Présentation

ramiel.fr

Pseudo: ArviblogCatégorie: SociétéRecommander ce blog
   13 14 15 16 17 18 19 20 21 22    
Dimanche 13 Mai 2007

J'ai récemment lu, pour l'étudier avec les élèves, la célèbre pièce d'Alfred Jarry, Ubu roi, ce que je n'avais jamais fait auparavant. Or, c'est si souvent cité qu'on peut bien dire que c'est indispensable à la culture de l'honnête homme, en France.

C'est une bonne pièce, pleine d'anarchisme et de l'esprit fantasque, rocambolesque et saltimbanque de Rimbaud. Et cela ne s'arrête pas à cette tonalité : c'est sublimé par un reste actif et splendide de symbolisme qui annonce Guillaume Apollinaire, Blaise Cendrars. C'est de la mythologie farcesque, pour rire, mais qui a quand même du fond, en réalité.

Dans les personnages secondaires, Jarry n'a pas hésité à imiter le romantisme allemand, et à dépasser franchement les limites de la vraisemblance et du réalisme à la française : l'héritier légitime du trône qu'a arraché Ubu par un coup d'Etat, voit, dans une grotte de la montagne au sein de laquelle il est réfugié, ses ancêtres venir à lui sous forme de spectres, et le plus ancien d'entre eux lui remettre une épée sainte par laquelle il pourra récupérer son sceptre.

Une apparition fantastique a lieu, également, quand la mère Ubu viole la sépulture des rois de Pologne pour en arracher l'or, et qu'elle s'efforce de ramasser les pierres précieuses parmi les ossements blanchis : une voix d'outre-tombe la menace.

Mais ce ne sont là que des scènes annexes. Ubu lui-même a quelque chose d'excessif, d'invraisemblable, mais par son grotesque. Il est truculent, bestial, inouï dans sa sottise et sa brutalité, dans son manque total de sens des responsabilités : il n'a pas du tout conscience que ses actes sanglants peuvent avoir une conséquence, qu'on puisse vouloir se venger de ses crimes. Il est l'adolescent devenu empereur : il ne voit que lui ; il ne sait pas qu'il existe une réalité objective en dehors de lui-même !

Or, il a sous ses ordres des êtres bizarres, les Palotins, que Jarry ne caractérise pas outre mesure, mais qui visiblement peuvent faire exploser une partie de leur corps sans mourir, et donc tuer n'importe quel ennemi. Ils ont des poings explosifs par lesquels l'un d'entre eux tue un ours qui menaçait leur maître, auquel ils sont dévoués corps et âme. Ils sont comme des robots doués de conscience, ou des êtres venus de l'enfer, des gnomes créés dans les profondeurs, mais qui auraient un lien avec les machines, les armes modernes. Ils entretiennent un rapport évident, à mes yeux, avec le merveilleux scientifique qui fascina beaucoup Apollinaire, que lui aussi mit en scène, dans de petites pièces précisément imitées de Jarry. On sait que Blaise Cendrars aima également ces figures qui rendaient mythologique l'action, sans pour autant se réclamer de traditions connues, et qui se fondaient sur l'imagination seule : c'est l'origine de la science-fiction.

Evidemment, dans l'œuvre de Jarry, cela se présente comme une plaisanterie. Mais cela ne l'était qu'à demi : un fond très sérieux se dessine dans sa pièce, qui le rendra digne des louanges des Surréalistes, par exemple. Ce n'est pas tellement l'aspect idéologique, qui importe - que Jarry ait rompu les règles de la bienséance -, mais qu'il ait créé une œuvre populaire et sauvage, et en même temps pleine de poésie, comme si l'art avait besoin, certes, de se rebeller contre la tendance des vieilles formes à la fixité, pour trouver une liberté et toucher à la source secrète de l'inspiration vraie. Il ne faut pas l'ériger en dogme, et servir, ainsi, indirectement, une idéologie trop claire, comme a pu le faire le Surréalisme ; mais cela peut réellement apparaître, à un moment donné, comme une nécessité, à la manière de n'importe quelle révolution.

Et que, chez Jarry, cela correspondît à un appel profond de la sphère de laquelle sort la beauté de l'art, je veux en donner pour preuve qu'il a créé tout un monde à demi imaginaire d'Ubu, avec ses figures, ses doctrines, son histoire parallèle, comme seul peut le faire tout vrai créateur, inventeur de mythes. Ubu est devenu un mythe, un motif de la culture populaire, et ce n'est pas que c'est mérité, mais que c'est réellement une preuve du mérite de Jarry. Il fut un grand poète, mort tout jeune, à l'exemple de ses illustres prédécesseurs, Rimbaud, bien sûr, mais aussi Aloysius Bertrand, par exemple : en lui-même, il est une légende !

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
Jeudi 10 Mai 2007

Paris a beaucoup de privilèges. L'autre jour, à propos du statut des fonctionnaires, je faisais remarquer à une relation électronique, comme qui dirait, qu'à Paris, compte tenu des prix de l'immobilier, les fonctionnaires avaient une prime, que leur traitement était réévalué ; or, en Haute-Savoie, les prix sont également très élevés, en grande partie à cause de la proximité de la Suisse, et les fonctionnaires y ont également demandé un ajustement : mais évidemment, ils n'ont pas obtenu gain de cause.

Le plus étonnant reste quand même le statut de la mairie de Paris. Je ne suis pas juriste, je ne connais pas en détail ce statut, et ne peux donc pas en parler d'une manière forcément probante. Mais la façon dont la presse évoque les relations entre le maire de Paris et le préfet de Police sont en général que ce dernier doit rendre compte (ou le fait, en tout cas) au précédent, des opérations menées dans la capitale. Or, dans un département, c'est au contraire le président du Conseil général qui doit rendre compte de son action, et il est surveillé en permanence par le Préfet.

L'élection au suffrage universel du maire de Paris lui donne quand même un rôle assez proche de celui du Dauphin ! On sait peu que le prince du Dauphiné, héritier du roi de France, était prince non seulement en tant que fils du Roi, ou appartenant à la famille royale, mais que le Dauphiné, par surcroiît, avait un statut spécial, étant issu du Saint-Empire romain germanique, et que c'est précisément ce qui rendait le Dauphin très particulier, à la Cour. On a vu souvent le fils s'opposer au père, au sein de la famille des rois de France, en particulier au XVe siècle, époque à laquelle le statut du Dauphin était encore récent et le pouvoir du Roi mal assuré.

Je crois, personnellement, que le statut du maire de Paris est la cause principale de la dérive observée dans les comptes, et la manière dont M. Chirac et son épouse ont assimilé le titre et ses avantages à leur propriété privée. Bien sûr, on peut faire valoir que son actuel successeur est bien plus honnête. Mais quand le titre donne assez de pouvoirs pour qu'on doive s'en remettre au bon vouloir et à la moralité de ceux qui le possèdent, c'est qu'on est dans le droit divin : le titre vient de Dieu, et on en use comme on pense qu'il faut le faire. Si on assimile ses plaisirs à la grandeur de la France, il semblera logique de profiter du titre pour obtenir les voluptés qu'il permet.

Mais plus encore, ce statut de la mairie de Paris rappelle celui de la Nouvelle-Calédonie, ou de Tahiti : il est au fond très autonome. C'est un Territoire d'Outre-Mer, pour ainsi dire ! Paris est véritablement une communauté autonome placée territorialement au cœur de la République, mais à l'abri de tout, ou presque. Son prestige en a fait une cité sainte. La force de Dieu l'habite. Elle ne contient pas seulement des symboles : elle-même en est un. C'est comme un gigantesque temple, dont le grand prêtre est le Maire !

J'avais un ami originaire de Paris qui avait déménagé à Annecy et qui me disait que quand il revenait dans sa ville natale, il avait le sentiment qu'elle était devenue un tombeau. Le peuple s'en était allé, me disait-il. Il faut dire qu'il était un ancien trotskiste. Mais depuis qu'on y avait créé une mairie, Paris lui semblait fait de bâtiments princiers et de machines.

Car l'agitation de Paris, outre qu'elle est liée aux affaires que le statut de capitale de la France y a concentrées, est mécanique : la vie y est essentiellement représentée par l'horrible et incessant flots d'automobiles que M. Chirac est bien loin d'avoir eu envie de restreindre. Pendant que des villes françaises finalement plus évoluées (comme Annecy) réservaient de plus en plus de rues aux piétons, Paris s'en est bien gardé. Or, c'est réellement lié à l'atmosphère aristocratique, princière et gaulliste qui a été installée dans la capitale. On y a des aspirations sociales tellement élevées ! Mais la vie est faite aussi d'une petite bourgeoisie qui aime simplement vivre, et non pas se gorger de visions grandioses. La vie en elle-même est bien plus intéressante que le matérialisme le suggère, et si on ne l'a pas perçu, on ne peut pas comprendre l'écologie - ni même la démocratie, peut-être.

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
Lundi 07 Mai 2007

Relisant quelques pages de philosophie naturaliste du XVIIIe siècle, je me suis aperçu que l'idée que rien qui était dans l'être humain ne pouvait être né ailleurs dans la nature, était déjà alors très présente. On disait que les passions, que les élans érotiques eux-mêmes venaient de Dieu, comme dans l'Antiquité. Mais cette idée n'a pas été longtemps prise au sérieux. Rapidement, on chercha dans la nature manifestée et sensible les sources des sentiments et des pensées : le polythéisme païen fit place au matérialisme. Quand même on parlait de Dieu, au XVIIIe siècle, on plaisantait à demi, on cherchait à choquer, ou à répliquer à l'argument religieux selon lequel la raison seule venait de Dieu, à l'exclusion des passions. Ce qui, c'est vrai, était incohérent, et absurde.

Dans les quelques pages que j'ai lues, il y avait quand même l'idée sublime que la nature avait créé les yeux, les mains, mais aussi les pensées. Or, faut-il que la nature n'ait créé qu'indirectement les pensées, par l'intermédiaire des organes qu'on suppose être à leur source ? J'ai émis l'idée, l'autre jour, qu'il n'y avait pas de raison qu'il en fût ainsi. L'époque des Lumières a tiqué à juste titre face à l'incohérence des doctrines religieuses alors en cours, mais, parallèlement, elle fut marquée par un matérialisme spontané qu'on ne songe pas à remettre en cause, bien qu'il ait accompagné la philosophie nouvelle sans lui être nécessairement constitutive.

Sans doute, il existe des forces, dans l'univers, qui ont créé les yeux, les mains, tous les organes physiques, mais aussi, en réalité, les pensées, les sentiments. Or, il n'est pas vraisemblable que ces forces n'aient eu aucune forme de modèle. Je veux dire, la réalité est que, aussi étrange que cela paraisse, on peut appliquer à la création de l'âme les mêmes principes que Pasteur attribuait en général aux organismes : il n'existe pas tant qu'on croit, en ce domaine, de génération spontanée, et en réalité, les pensées ont été engendrées à la façon des organismes, par des éléments qui leur étaient semblables en nature et en essence. De là, mon idée que la subjectivité humaine est créée en fait par une forme de subjectivité qui existe au sein de l'univers, sous la forme d'une simple génération. La lumière intérieure ne s'est pas allumée quand le cerveau s'est échauffé : mais quand la subjectivité contenue dans l'animalité s'est développée, en même temps que le cerveau. L'animal a engendré l'être humain, comme la sphère émotionnelle a fait naître peu à peu la sphère intellectuelle.

Et si on peut s'aider de la sagesse antique, à cet égard, j'aimerais rappeler que les anciens rattachaient, aux sept couleurs de l'arc-en-ciel, sept notes de musique, sept tonalités, correspondant à sept principaux sentiments, mais aussi, à vrai dire, aux sept planètes, ce qu'on comprenait alors ainsi, et aux sept grands anges qui commandaient à des planètes. Les sentiments venaient bien de la nature, mais pas nécessairement des organes, qui ne faisaient que les porter. Ce qui les engendre dans l'être humain, pour les anciens, et chez Eliphas Lévi, aussi, c'est évidemment le mouvement des planètes, formant la hiérarchie des sphères qui ont fondé l'astrologie et qu'on peignait avec art au Moyen Âge, en rattachant les cercles planétaires aux dieux antiques, ou à des figures symboliques, voire alchimiques : car aux sept planètes, on rattachait sept métaux, et quand on les maniait, on pensait éveiller les sept vertus au sein de l'âme.

Plus encore, puisque du jeu des sept essences fondamentales, toute matière était censée sortie, les organes mêmes étaient soumis à des influences différentes. Le corps humain pouvait être représenté d'une façon cosmique, un peu comme chez Léonard de Vinci (bien qu'il l'ait fait d'une manière plutôt abstraite). La femme céleste dépeinte dans l'Apocalypse de Jean figurait sans doute la sainte Vierge, mais aussi l'âme humaine ; or, semblables à des chakras, les astres luisaient sur différentes parties de son corps : on le sait bien. Les membres se reliaient à la Lune, la poitrine au Soleil, la tête aux étoiles. Cela ne fait que trois niveaux : dans ces sujets, il ne faut pas chercher des symétries parfaites.

La grande erreur du christianisme est d'avoir finalement limité à la seule sphère morale les symboles antiques. Cela créa l'incohérence qu'on regarda bientôt comme ridicule, selon laquelle Dieu ne s'occuperait que de la sphère intelligible. Le XVIIIe siècle réagit, face à cela, avec toute la force de son cœur, avec un élan sincère et généreux, qu'il serait sot de le lui reprocher. C'est alors une grande aspiration au bien et au vrai qui s'est manifestée, et qui fut certainement initiée au plus haut des cieux, aussi étrange et paradoxal cela puisse-t-il paraître. Les Lumières furent bien plus saintes qu'on ne l'admet en général. Le Panthéon n'a rien d'usurpé, en ce qui concerne leurs représentants !

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
Vendredi 04 Mai 2007

Je me souviens qu'un jour, j'ai fait remarquer à une collègue fonctionnaire syndiquée que les inégalités n'existaient pas seulement dans les entreprises privées, comme elle avait l'air de le clamer haut et fort, mais aussi dans la fonction publique. En effet, pour les mêmes tâches, et pour des besoins en principe comparables, les professeurs agrégés étaient plus payés que les professeurs certifiés : j'en ai déjà parlé. Ma brave collègue m'a répondu que c'était une question de mérite. Mais qui peut nier qu'en règle générale, les chefs d'entreprise sont plus diplômés que les ouvriers spécialisés ? La distinction est plutôt oiseuse. D'ailleurs, dans l'entreprise, même quand les diplômes sont différents, si on effectue les mêmes tâches, on est réellement payé pareil : le même travail occasionne les mêmes fatigues et donc les mêmes besoins : c'est égalitaire.

On défend le privilège des grades en faisant valoir l'égalité des chances. Tout le monde peut passer un concours ! Mais les concours d'entrée aux grandes écoles commerciales sont également ouvertes à tous. On peut, bien sûr, faire valoir qu'une entreprise familiale s'obtient par héritage ; mais alors, ce qui est en cause, c'est le système de la propriété privée. Or, les agrégés, en règle générale, profitent de leurs avantages pour devenir propriétaires d'une façon plus rapide et plus confortable que les certifiés : et leurs enfants héritent, ensuite !

De surcroît, on ne se transmet pas, par héritage, seulement des entreprises florissantes, comme aiment à l'imaginer certains fonctionnaires : cela peut être aussi une entreprise agricole de taille réduite, à la merci de la concurrence, ou des boutiques, de petites entreprises tenues par des représentants de la classe moyenne, et qui certainement empêchent les membres des familles concernées de tomber dans la misère ou même le prolétariat, mais, bien souvent, en outre, ne laissent pas d'autre choix que de poursuivre le même métier que ses parents, et de rester à peu près au même niveau.

Au demeurant, on peut toujours dire que l'ouvrier a la sécurité de son salaire : même si son patron n'arrive pas à vendre ce qu'il lui fait produire, il est payé pour le travail qu'il a effectué.

Mais il y a plus. Tout le monde sait très bien qu'en dehors de la question de la propriété privée, les catégories sociales tendent à être héréditaires, et que les agrégés viennent de milieux plus aisés, en général, que les certifiés. Les causes n'en sont pas réellement matérielles, comme on le fait souvent croire. Non : c'est que le travail intellectuel et le travail manuel tendent eux aussi à être héréditaires. Ce n'est pas inscrit dans les gènes, bien sûr, mais vient de l'éducation. Et pas de l'école maternelle, mais des années qui la précèdent : car cela vient de l'époque où l'enfant apprend à parler.

Il ne s'agit pas d'une question ethnique : ce n'est même pas le problème d'avoir des parents qui parlent français ou arabe. C'est celui d'avoir des parents qui, dans leur langage, utilisent des concepts, ou se contentent de nommer les objets. S'il y a une hypocrisie, elle est là : car l'excellence des lignées se situe dans ce degré de conceptualisation du langage et même de l'action. En effet, on peut n'agir que pour obtenir des résultats directs, immédiats : l'exemple qu'on donne à ses enfants est alors celui du travail manuel.

Dès lors, on sait ce qu'a de relative l'égalité des chances. Si jamais il existe un problème culturel, c'est parce que les parents appartiennent à une culture qui n'a pas pris l'habitude de conceptualiser les choses ; la tradition française, elle, a tout à fait développé cet aspect : c'est pourquoi cela peut se recouper avec l'impression que toujours les mêmes classes de gens dirigent un pays qui assure pourtant se fonder sur le mérite individuel.

Pour mettre un terme à cette situation, il faudrait forcément en finir avec la primauté de l'intellectuel sur le manuel. Il faudrait admettre qu'un bon sculpteur peut avoir plus de mérite qu'un informaticien de niveau moyen. Et qu'un bon peintre peut rapporter davantage à la société qu'un auteur de dissertations même assez bonnes pour lui permettre de devenir agrégé ! Les poètes sont dans un cas similaire, bien sûr.

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
Mardi 01 Mai 2007

Quand j'étais petit, je regardais beaucoup de films fantastiques, ou remplis de merveilleux. Mais j'en suis à présent moins féru, d'abord parce que l'âme humaine a aussi ses prodiges, et qu'on peut les exprimer à travers toutes sortes de films, et ensuite parce que très souvent, l'imagination y est convenue, froide, et peu propre à susciter l'adhésion. On est face à des images jolies en elles-mêmes, mais d'une fantaisie excessive, et sans âme. Cela bouge, mais mécaniquement. C'est souvent le cas dans les dessins animés, notamment.

Néanmoins, l'autre jour, accompagné d'enfants, je suis allé voir une adaptation du célèbre roman d'Ursula Le Guin, Terremer. J'en avais fait le choix, parce que j'ai lu deux fois ce roman (dont une en anglais), et l'ai bien aimé, comme tous ceux qui l'ont lu : car il est réellement bon. Le réalisateur de cette adaptation (qui est, précisément, un film d'animation) est le fils du grand Miyazaki, et lui aussi s'appelle Miyazaki, mais je ne connais pas son prénom. Je ne suis d'ailleurs pas un immense admirateur de Miyazaki, car même si je trouve, comme tout le monde, ses images très belles, les histoires qu'il raconte me paraissent mal construites et abracadabrantesques, excessivement baroques.

Le film de son fils est d'un esthétisme plutôt conventionnel, et suit les canons du film d'animation japonais en général. C'en est au point où certains personnages se distinguent principalement par des attributs grossiers. Les décors ne sont pas excessivement raffinés, non plus.

En revanche, sur le plan dramatique, c'est le premier dessin animé que j'aie trouvé passionnant, depuis très longtemps. Et il en est ainsi notamment parce que le merveilleux, quoiqu'abondant, y est globalement crédible, et s'insère bien dans un enchaînement digne de ce nom.

La clarté du fond mythologique doit essentiellement à Le Guin, du reste. Elle a créé une société de mages qui veille à l'équilibre des forces cosmiques, comme dans les films de George Lucas : c'est un thème assez typiquement occidental, et qui finalement fonde les organisations sociales complexes et évoluées de l'Occident. Il y avait, pour ainsi, les mages de l'Eglise, et l'Empereur qui les écoutait, parce que de l'univers, ils connaissaient les secrets. Dans la Rome païenne, il y avait les chevaliers et les sénateurs, pareillement.

Pour autant, Le Guin n'est pas spécialement attachée à la tradition occidentale : cette société de mages correspond pour elle à l'évidente nécessité de cohérence, au sein du monde imaginaire qu'elle a créé : il faut qu'il ait une organisation sur le plan humain qui soit globale. Le film raconte donc qu'un de ces mages a instauré un déséquilibre entre les forces de la vie et celles de la mort, parce que, précisément, il voulait connaître la vie éternelle, avant même de mourir. Il parvient à acquérir des pouvoirs gigantesques, et leur démonstration est effrayante et intéressante.

Mais les mages eux-mêmes, de toute façon, distillent un merveilleux simple et de bon goût, dans le film : leurs bâtons qui brillent dans la nuit sont magnifiques. L'épée magique d'un héros qui a du mal à la sortir, et qui éclate de blancheur quand elle est enfin arrachée à son fourreau, est également très belle : elle incarne la force rédemptrice et ordonnatrice de la Lune, ou de l'Univers dans son ensemble, en tout cas de la Justice.

Le dénouement reste baroque et invraisemblable, car cette épée ne suffisant pas, il faut qu'un dragon surgisse de nulle part, du corps défunt d'une gentille petite fille, et aucune explication (même ésotérique) n'est donnée. La scène initiale, le meurtre d'un bon roi par son fils (qui est le héros à l'épée magique), n'est pas non plus très bien justifiée : les motifs de l'assassin sont plutôt abstraits.

Evidemment, quand les vivants veulent rejeter la mort, tout se dérègle ; mais on aurait pu montrer, en ce cas, bien d'autres infractions aux lois les plus saintes, et de surcroît, tuer son père est suffisamment grave pour qu'on n'ait pas envie de trouver que celui qui l'a fait puisse être un héros.

Je ne parle pas des discours digressifs sur la nécessité de travailler aux champs pour se ressourcer, ou sur la frugalité et la simplicité qui doivent présider à la vie humaine : Le Guin est très écologiste. Moi aussi, sans doute, mais la morale, dans un film, ralentit souvent l'action d'une manière inutile.

Enfin, c'était une belle œuvre, et c'était dû à Ursula Le Guin, qui est un grand écrivain, un des plus grands qui aient vécu aux Etats-Unis dans la seconde moitié du XXe siècle.

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
   13 14 15 16 17 18 19 20 21 22    
Créer un blog sur arviblog.com - Contact - C.G.U. - Reporter un abus