Ô que j'aime le printemps, dans le petit pays qui est le mien, et qui s'étend jusqu'à mon horizon ! Il faut que je vous dise que ma maison est sur une montagne, et qu'elle fait face au sud : il s'agit d'une belle montagne ensoleillée, mais au nord de l'Arve, dans une vallée plus proche de la Suisse, et qui, à ce titre, comme le disent les géographes, est déjà dans un climat allemand : il y a peu de rocaille, et tout verdoie ; l'air est assez humide.
Or, quand vient le printemps, et que le ciel est bleu, et vif, l'herbe est plus verte que l'émeraude, et couverte de fleurs de pissenlits, d'un jaune très vif, reflétant les rayons de Jupiter ! Les arbres ont des fleurs très blanches, comme si la couleur même du jaune, en s'éloignant du vert, et en gagnant les couches supérieures de l'air, se purifiait.
Soudain, j'ai le sentiment d'être retourné au paradis terrestre. La chaleur emplit un air pur et parfumé, saturé de cette odeur qui en réalité évoque le musc et la semence végétale.
Devant chez moi, il est une fontaine. Son eau coule inlassablement, et cela me rappelle les poèmes de Verdonnet, qui disent que les fontaines sont toujours de jouvence. Cela fait la douce musique de ce qui tombe, de ce qui forme les choses dans le monde, du souffle même de la matière. La vie indéfiniment la crée.
Au contraire, dans les arbres aux fleurs blanches, les oiseaux chantent, faisant monter l'air rayonnant d'astres, chantant le sentiment de joie qui les habite de respirer un air lumineux et saturé de feux célestes. Monte dans le ciel leur chant si doux, faisant écho aux prières que les anges adressent à Dieu ! Il encourage du reste les hommes à imiter ces anges, en transmettant directement et spontanément les oraisons de la nature remplie de puissance cosmique et rendue joyeuse par l'ascension vers les hauteurs du firmament.
C'est en cela que le printemps, dans ma vallée, est une image de l'immortel Jardin. Parfois, même, il me semble voir des fées, ou des spectres luisants et heureux, des immortels qui aiment la Terre, et donc y vivent. François de Sales, qui a personnellement régné sur le village que j'habite, autrefois chef-lieu d'un mandement qui appartenait au prince-évêque de Genève, a été accueilli dans la branche du pays de Féerie qui s'étend dans ce vallon, et son ombre traversée d'étincelles s'y voit encore. C'est elle qui donne un droit spécial aux êtres élémentaires d'apparaître aux hommes et de transmettre en ces lieux la pure puissance du ciel. Car après sa mort, François de Sales a rouvert, pour ce lieu, le pont qui permet aux anges de descendre, et aux êtres élémentaires de monter à volonté, pour aller chercher le feu des astres et l'onde étoilée des sommets invisibles du monde, et d'en éclairer ou d'en arroser cet endroit béni. Qu'il soit couvert de louanges, ce saint patron des écrivains et des poètes mystiques ! Sans lui, que serions-nous ?
J'ai voté pour François Bayrou au premier tour des dernières élections présidentielles. Je ne l'ai pas fait par calcul, parce qu'il pouvait battre Nicolas Sarkozy au second tour, mais par conviction, parce que je suis démocrate, mais aussi fédéraliste, et que je ne crois pas à l'étatisme en matière d'économie, mais bien plutôt à la libre entreprise.
Je suis favorable à ce que les provinces, ou les régions, aient plus de respiration, et l'administration, plus de souplesse. On sait que François Bayrou a les mêmes idées. A la demande de mon collègue Marc Bron sur ce que les candidats comptaient faire du patois savoyard, il a répondu le premier qu'il était favorable à ce que le patrimoine linguistique régional soit conservé et entretenu. Sur le plan écologique, la rédaction de l'Univers Nature, qui soutient régulièrement Pierre Rabhi, a déclaré que François Bayrou faisait les propositions les meilleures, parce que les plus concrètes et les plus réalistes. Daniel Cohn-Bendit, on le sait, partageait cette opinion. Et le fait est que François Bayrou ne voulait pas forcément combattre ce qui se faisait, mais voulait réellement encourager et soutenir l'agriculture biologique, ce qui ne se faisait pas et qu'il fallait faire.
Sur son blog, Michel Onfray s'est un jour déchaîné, contre François Bayrou. Il l'a accusé de n'être pas vraiment Français, d'être plutôt Béarnais, et de se moquer de la France, de vouloir secrètement sa destruction en tant que nation. Et en réalité, ce jacobinisme forcené, et même ce nationalisme, ne m'a pas vraiment étonné. Car j'avais découvert Michel Onfray non dans la presse, comme tout le monde, mais par une amie, dont le mari était compositeur, et ami de toujours d'Onfray, qui était de la même région que lui : la Normandie. Mais bien sûr, cette préférence communautaire était inconsciente, ou alors, à Paris, il est normal d'être à la fois Normand et Français en profondeur, tandis que quand on est Béarnais, c'est-à-dire issu du royaume de Navarre, c'est forcément qu'on est moins Français qu'un Normand.
Cela dit, ce n'est pas cela qui m'a convaincu qu'Onfray était profondément nationaliste. C'est que le premier texte que j'aie lu de lui était un commentaire sur la musique de son ami, inséré dans l'un de ses disques. Or, il en faisait l'éloge en montrant que cette musique appartenait à la vraie tradition française.
Je connais cet argument, qu'on utilisait déjà il y a cent ans, et qui m'a toujours paru grotesque : car on peut être dans la vraie tradition française, et faire quand même de la musique sans intérêt, même si je ne dis pas que c'est le cas d'Eric Tanguy, qui est le compositeur dont je parle. Sa musique a un réel intérêt, mais ce n'est pas nécessairement d'être authentiquement nationale. J'y reviendrai à l'occasion.
De toutes manières, Onfray ne comprend la culture que par rapport à la collectivité nationale. Sa vision de la religion n'a pas été motivée par une réflexion réellement approfondie sur le fait religieux : il l'avait dès le départ, parce qu'il vouait un culte à la tradition nationale laïque, et qu'il a fait, ainsi, de la laïcité un dogme. Il a donc, ensuite, argumenté, à la façon des théologiens médiévaux, pour justifier sa position initiale, et démontrer que tout ce qui s'écartait de sa doctrine était odieux à l'esprit humain.
Et on ne pouvait pas s'attendre à autre chose, car en réalité, il a été éduqué lui-même par les jésuites, comme souvent les fils de bonnes familles, y compris laïques. Stendhal, déjà, en parlait, dans les années 1830 : car l'enseignement laïque existe depuis Napoléon. Mais les bonnes familles mettent leurs enfants chez les jésuites, même quand elles se proclament anticléricales.
Je crois que c'est de cette façon que la laïcité est devenue à certains égards articifielle, un simple dogme qui en a remplacé un autre, et que si le contenu du matérialisme historique a supplanté celui de la révélation mystique, la méthode est demeurée similaire, et la liberté de conscience est restée un mot un peu vain : car à présent, elle veut simplement dire qu'on a le droit de s'opposer à la religion ; en revanche, lorsqu'il s'agit d'en adopter une, c'est forcément qu'on renonce à sa liberté, non qu'on l'exerce !
Tout le monde sait que François Bayrou aime les poètes et les écrivains qui ont allié l'amour d'une région, la foi religieuse et le respect des lois, l'humanisme, le pacifisme, l'idée de République, comme Lamartine ou Lanza del Vasto. Evidemment, même si parfois je me sens plus proche de Victor Hugo, qui était également mystique, mais, lui, franchement hostile au clergé, j'approuve complètement l'espèce de républicanisme mystique qu'a prôné Lamartine, ou même Chateaubriand, jusqu'à un certain point. J'ai toujours lu Lamartine : c'est un des premiers poètes que j'aie pratiqués. Et on sait quel fut son attachement et à la Savoie, et à la Bourgogne, sa terre natale. J'ai donc logiquement voté pour Bayrou, et je m'en félicite, quoiqu'en pense Michel Onfray !
Je crois que dans la tradition juive, existe un trait remarquable, que j'ai déjà signalé à propos de la légende du Golem : le mystère ressenti au fond des villes, de l'organisation sociale, de l'activité humaine en général. J'ai le sentiment que c'est propre au judaïsme depuis longtemps, mais que cela vient de ce qu'il s'agit d'une tradition directement issue de l'Antiquité - d'une époque où Rome était une grande cité, et où le pourtour méditerranéen était peut-être plus civilisé encore qu'à présent. Dans ce monde, le royaume d'Israël avait une place majeure, comme les allusions de Cicéron le montrent bien.
Durant le Moyen Âge, alors que l'Occident retournait, au fond, à une organisation sociale primitive, assez semblable à la Grèce du temps d'Homère, sous les coups de boutoir des Germains et des Celtes, et qu'il suivait le fil du catholicisme pour remonter la pente et retrouver une civilisation digne de celle des Romains, les Juifs, comme imperturbables, ou tissés intérieurement d'acier, conservaient leur tradition pure, et vivaient encore dans une organisation sociale complexe et remplie de notions juridiques qui chez les seigneurs germaniques de la France étaient encore confuses et remises, dans leur application, aux soins de prêtres romains, seuls dépositaires de la tradition antique.
Bien sûr, les rabbins avaient ce rôle aussi chez les Juifs, et le Talmud leur était un guide précieux. Mais on le sait : la situation n'était pas la même, et les rabbins étaient plus mêlés à la population - de par le droit même qu'ils avaient de se marier - que les prêtres catholiques, à la fois protégés des princes par leur célibat, mais aussi isolés de la population civile, comme on dit.
Cependant, ce phénomène est essentiellement médiéval. Si on lit l'Ancien Testament, on voit bien que le peuple juif, lui aussi, à l'origine, vivait parmi les éléments naturels, comme les Grecs du temps d'Homère. L'urbanité est devenue constitutive de la tradition juive, parce qu'elle s'est conservée au-delà de la ruine de Rome ; mais au départ, elle ne l'était pas spécialement.
Ce n'est pas au sein d'une cité que Moïse se trouve en présence de Dieu, mais au sommet d'une montagne, et on sait que nombreux sont les mythes qui placent les dieux sur les cimes. Les Savoyards, par exemple, ont toujours cru qu'au sommet du mont-Blanc, il y avait une reine des fées, entourée et protégée par des démons affreux - qui assiégeaient, dans le même temps, son royaume, représenté verdoyant, et fleuri, à la façon d'un divin Jardin. Car les Savoyards croyaient qu'à l'origine, le mont-Blanc était une grande pâture gardée par des nymphes, une partie du royaume d'Arcadie - ou de Féerie - que les démons des glaces avaient peu à peu envahie, chassant les immortels de la Terre et les contraignant à se réfugier au Ciel.
Moïse et la tradition juive ont moins de merveilleux, et plus de solennité. Mais c'est quand même sur des cimes couronnées d'éclairs que les anges se sont manifestés, au sein de l'histoire sacrée ; c'est aussi sur une montagne qu'a d'abord vécu Noé, après le Déluge. Le royaume de Saba lui-même n'est pas sans rapport avec le pays des fées, comme on ne l'ignore pas. Et Amélie Gex, dans un poème en patois savoyard, a fait de cette reine une magicienne semblable à Circé, vivant dans une île lointaine de l'Ouest, et chevauchant un serpent ailé, dont le front luisait d'une escarboucle éblouissante. On ressentait les choses ainsi, de façon féerique et vivante, autrefois. On ne lisait pas la Bible d'une manière froide et uniquement intellectuelle, mais au travers de la poésie immense qu'elle contient.
Rousseau même lisait abondamment l'Ancien Testament, et il en a tiré, comme souvent les protestants, la belle poésie naturaliste qui place les sociétés humaines primitives dans un état de nature à demi paradisiaque, mais contient, tout de même, moins de merveilleux que les fables d'Ovide, et la mythologie grecque en général. Car la tradition juive est dès le départ orientée vers un amour profond de la pure morale, de l'éthique, et non vers les images sensuelles de la poésie grecque, les icônes riches et colorées que contiennent les temples païens !
Au reste, les notions morales élevées qu'on peut avoir à notre époque en Occident ont bien pour origine le judaïsme. Les Grecs et même les Romains restaient à cet égard archaïques ; comme chez La Fontaine, ils faisaient prévaloir la force, la regardant comme émanée de Dieu : ils n'avaient pas une conscience éthique aussi pure que les Juifs, et c'est ce que leur a apporté le christianisme, comme on ne l'ignore pas. Jésus a d'ailleurs fait prévaloir, dans l'esprit des peuples, la morale sur la force, en revenant d'entre les morts, en franchissant dans l'autre sens le seuil réputé infranchissable : c'est le sens profond de sa légende. Sur la montagne, néanmoins, il avait fait le sermon qui permettait le salut, en écho à Moïse - et en précurseur du Vicaire savoyard de Jean-Jacques, bien sûr !
J'ai lu l'autre jour une conférence de Georges Goyau, académicien et écrivain catholique, sur Joseph de Maistre, donnée à Chambéry à l'occasion du centenaire de la mort du philosophe de la Contre-Révolution, comme on l'appelle fréquemment. On m'a envoyé ce texte parce que j'ai moi-même produit une allocution sur la littérature savoyarde en général, au sein de laquelle j'avais accordé une large place à Joseph de Maistre.
Georges Goyau s'efforça de démontrer que les prophéties du maître s'étaient bien plus accomplies qu'on ne l'a admis en général. Ceux qui pensent le contraire le connaissent mal. Du reste, moi-même, sous la plume de Jean Gaudon, j'ai vu parler de mésaventure, à ce sujet : Maistre ayant trop mêlé le mythe et l'histoire, il aurait erré et serait tombé dans la fantasmagorie. Hugo, lui, a limité ses visions d'avenir à sa poésie, et Gaudon l'en félicitait, tout en reconnaissant que l'auteur de La Légende des siècles croyait lui-même en ses inspirations grandioses, et qu'elles ne s'accordaient pas pour autant toutes à la réalité. C'était un peu contradictoire, et Hugo a mieux résumé la chose en affirmant que Maistre avait fait de l'histoire avec génie, mais qu'il n'avait pas été éclairé sur le véritable avenir : il avait trop regardé les figures radieuses du passé.
Or, Goyau le montre bien, et ne l'en blâme pas, bien sûr. Mais là où la position de Hugo peut être discutée, et être estimée excessivement mystique, Maistre alla dans un sens profondément raisonnable, en créant l'image d'une cage dorée dans laquelle le phénix ne viendrait pas forcément se placer. Pour Maistre, les révolutionnaires et les nombreux auteurs de constitutions politiques avaient fait l'erreur de croire qu'il suffisait de tisser par l'intelligence des systèmes idéaux, pour que la grâce et la justice divine s'y installent. La raison seule ne suffisait pas ; pour le philosophe savoyard, elle pouvait être vide non seulement d'âme, mais de divinité, et donc de pérennité.
Il croyait que la nature même avait, dans l'obscurité, créé les royaumes, et que la grâce se trouvait dans la hasard, dans le développement lent des régimes politiques, comme émanant miraculeusement du tempérament national. Et évidemment, on peut songer à ces modèles sociaux créés de toutes pièces qui ne parviennent justement pas à résister aux habitudes séculaires des peuples, ou à la mondialisation économique, ou à d'autres flux venus de l'extérieur à la façon de forces obscures.
On peut penser également à cet Etat qu'on demande fréquemment aux citoyens d'adorer sans frein, comme s'il était le réceptacle de la puissance divine, comme si le feu du ciel rayonnait à travers lui. A la rigueur, Maistre ne se fût pas forcément opposé à une telle conception des choses, car il était ambigu, quant à la monarchie de droit divin. Au bout du compte, néanmoins, il rejetait le gallicanisme et le culte d'un roi qui eût été en même temps grand prêtre de la religion : il s'opposait à l'idée de l'Etat-Dieu, estimant que l'action politique en elle-même était tournée vers la matière, à laquelle il refusait d'attribuer aucun pouvoir magique : elle n'était, à ses yeux, que le résultat d'une volonté cachée et immatérielle. Seul un clergé entièrement tourné vers les astres, dans son attention, pouvait saisir ce qui était juste, et le communiquer ensuite aux rois, pour qu'ils agissent conformément aux desseins de la Providence.
Il admettait, cependant, que l'Eglise catholique, de ce point de vue, avait failli, et il réclamait une régénération profonde de la religion ; il considérait, même, que si le catholicisme ne parvenait pas à se renouveler de l'intérieur, une religion nouvelle devrait nécessairement naître, pour la remplacer. Est-ce celle de la science ? Mais en général, on la ramène le plus tôt possible à ses applications, et les fonctionnaires surveillent étroitement les savants que l'Etat subventionne : le gallicanisme s'est donc prolongé même au sein du scientisme, pour ainsi dire !
Quoi qu'il en soit, la vision de Joseph de Maistre, d'un temple qui peut rester vide de son dieu, s'il est mal conçu, est vraiment fascinante. Ce qu'il n'a pas révélé, en revanche, c'est de quelle façon un temple nouveau pourrait recevoir l'approbation céleste et accueillir le phénix d'or ! Pour lui, le temps avait consacré à cet égard l'Eglise latine, et il fallait s'y fier. Il était traditionaliste. Je crois que Hugo a un peu plus exploré ce mystère du temple bien conçu qui reçoit l'ange. J'y reviendrai sans doute, à l'occasion.
J'ai revu sur mon poste de télévision un film que j'avais déjà vu sur grand écran, Lieutenant Blueberry - L'Expérience secrète, une adaptation ésotérique de la bande dessinée de Jean Giraud. Jan Kounen, le réalisateur, a choisi de matérialiser une aventure intérieure à la faveur d'une rencontre entre un Européen et des Indiens. La trame fondamentale, reprise des westerns italiens, n'est pas très claire, et est sans importance réelle : le méchant veut se rendre maître du monde des esprits, mais comme l'influence de celui-ci sur le monde physique n'est pas nette, l'enjeu n'en est pas précis non plus : en tout cas, il n'est pas fait pour passionner.
Il s'agit donc d'abord du problème de conscience que le héros, Mike, doit résoudre avec lui-même, après avoir tué accidentellement une fille qu'il aimait. Dans l'autre monde, bien sûr, il voit des formes lumineuses qui s'avèrent être l'âme de cette fille, laquelle l'embrasse et lui pardonne. Et le méchant est enfoui dans les strates labyrinthiques et chaotiques du monde spirituel, la partie dominée par les serpents, les lézards, les insectes grouillants. Le gentil, lui, devient un grand initié qui peut enfin connaître l'amour libre.
Le fond du film reprend donc d'assez près le Dune de David Lynch : c'est une initiation. Mais c'est plus réaliste. Du reste, à propos d'Inland Empire, j'avais déjà fait remarquer qu'à présent, les films ne s'appuyaient plus sur les extraterrestres et les voyages intersidéraux pour emmener les personnages dans le monde divin : le temps de 2001 : L'Odyssée de l'espace et de Rencontres du troisième type est fini. Même les derniers films du cycle de La Guerre des étoiles se fondent moins sur les machines que les premiers, et davantage sur les mystères de la Force, ainsi que sur des décors grandioses qui rappellent les vieux empires, ou le Vatican, ce qui reste de la vieille Rome : Dune, du reste, le préfigurait.
Mais Lieutenant Blueberry a gardé une part d'exotisme en situant son grand mystère dans le Far-West, et en relation avec le chamanisme indien. C'est moins réaliste, tout de même, que les films habituels de David Lynch. Cela n'est pas sans charme, et bien sûr, l'univers des Indiens d'Amérique fascine tout le monde. Leur vie psychique, intérieure, est très riche, et l'aura en a été déjà exploitée par des gens dont j'ai parlé : Michael Mann dans Le Dernier des Mohicans, Terrence Malick dans Nouveau Monde. Que Jan Kounen soit Français n'y change rien, à une époque où la culture américaine domine tout l'Occident ; et puis, après tout, pour les Indiens, il y a le Québec, où l'on parle français. Et Jan Kounen affirme que Blueberry est originaire de la Louisiane (ce qui ne lui donne pas un nom moins anglais, cependant).
L'action se situe, quoi qu'il en soit, dans des pays d'Apaches, désertiques à souhait. Et je trouve que c'est une des grandes forces de ce film, que d'être parvenu à bâtir un espace fabuleux, aux portes du monde divin, et bénéficiant de sa lumière secrète, dans un lieu aussi difficile pour la vie. Car traditionnellement, en Occident, ce qui apparaît comme bien vivant et plein de force éthérique, rempli de flux osmotiques et de brumes argentées, ce sont les climats de l'ouest et du nord, les paysages verdoyants de l'Irlande et de l'île d'Avalon, dans la légende du roi Arthur. Mais Jan Kounen a montré que les pays plus secs avaient aussi leur beauté évanescente et magique.
Sur le fond de son monde spirituel, il est joli, puisqu'il fait se croiser le noir des êtres hideux et l'or des êtres enchantés, des sortes de serpents célestes, et qu'il est fondé, dans son essence, sur des figures complexes, régulières et géométriques - espèces de constructions d'énergie pure qui seraient en même temps des mandalas : car elles ont des formes très ornées, hiératiques, et tendant au symbolisme d'une manière nette.
Là, dans ces temples immatériels, vivent les âmes conscientes et grandioses du monde de l'esprit ! Et c'est un peu troublant, car cette régularité mécanique de l'espace occulte rappelle beaucoup Matrix. On sent Jan Kounen rempli de notions tirées de la mécanique quantique, en plus d'être fortement imprégné de bouddhisme, car il place son univers sublime dans l'infiniment petit, au-delà des atomes : c'est le réseau cosmique, tissé d'informations mathématiques, dont parlent les frères Bogdanoff !
La musique choisie introduit bien au mystère, créant une sorte de terreur sourde. Mais je crois que Jan Kounen, comme beaucoup de mathématiciens et même de quanticiens, a oublié que dans le monde spirituel, il n'y a pas seulement des lignes parfaites, en même temps que jolies et gracieuses, faites de lumière, d'énergie (ou de soufre, à vrai dire), mais aussi des couleurs. Opposer le noir et l'or est un peu simpliste. Est-ce que même les mandalas n'accordent pas une importance fondamentale à la couleur ?
Son film reste très beau et très original, et apparaîtra un jour comme l'un de ceux qui ont beaucoup osé, sur la voie du récit initiatique : il peut être mis parmi tous les excellents films auxquels j'ai fait allusion dans cet article.

