter d'aborder moins le sens qui circule dans le crâne des étrangers, et davantage leurs sentiments, qui se transmettent dans leurs langues. Le vrai scandale est l'argent qu'on dépense pour enseigner à tous les enfants de France l'anglais plus une autre langue étrangère, et que le résultat soit l'incapacité totale à lire de l'anglais dans le texte, et l'accroissement du marché des traductions. Car le pire est bien que c'est surtout de l'anglais qu'on traduit, alors que tous les Français sont censés savoir parler anglais. Cela montre une vraie incapacité à entrer dans le système émotionnel, dans le psychisme propre aux autres, et une volonté de le remplacer par une appréhénsion superficielle des concepts que ce psychisme contient. On se donne à bon compte un universalisme de façade, qui demeure dans la sphère facile des informations convenues, toutes faites, aseptisées, passées aux moules de la traductologie moderrne, davantage fondée sur une équivalence de sens dans l'abstrait, que sur une émotion s'enracinant en profondeur dans les individus. Au lieu d'universalisation, ce qu'il faudrait avoir, la manie des traductions tend à la massification, à l'uniformité statique des références culturelles. Si, en science, le dommage est limité, en art, dans la partie proprement artistique de la littérature, il est considérable, et constamment sous-estimé. En tout cas, c'est mon avis.
J'ai reçu la visite, il y a déjà quelque temps, d'un descendant helvétique de Gonzague de Reynold, à Bonneville. Il voulait évoquer l'ancien royaume de Bourgogne (que l'ami de Gonzague de Reynold Charles-Albert Cingria incarna dans la personne de la reine Berthe, la reine fileuse, la fée - un ange fait femme). On sait qu'elle régna à la fois sur la Suisse, la Savoie, et d'autres terres anciennement bourguignonnes. Car la Bourgogne a été un royaume, avant de devenir un duché du royaume de France.
Or, Bonneville est une cité intéressante, parce qu'elle fut la capitale du Faucigny, et que son château fut bâti par le comte Pierre II, surnommé le Petit Charlemagne : il était l'époux de la Dame du Faucigny, seigneurie qui pouvait se transmettre aux femmes et n'avait pas encore, à ce moment, été intégré à la Savoie, et elle lui en avait laissé la direction. Comme Pierre II est également appelé le fondateur de la patrie vaudoise, et que mon hôte venait directement de Lausanne, je me suis fait un plaisir de lui montrer ce qui reste du château édifié par ce grand homme.
Voyant les maisons de la place centrale de la cité, mon camarade déclara que le style en était bien plus proche qu'on ne le savait de celui du Pays vaudois : qu'il y retrouvait les mêmes traits, malgré cinq siècles de séparation, et le règne, ici, des Jésuites et des Barnabites, là, des Luthériens et des Calvinistes, d'une part ; et la différence de revenus des habitants, d'autre part.
Je l'ai emmené ensuite voir le clou de Bonneville, ce qui fait son originalité et sa gloire : la Colonne Charles-Félix, érigée sur le modèle de la colonne trajane en l'honneur du roi de Sardaigne qui a financé l'endiguement de l'Arve. Le prince y est debout, au sommet, face à la Pointe d'Andey, le mont sacré qui domine la ville, et qui est, en même temps, la demeure de son dieu tutélaire. De cet être magique qui trône dans sa montagne, Charles-Félix parut en son temps l'envoyé, ou l'incarnation !
Sans doute, parfois, l'esprit de ce dieu doit être vu, éclatant, des initiés et des poètes, et aussi des peintres, car William Turner et Ferdinand Hodler ont tous les deux cette Pointe d'Andey qui domine
Bonneville et son pont célèbre. Je suis sûr qu'un jour, ils y perçurent comme un vague crépitement dans l'air qui tourne autour d'elle, qui s'enroule sur son piton. Une sorte d'étincellement obscur, de rayonnement pâle se montra à leurs yeux. La pointe même devint, à leur regard éclairé, comme une épée incrustée d'étoiles. A son sommet, un astre particulier luisait.
Ils n'ont rien peint de tout cela, mais ils ont essayé d'en rendre l'éclat sourd, au travers de leur art. De véritables voyants eussent pu, dans la lumière de l'astre du sommet, voir se déployer les ailes d'un ange : j'en suis également persuadé.
Celui qui regarde attentivement cet endroit, ce point, pressent la présence d'un trône, et d'un ange énorme assis dessus ; il laisse choir ses jambes pareilles à deux tubes d'or, que sertissent des pierres précieuses de différentes teintes.
Depuis son siège auguste, cet être au front luisant veille sur la Cité, qu'il regarde, toutefois en n'omettant pas de jeter un coup d'œil, régulièrement, vers l'immense Ouest, pour ne pas perdre de vue les hauts dieux ses maîtres, et saisir leur volonté, telle qu'ils l'expriment depuis les hauteurs de leur palais du Bout du Monde !
Mais cette vision s'efface. Et si on fixe, revenu aux choses d'ici-bas, son œil sur le bloc inférieur qui soutient la Colonne Charles-Félix, on peut distinguer, sculptée en bas-relief, la Nymphe de l'Arve : la déesse de la rivière. Bonneville, en représentant cette immortelle, montre à quel point elle est la capitale de la vallée que la rivière parcourt. Elle trône à mi-chemin entre le mont-Blanc, dont Andey est un petit frère, et Genève, où l'Arve se jette dans le Rhône, y tressant ses cheveux d'or dans ses flots bleus, a dit Victor Hugo.
Sur le bas-relief de pierre, la Nymphe est représentée dominée par la Pointe d'Andey, ce qui confirme le rôle tutélaire de cette noble montagne ; et son pied est enchaîné par une chaîne d'or. C'est le roi Charles-Félix qui l'y a mise : il est un mage qui peut enchaîner les esprits et les divinités terrestres, les démons, comme on disait autrefois : il est semblable à Salomon, en cela !
Bref, Bonneville est une cité bien plus passionnante qu'on ne le croit et qu'elle en a l'air, mais c'est évidemment à condition de la remettre dans son contexte historique, et même, cosmique : cela va de soi.
Aux élèves, on recommande fréquemment la lecture, à l'aube de l'adolescence, des contes de Voltaire. J'en ai donc moi-même lu un petit recueil.
J'en admire le style, gracieux et fin, et le Philosophe de Ferney, en réalité, s'est montré un digne héritier de Charles Perrault : car ses contes ne sont pas moins chargés de mythologie, de fabuleux, et ont pareillement une vocation morale. Sans doute, Perrault s'inspirait du folklore, notamment allemand ; mais Voltaire agissait de même avec les contes arabes.
Il sut conserver à ses narrations un équilibre parfait, une forme nette et noble, héritée d'Homère. Erudit et élevé dans le culte des Anciens, il sut manier le merveilleux avec éclat, comprenant idéalement, en réalité, la logique propre aux fables antiques. Il savait ce qu'il fallait entendre par le mot de Génies, les liens qu'ils entretenaient avec les anges, ayant lu Apulée et Platon. Il vivait encore à une époque où on étudiait cela avec sérieux. Il ne s'imaginait donc pas niaisement que la mythologie n'était qu'un fatras incohérent, comme on le fait souvent. Il demeurait, au fond, dans ce que Rudolf Steiner appela la conscience spirituelle instinctive, celle des temps anciens, de la tradition.
Rien n'est plus charmant et poétique, de fait, que ses contes, et j'aime particulièrement celui du Crocheteur borgne, qui mêle si élégamment, et si gracieusement, érotisme et merveilleux, en donnant à un pauvre prolétaire l'anneau de Salomon qui commande aux Génies, et le pouvoir d'en user à sa guise avec le corps blanc d'une princesse qu'il adore, et qui bien à propos trébuche devant lui. Cela annonce les romans féeriques, mais également pornographiques, de Crébillon fils, tel Tanzaï et Néadarné, qui a plus de grandeur épique - mais moins de grâce.
J'ai déjà signalé ce que ce genre devait au La Fontaine de Psyché et Cupidon : car lui aussi adorait le merveilleux, en même temps qu'il était un fripon. A l'époque classique, on reliait toujours le merveilleux à l'érotisme. L'amour corporel créait une forme de paradis terrestre, imaginatif et coloré : c'était le lieu au sein duquel la chair s'imprégnait de force céleste... Voltaire a repris cette tradition, mais il y ajoute deux aspects. Premièrement, la satire. Il est net que les croyances orientales dont il se moque sont des paravents pour condamner les préjugés sociaux ou les superstitions religieuses qui avaient cours en France, et qu'il était interdit de critiquer : il écrivait des contes à clef, si on peut dire. De ce point de vue, Voltaire fut souvent assez drôle, car il put se moquer de traits réellement ridicules. On se souvient, dans le conte même de Jeannot et Colin, de ce précepteur qui conseille de n'apprendre aucune langue étrangère, puisqu'on ne manie bien sa langue que si on ne connaît qu'elle. Les pourfendeurs du patois ont été inspirés, visiblement, par cette idée, même si chez Voltaire, c'était ironique !
Le second aspect est au fond la méthode assez cassante de Voltaire, lorsqu'il s'agit de rejeter en bloc non le merveilleux en littérature, mais la croyance en un monde spirituel, et même à Dieu. Certes, ici, il donnera l'impression de respecter un Être suprême qui récompense les vertus sans s'occuper des rites ; mais, là, il se moquera méchamment des croyances de Pythagore (en la métempsychose, notamment) et des visions de Platon (constituées en particulier d'un dieu créateur et d'anges - de génies - qui prolongèrent son œuvre au travers de l'univers). Dès que la mythologie menace de représenter symboliquement le monde, il s'en prend violemment à elle, la ramenant à une simple fantaisie créée par l'élan érotique.
C'est comme l'extrapolation des serpents que le malheureux Oreste voyait sur la tête d'une femme contemptrice de sa passion pour elle : la Gorgone était chez Racine le fantasme d'un esprit déréglé. La doctrine chrétienne d'un saint Augustin, de fait, affirmait qu'on avait inventé les fables de la mythologie pour justifier des passions viles : on avait inventé Vénus et Jupiter pour s'autoriser leurs amours. Voltaire ne fit qu'étendre cette idée aux visions mêmes du christianisme !
Dans cette opération, il était, certes, parfaitement logique, mais également haineux - extrémiste. Se moquer des excès des doctrines religieuses, c'est réellement amusant ; mais rejeter ontologiquement toute forme de croyance religieuse, cela crée comme un coup de froid.
L'effet en fut fatalement de favoriser, en littérature, le réalisme. La vérité est toujours plus intéressante qu'un simple rêve ; et l'allégorie est un genre compliqué et aristocratique, qui ne peut intéresser qu'une minorité, très intellectualisée, de lecteurs. Voltaire ne plaît donc pas toujours autant aux jeunes qu'on pourrait se l'imaginer, à première vue. Ils sont déçus par son ironie mordante.
D'un autre côté, il faut bien reconnaître qu'elle leur apprend volontiers à ricaner.
