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Samedi 28 Avril 2007

L'autre soir, à la radio, j'ai écouté Bernard-Henri Lévy, un homme un peu pompeux, mais dont les idées me sont généralement sympathiques. Il parlait des élections présidentielles : on l'avait invité pour cela. Il a condamné vigoureusement l'espèce d'absolutisme génétique que Nicolas Sarkozy avait exprimée, quelque temps auparavant. Cela m'a fait plutôt plaisir, car évidemment, je considère que l'humanité est libre, face à la fatalité héréditaire : par le sentiment de ce qui est juste, par la connaissance de ce qui est vrai, les tendances objectives peuvent toujours être surmontées.

Mais Bernard-Henri Lévy représente quand même pour moi ce républicanisme bourgeois qui a développé une vision plutôt gallicane du socialisme et de la République même. A un certain moment, il a rappelé, de manière d'ailleurs vraiment enrichissante, que les premiers révolutionnaires avaient défini la nation comme un simple rapport à la collectivité, dans la droite ligne de Rousseau. Il s'agissait de savoir ce qu'on allait faire ensemble, à partir du moment où on dépendait d'un même Gouvernement.

Dominique Strauss-Kahn, que Bernard-Henri Lévy aurait voulu voir défendre les couleurs du Parti socialiste aux élections présidentielles - et que j'aime bien aussi -, avait, de cette façon, déclaré que la nationalité s'acquérait et devait s'acquérir en même temps que la carte d'électeur. Il avait complètement raison.

Mais M. Lévy a néanmoins exprimé un regret : que la nation n'ait pas été dès le départ définie à partir de sa langue. Et soudain, le respect que j'avais pour la philosophie de M. Lévy a été entamé : car une langue étant culturellement chargée, et émanant, au départ, d'une ethnie restreinte dans son étendue, localisée précisément (en l'occurrence, en Île-de-France), c'était au fond reprocher aux révolutionnaires de n'avoir pas limité l'Etat à une tradition spécifique ; or, je considère qu'ils ont très bien fait.

Que le français ait, depuis le Moyen Âge, été rationnellement et officiellement fixé, atténue son caractère ethnique, bien sûr, mais ne le supprime pas. Au reste, à la faveur de la reconnaissance officielle du français comme langue de la République, cette dernière a tendu à sembler être la suite logique voire mécanique du royaume de France : on ne l'ignore pas. L'effet de rupture lui-même s'est estompé.

De Gaulle y est certainement pour quelque chose. Sa dévotion affichée pour la fée des contes et la madone des églises, lesquelles il assimilait mystiquement à la France, était une forme de néoclassicisme, car elles reprenaient simplement les figures de Galatée, dans L'Astrée d'Honoré d'Urfé, et de la Vierge Marie, dont Louis XIII avait fait la patronne du Royaume. La République ne représentait plus que l'adhésion du Peuple à ces symboles séculaires. On s'éloignait du Romantisme, de la vision d'un Hugo, qui opposait l'antique Isis à la Liberté. En réalité, les références classiques étaient (et sont) restées prépondérantes.

Bernard-Henri Lévy est attaché à une langue française qui n'a pas été du tout codifiée et fixée à la Révolution, mais au temps de la monarchie absolue, sous Louis XIII, précisément, par Vaugelas - qui représentait l'Académie française. M. Lévy regrettait, donc, inconsciemment, que les révolutionnaires n'eussent pas assez payé leur tribut à la royauté de droit divin ! Car il était dans la politique des rois que le français remplaçât le latin, et s'imposât, ainsi, à l'Eglise catholique : c'est un fait. D'un autre côté, le gallicanisme a eu tôt fait de s'exprimer en langue française. A Genève, même, le français est d'abord la langue de Calvin !

De fait, le culte du français a subrepticement crée une vision sacrée de la nation, en plaçant la religion dans l'ensemble de l'organisme collectif, en pénétrant celui-ci de religiosité, et en cessant de faire de la religion une entité distincte. Car dans la vie ordinaire, jusque-là, personne ne parlait latin !

Evidemment, on a répandu le français pour permettre à tous de gagner les plus hautes sphères, ainsi que l'a dit l'abbé Grégoire. Mais dans les faits, cela a favorisé l'accès de ces hautes sphères à l'aristocratie bourgeoise de la France proprement dite : le peuple devait apprendre le français s'il voulait réussir aussi. Or, très souvent, en 1789, il ne le savait pas. C'était quand même rétrécir les routes du pouvoir !

Que les choses, telles qu'elles sont, ne permettent pas l'instauration d'une langue universelle pouvant être utilisée au-delà des formes particulières de langage, je veux bien le croire, mais je reste convaincu que cela reste l'idéal absolu qui s'est exprimé dans le brusque surgissement de la Révolution. Un jour, j'en suis persuadé, cette langue sera trouvée (notamment, par les poètes), et l'être humain redeviendra semblable à un dieu, comme avant le malheur de Babel !

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
Mercredi 25 Avril 2007

La musique de Michael Nyman est très émouvante. Comme tout le monde, je l'ai découverte avec les films de Peter Greenaway, The Draughtman's Contract (Meurtre dans un jardin anglais), et The Cooker, the Thief, his Wife & her Lover (Le Cuisinier, le voleur, sa femme et son amant), au travers de ses arrangements de Purcell et des morceaux célèbres tirés de Fairy Queen et King Arthur. J'aime particulièrement le morceau tiré du second opéra (énergiquement interprété, en son temps, par Klaus Nomi), et qui, dans le livret écrit par Dryden (si je ne m'abuse), évoque une cérémonie magique, ce qui est, en France, à mon avis assez peu connu : Merlin l'Enchanteur réveille l'esprit des glaces au sein d'une grotte, je ne sais plus pour quelle raison. Le passage est célèbre, parce que l'acteur qui joue le rôle du démon du froid doit chanter en faisant trembler sa voix, et lui faire dire, à peu près : "Laisse-moi retourner à ma glace pour mourir" ("Let me freeze again to death", en anglais, ce qui a plus de force et de synthèse dans l'expression).

En d'autres termes, voilà un géant du froid mort depuis des millénaires que Merlin ressuscite pour un service qu'il veut en obtenir, et il répond qu'il désire qu'on le laisse en paix dans sa mort éternelle. Rien n'est plus pathétique. Cela rappelle la question centrale de toute tragédie : Pourquoi suis-je venu au monde ? Oh ! qu'on me laisse retourner à ma sainte obscurité !

Nyman n'a pas repris les paroles, connues de toute personne cultivée dans le monde anglophone. Mais il a joué, précisément, avec le pathétique auquel tout le monde relie ce morceau, pour dialoguer avec la tradition. Il a renforcé le thème en changeant les instruments, en répétant inlassablement le mouvement qu'on a appris à aimer, en faisant dédoubler des notes terminant un élan musical (qu'on me pardonne ce vocabulaire d'amateur, car je ne suis pas musicien, ni spécialiste en musicologie) au moyen d'instruments encore nouveaux, et en ajoutant des variations pathétiques, qui émeuvent jusqu'au fond de l'âme. Il a aussi accéléré le rythme, et rendu le thème plus bruyant (chez Purcell, il est joué par de légers violoncelles, je crois), afin de mieux saisir les auditeurs dans leurs sensations, lesquelles sont peut-être plus brutales et moins fines que du temps de Purcell.

Mais Nyman ne s'est pas occupé seulement de Purcell et des films de Greenaway. Durant assez longtemps, jusqu'à ce que je m'achète l'album The Very Best of Michael Nyman (je possédais déjà les bandes musicales des films de Greenaway), je m'étais demandé qui avait fait la merveilleuse musique de ce beau film, Bienvenue à Gattaca. Beau film, essentiellement par la lumière (toute d'or), et la musique, justement ; le thème, tragique, et futuriste, se prêtait bien, de toutes façons, au pathétique, à la poésie. Maintenant, j'ai ma réponse. Nyman avait donné, par des voix d'anges, l'âme de ce qui se jouait entre les deux frères, l'un dépassant l'autre par sa volonté libre, alors qu'il lui était génétiquement inférieur, et gagnant ainsi les étoiles - après avoir conquis l'autre rive, au sein de l'Infini !

Ô j'aime cela, la victoire de l'âme, du cœur, sur la matière ; alors, il semble que l'amour de Dieu pour les hommes traverse le temps et l'espace pour s'imposer aux apparences physiques, et faire vaincre le Juste. Cela vient en quelque sorte de très loin, et c'est bouleversant. La poésie est nécessairement faite de cela. Ceux qui croient pouvoir la voir dans la matière seule sont plutôt creux, à mon avis. Eh bien, la mélancolie des morceaux de Nyman a quelque chose de glorieux qui touche aux astres, et qui se mêle à la joie, par des mouvements plus intimes, plus doux, plus méditatifs, parmi les trompettes de la gloire officielle, et la tristesse du grand départ. Ô l'Infini ! Est-ce la sortie ? Est-ce l'entrée ? C'est le Seuil, et avec Nyman, les violons qui donnent des ailes et tracent le chemin des anges surmontent le chant de l'âme !

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
Dimanche 22 Avril 2007

Dans la pédagogie officielle de la France, et peut-être d'autres pays, on s'imagine que le plus important est d'inculquer les valeurs de la nation. Que l'être humain est au départ un sauvage, un animal, un barbare, et que, ce qui le fait devenir humain, c'est sa socialisation par le biais d'une culture digne de ce nom.

Son esprit même n'est constitué que d'idées imprimées sur son cerveau, et ces idées doivent être celles de la doctrine de l'Etat : laïque, et fondée sur le matérialisme scientifique. Cela tourne d'ailleurs en rond, car pour concevoir l'esprit de cette manière, il faut déjà être matérialiste : il faut avoir de la nature une conception au sein de laquelle la matière est la cause de tous les phénomènes.

Cependant, cela n'est pas principalement imputable aux laïques mêmes, comme on pourrait le croire, mais au catholicisme : la façon dont la doctrine chrétienne de Rome a regardé l'individu a mené directement à cette conception de l'esprit. En effet, pour le catholicisme romain, l'esprit de chacun n'est pas directement relié à la divinité, et donc n'a pas de liberté réelle ; seule l'institution, représentative de la communauté, reçoit et contient l'Esprit saint, à la suite, du reste, de l'Empereur : je veux dire, cette idée que la divinité ne rayonne que dans les symboles de la Cité vient de l'ancienne Rome, et non du christianisme en général.

L'humanité a toujours été regardée comme dénuée de maturité par les autorités ecclésiastiques ; la doctrine devait être imposée à l'entendement, afin de créer la conscience religieuse, et l'homme ne pouvait être sauvé qu'à condition de se soumettre à l'autorité, et de conformer son esprit, par conséquent, au dogme établi : c'est ce qui réellement traçait son chemin vers la divinité.

La République, en France, a simplement prorogé cette philosophie fondamentale ; elle s'est contentée de modifier le contenu de la doctrine, du dogme à enseigner pour sauver l'être humain. La pédagogie est donc restée la même, au sein de l'école publique, qu'elle l'était dans l'école catholique, ou n'a changé qu'en surface ; et il en est ainsi parce que l'école catholique elle-même avait simplement conservé la pédagogie qui était de mise dans l'ancien Empire romain, dont la France reste l'héritière.

Or, la Révolution a rendu officiel un concept qui à mon avis s'oppose à cette tradition : la liberté. Laquelle néanmoins reste théorique si elle ne s'appuie pas sur l'idée de Rousseau que l'esprit individuel est relié à la divinité, notamment par le biais du sentiment : chacun est en mesure de juger du vrai et du faux, du juste et de l'injuste - en son âme et conscience, comme on dit ! Et il n'en est pas ainsi simplement parce qu'on ne pourra jamais rien savoir avec certitude des grands mystères, comme certains l'affirment, mais que réellement, l'individu a les capacités intimes, mais mal connues, et encore à l'état larvaire, de percer à cet égard les obscurités les plus opaques.

La pédagogie conçue par Rousseau découle de cette idée de liberté de conscience effective. Ses disciples l'ont tous prise en compte : Decroly (sous la figure tutélaire duquel j'ai grandi, à Paris), Noémi Regard (en Haute-Savoie), Pestalozzi (en Suisse), et Rudolf Steiner (en Allemagne), bien sûr : celui-ci, à la suite des mystiques rhénans, avait une trop haute idée de l'âme individuelle pour qu'il en fût autrement.

En France, globalement, la liberté est restée mal comprise, et regardée d'abord comme l'autorisation d'assouvir ses pulsions intimes sans égard pour la société. C'est que même si on avait limité la liberté à la vie culturelle, comme elle doit l'être, cela n'aurait rien changé, puisqu'en France, cette vie culturelle est profondément liée à l'Etat. Pour se sentir unis, les Français doivent penser pareil.

A présent, il s'agit d'avoir foi en les capacités propres à l'être humain pour mettre fin à l'éducation vue comme endoctrinement. L'enfant grandit et se forme de lui-même : à cela, l'éducateur l'aide, mais il ne crée pas l'humanité de l'enfant ; il l'entretient, la nourrit, lui donne de quoi s'épanouir : rien d'autre.

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
Jeudi 19 Avril 2007

J'ai vu l'autre jour le film que Sofia Coppola a consacré à Marie-Antoinette, et il était sans doute, comme on l'a un peu dit, d'un esthétisme relativement puéril, mais joli quand même ; on découvrait que la reine de France était passionnée d'écologie, sous l'influence de Rousseau : charmant. Cependant, je n'imaginais pas Louis XVI ainsi, rêveur et illuminé par la révélation des serrures, mais plutôt pataud, et maladroit dans ses relations avec autrui.

En tout cas, Mlle Coppola a mis le doigt sur une des causes fondamentales de la Révolution, qui était simplement la dette de l'Etat. Or, cette dette fut, comme elle l'a également bien vu, provoquée par le rêve des Français de faire pièce à la puissance anglaise, par le biais de l'Etat seul, alors même que les Anglais se développaient grâce au commerce. C'est ce qui a provoqué le désastre dont Mlle Coppola estime que Marie-Antoinette fut la victime innocente. Dans le film, elle n'aide pas à renflouer la dette, dans son insouciance caractérisée, mais la cause de la ruine de la monarchie héréditaire se trouve véritablement dans la faiblesse du Roi, face au patriotisme et à l'esprit de compétition de ses conseillers.

La réalisatrice aurait pu montrer, également, que les princes n'étaient pas contrôlés dans leurs dépenses, et qu'ils vivaient dans la fiction d'une richesse inépuisable et d'origine divine, comme si l'argent français était créé par Dieu même.

Est-ce qu'en France, on en a pris totalement conscience ? Je n'en suis pas persuadé. Mlle Coppola l'oublie aussi, pour s'appesantir sur la décadence d'un monde révolu, parfois ridicule, souvent triste et morne, mais extérieurement grandiose et féerique.

Versailles se vidait, comme ses coffres, dont le contenu était sacrifié aux rêves d'une France immortelle, et triomphante jusque dans le monde nouveau. Si on avait moins cru pouvoir réformer de fond en comble l'univers, et si on s'était contenté de garantir les droits et les libertés des citoyens, sans doute, la France fût devenue un petit pays, mais plus paisible. La résistance, face aux aspirations du peuple, au nom de la grandeur de la lignée et de son projet, a finalement déclenché une sanglante rupture.

Que les peuples soient fréquemment utilisés par les princes pour mener entre eux une compétition (qu'a souvent stigmatisée Voltaire, du reste), c'est évident. Or, cela ne sert à rien, mais il est assez curieux que ces peuples, au bout du compte se laissent volontiers griser par ces enjeux internationaux, et qu'en France, encore aujourd'hui, on estime très bon de consacrer de l'argent à concourir avec les Américains sur la scène mondiale. Quand les caisses sont vides, est-ce qu'on en accuse le nationalisme ? Non, mais la cupidité des gens en place, au sommet du pouvoir, et leur goût pour le faste. On veut croire qu'ils ont failli à leur mission en pensant plus à eux-mêmes qu'à l'Etat : ils n'ont pas cru aux miracles que pouvait accomplir l'union sacrée ; ils n'ont fait que semblant de leur accorder leur attention, pour en profiter les premiers. Ce sont des fourbes, des méchants !

Pour en revenir au film de Sofia Coppola, la fin m'a paru affreuse, et m'a rappelé, dans sa force même, celle des films de Greenaway. La déchéance d'un monde glorieux mais intérieurement vidé de toute substance et voué au néant est bien rendue, et crée une impression terrible, relevant du plus franc nihilisme. La pauvre Marie-Antoinette ne s'est pas beaucoup amusée, en cette vie ! Les grands escaliers de Versailles semblent eux aussi monter vers un gouffre. La lumière est alors celle des éclipses cosmiques : grisée, et pleine de menaces...

Cependant, le film suit une idée fixe. Cela a quelque chose d'excessif, de lourd. Une idée n'est qu'une idée : elle ne peut jamais résumer toute l'existence. Au demeurant, cette Marie-Antoinette est sympathique, mais on ne la croit pas très semblable à celle qui a réellement vécu. Sa destinée, assurément, fut tragique, mais elle-même ne fut peut-être pas aussi jolie, intelligente et gracieuse que Mlle Coppola veut en donner le sentiment.

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
Lundi 16 Avril 2007

Je n'ai lu de Michel Butor que quelques poèmes, soit publiés dans une revue littéraire de Saint-Claude, où j'ai habité quelque temps, soit, présentés par un artiste de ses amis dans des livres (d'ailleurs très jolis) faits à la main et exposés à la bibliothèque de Bonneville, chef-lieu de l'arrondissement que j'habite à présent, soit édités dans son dernier gros recueil poétique, que j'ai feuilleté dans la principale librairie de Bonneville, encore : il l'y avait fait venir en plusieurs exemplaires, car il habite à proximité aussi - dans ce qu'on appelait autrefois le Faucigny, et qui comprenait les vallées de l'Arve et du Giffre.

Dans ce dernier livre de poèmes, Michel Butor a montré qu'il s'intéressait à la Haute-Savoie, puisqu'il a consacré quelques pièces de vers à ce qu'il voit le matin en se levant, ou durant ses journées passées dans sa maison, au sein de son village. Il regarde les gens, la nature (qui autour de chez lui n'est pas excessivement montagneuse, car il s'agit de la basse vallée de l'Arve, la partie de son cours qui s'en va tranquillement vers Genève et le Rhône, après avoir traversé Annemasse et baigné le pied de son auguste casino).

M. Butor est également Membre d'Honneur de la Société des Auteurs savoyards, et il a reçu des prix honorifiques de cette digne société (dont je suis membre ordinaire, soit dit en passant), créée à l'époque où, à Lyon, les dirigeants de la société des écrivains de la Région Rhône-Alpes venaient de déclarer qu'en Savoie, il n' y avait pas de littérature. (Les régionalistes ont souvent bon dos.)

Chaque année, au château de Ripaille, à Thonon, au bord du Léman (château construit par le premier duc de Savoie, Amédée VIII), on rend hommage à un grand écrivain lié à la Savoie. Une fois, de cette façon, j'ai serré la main de Marc Veyrat, qui venait de sortir un beau et gros livre de cuisine, et une autre fois, le dramaturge Valère Novarina a passé la journée avec les auteurs savoyards et le public fourni du château. Je me souviens que deux ou trois ans auparavant, cela avait été le tour de Michel Butor, qui était resté le temps de l'hommage officiel, la matinée : ensuite, il n'y avait plus que ses livres. Il avait dû se trouver mal.

On veut encore l'honorer au salon du livre de Bonneville, cette année. Je ne sais pas s'il restera la journée, s'il accepte ; l'an passé, on avait rendu hommage à John Berger, qui habite aussi près de chez moi, et il n'était resté pareillement que le temps de la cérémonie officielle du matin.

M. Butor n'est en Haute-Savoie que parce que l'université de Genève lui a demandé, jadis, de donner des cours de littérature. Cela ne risquait pas d'arriver en France, car il a n'a jamais été reçu à l'Agrégation, après plusieurs tentatives de sa part pour l'être. Il a plus tard pu énoncer l'idée que c'était parce qu'il était trop intelligent pour le jury ; je ne sais pas s'il avait raison. Mais Butor est un grand écrivain, et tout le monde sait que les universitaires ne sont pas spécialement doués pour déceler les vrais génies de leur époque. Ils regardent trop la manière dont un écrivain est fidèle à la tradition ; or, le génie a forcément quelque chose de très individuel.

Il y a aussi, à dire, ceci : beaucoup de Français travaillent en Suisse, mais ils n'ont pas le droit d'y vivre ; ils s'installent donc, pour ceux qui veulent gagner leur vie à Genève, en Haute-Savoie et dans l'Ain, et y font monter vertigineusement les prix. Les Savoyards ont alors souvent beaucoup de mal à transmettre leur patrimoine, et les fonctionnaires à se loger.

Ce n'est pas pour autant que ces travailleurs frontaliers s'intéressent spécialement à leur sort. En général, la tradition savoyarde n'est pour eux d'aucune valeur, ou presque. Néanmoins, parmi ceux qui se plaignent que les prix sont trop élevés, il y en a quand même qui trouvent normal d'honorer plus Butor que des artistes qui travaillent dans le département. Ô mystères de l'âme humaine !

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
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