J'ai souvent proposé aux syndicats d'enseignants des réformes profondes, structurelles, pour aller dans le sens de ce que j'estimais être le bien commun. En particulier, j'ai voulu réfléchir à la manière dont, au sein de l'Education nationale, on pouvait développer la Liberté, l'Egalité et la Fraternité.
Pour la Liberté, il m'est apparu que les professeurs devaient mieux participer à la vie administrative de leurs établissements, et même à l'élaboration des programmes et de leur pédagogie : le professeur est trop souvent le prolétaire de l'institution. Il devrait avoir un poids plus grand dans la direction de ses affaires. Pour l'instant, il attend que tout lui tombe d'en haut, contraint de faire confiance à ses supérieurs hiérarchiques, lesquels il est ainsi (inconsciemment) amené à diviniser, à regarder comme des entités abstraites, inconnues, voire immortelles. Il tend même à sacraliser la tradition, dont jusqu'aux abus sont approuvés, déjà parce qu'ils sont anciens, pour paraphraser Voltaire.
J'ai aussi songé à l'égalité entre tous les professeurs. Je voulais qu'il ne fût plus possible que pour les mêmes tâches, un professeur certifié, réputé compétent, puisqu'il a été reçu au concours, fût moins payé qu'un professeur agrégé. Je trouve que c'est complètement absurde. Il faut réserver certaines classes aux agrégés, et placer dans ces classes une valeur d'enseignement plus grande : par exemple, celles qui mènent à un examen national ; les heures peuvent être alors mieux payées. Mais la situation actuelle relève du privilège d'État. Un diplôme plus élevé est mieux payé parce qu'il permet d'accomplir des tâches plus complexes ; mais en l'espèce, on laisse simplement entendre que la confiance que les élèves peuvent accorder aux certifiés est moins fondée que celle qu'ils peuvent accorder aux agrégés, ce qui est extrêmement grave : la profession se sape dans ses fondements, les certifiés étant les plus nombreux. L'élève ne doit pas pouvoir douter que son professeur est compétent : il ne doit pas pouvoir penser qu'on l'a employé faute d'avoir trouvé quelqu'un qui en valût la peine, et simplement pour remplir les postes, pour occuper le terrain.
Enfin, pour la fraternité sociale, j'ai fait maintes propositions. Par exemple, une meilleure prise en compte du travail manuel. Il faut, à mes yeux, insérer dans le programme du collège commun des matières manuelles, qui valorisent les bulletins scolaires de ceux qui les apprécient et ont des facilités à cet égard. Les élèves qui ont des facilités d'ordre intellectuel gagneraient, eux aussi, à apprendre ce qu'est la réalisation pratique de ce qu'ils seront à même un jour d'utiliser couramment pour leur travail - voire de concevoir dans leurs bureaux. Et puis sur le plan social, une meilleure compréhension du travail de l'autre rendrait la vie plus facile. L'égalité serait effective, et non pas théorique. Toutes les catégories socioprofessionnelles, apprenant à se connaître, s'uniraient, et le sens de la nation serait amélioré : on partagerait mieux le sort de chacun. Pour l'instant, les Français sont coupés en classes qui s'ignorent (en réalité) les unes les autres, et leur unité reste un vœu pieux : elle repose sur des valeurs abstraites, qu'on peut comprendre très différemment d'un groupe, ou d'un individu, même, à l'autre, et quand des difficultés surgissent, on voit tout le monde essayer de se rejeter la responsabilité des solutions à apporter.
J'ai aussi proposé, pour valoriser la culture acquise au sein des familles, de faire de l'arabe une seconde langue possible, au collège : car celui qui connaît un dialecte arabe ne peut pas, pour l'instant, le faire valoir sur le plan économique, et ce n'est pas bon ; cela nuit à l'égalité des chances, tout en marginalisant les enfants nés de familles arabophones. Cela crée des conflits communautaires, je crois.
Bref, il y a mille moyens de faire progresser les grands principes de la République, au sein des institutions. Mais dans celle qui m'emploie, je n'ai pas, pour l'instant, trouvé d'enthousiasme particulier pour mes propositions - pourtant intéressantes, à mon avis !
J'ai vu récemment le film Der Golem, de Paul Wegener, qui appartient à l'Expressionnisme allemand, et date de 1920. Comme je n 'ai pas lu le roman de Meyrinck, je ne peux pas savoir si le film en est correctement adapté, mais ce qui m'a assez surpris, c'est la différence profonde entre l'origine donnée au monstre dans ce film et celle que donne à la créature de Frankenstein James Whale dans sa propre adaptation de l'histoire de Mary W. Shelley. Le public est marqué par cette version qui doit beaucoup au culte de l'électricité (dont Jules Verne, par exemple, fut un chantre), et ne sait pas que Mary Shelley n'a pas du tout parlé de cela, pour ce qui est de la source de la vie : elle n'a en fait parlé de rien. Victor Frankenstein, dans son récit à la première personne, dit qu'il ne veut justement pas en révéler le secret, qu'il en a lui-même trop souffert, et qu'il doit rester inconnu à l'humanité. Mais il ne semble pas que cela se soit accompagné d'une machinerie particulière.
Il est probable que Mary Shelley a en réalité été nourrie de mesmérisme, comme on l'était en Suisse à l'époque où elle a écrit le roman. Le thème de l'électricité créatrice de la vie devra attendre L'Ève future de Villiers de L'Isle-Adam pour être réellement présent dans la littérature fantastique. (Notons que le roman est contemporain de ceux de Jules Verne.)
Néanmoins, ce qui est remarquable, c'est que, dans le roman de Villiers, l'âme intelligible du robot n'a pas été donnée par l'électricité, mais par les astres : c'est une sorte d'ange qui a bien voulu s'incarner dans l'automate créé par Edison. Or, dans Der Golem, il n'est pas du tout question d'électricité, ni de science de la matière au sens où nous l'entendons aujourd'hui : il s'agit de magie, de mot délivré par un démon pour commander aux astres et les contraindre à fournir la force nécessaire à mouvoir l'argile, selon les désirs exprimés par le magicien même. On est sur un plan complètement symbolique. Le plus étrange est que, quand les constellations dominantes changent, la vie du monstre subsiste, mais sa volonté échappe à son créateur, et se lie aux esprits des ténèbres, qui (si j'ai bien compris) résident dans la sphère de Saturne. Or, l'idée était déjà présente, au fond, dans la mythologie grecque : Saturne incarne des forces obscures, dominées, domptées, confinées par Jupiter. Le temps qui pèse sur tout n'est compensé que par la sagesse de la vie ; le Golem, lorsqu'il échappe à la volonté du rabbin qui l'a construit, devient un destructeur, un organe de la puissance cosmique des ténèbres, tapie au fond du ciel.
Pourtant, il est vaincu par l'amour d'une petite fille, par laquelle il se laisse charmer. C'est peut-être un peu trop moral pour être crédible. Curieusement, il n'est vaincu que lorsqu'il est sorti du ghetto ; à l'extérieur, parmi les fleurs du pré, à l'air libre, il perd son désir de détruire. De fait, dans le ghetto, tout semble être à l'image plutôt inquiétante d'un monde condamné : il est fermé sur lui-même, et de hauts murs aux formes irrégulières s'y dressent. Il n'y a partout que des édifices de pierre. Les portes de la cité sont elles-mêmes immenses, et closes hermétiquement. La seule voie de sortie, au fond, c'est le ciel étoilé, observé par le créateur du Golem. Après les murs du ghetto, se dresse encore un pont, et puis seulement alors la ville de l'Empereur (allemand). Entre les murs du ghetto et le pont, s'étend le pré qui va comme absorber le monstre dans sa vitalité.
Bref, c'est un film étrange, qui contient l'atmosphère propre à l'Europe centrale telle que la décrit Kafka, et qui place, en profondeur de l'organisation sociale, des entités effrayantes, un danger, des ombres hostiles. C'est une forme de mythologie urbaine déjà antique, et c'est ce qui est le plus singulier. Alors que, dans la tradition médiévale chrétienne, les créatures magiques sont dans les espaces naturels (les forêts, les montagnes, la mer), la tradition juive, dont l'urbanité remonte à l'Antiquité, place des mystères au fond des ruelles obscures. Un roman français du XIIIe siècle situait le Minotaure au fond d'un bois ténébreux, mais le judaïsme n'a pas oublié que le labyrinthe était un édifice créé par le génie d'un architecte ! Dans ce fantastique spécifique, c'est ce qui est le plus remarquable, à mon avis : l'énigme, qui gît au fond de l'activité humaine, présente, manifestée.
Existe-t-il une seule chose, en l'être humain, qui n'existait pas dans l'univers auparavant ? Voilà une question qu'on ne se pose jamais. Il semble aller de soi que la conscience individuelle est propre à l'humanité. Mais - logiquement - on n'admet pas que cette dernière puisse posséder quelque chose sans que cela vienne de la nature en général. N'est-ce pas contradictoire ?
Qu'encore un individu ait eu un accident, et qu'une anomalie soit apparue, c'est possible ; mais la conscience individuelle est commune à toute l'espèce humaine, elle lui est inhérente, et elle ne crée pas en elle de problème de santé particulier. De surcroît, elle semble être apparue progressivement, s'être développée peu à peu, comme les formes des espèces en général : elle n'a pas eu une apparition qui extérieurement soit différente du reste ; il n'y a pas eu de miracle soudain !
Ainsi, c'est l'univers lui-même qui est à l'origine de l'esprit humain, comme de tout ce qui se manifeste à l'expérience. Qu'est-ce que cela veut dire ? Même si on estime que l'esprit humain est une illusion, une forme de subjectivité pure, eh bien, rien n'empêche la matière de l'univers de posséder aussi cette faculté de créer des illusions, de comporter en soi une forme de subjectivité pure. Et comme, dans les faits, cette subjectivité et ces illusions sont la source d'actions innombrables, comme ce sont ses illusions qui poussent l'humanité à agir de telle ou telle manière, on peut pareillement dire que l'univers possède des illusions qui le poussent à se mouvoir dans tel ou tel sens. Comme les illusions et la subjectivité ont toujours un peu les mêmes caractéristiques, qu'ils créent par exemple quasiment partout l'image d'une justice immanente, on peut dire, avec Voltaire, qu'il est philosophiquement rationnel de considérer que la providence est une réalité.
En effet, l'univers possède la subjectivité pure dont naît le sentiment de la justice : c'est la conscience illusoire du bien et du mal. Mais s'il possède cette conscience illusoire, il agit en conséquence, et ainsi, ce qui devient, au sein de l'univers, prend peu à peu la forme qui dépend de cette subjectivité pure - et donc de la justice.
Comme l'être humain est soumis à l'univers et à ses mouvements, on peut dire que, du point de vue de l'humanité, il n'importe pas de savoir si, au départ, il existait ou non une matière absolue, indépendante de la subjectivité que représente l'image universelle de la justice : en fait, la vie humaine ne dépend pas des propriétés de la matière seulement, mais aussi de cette subjectivité pure de l'univers qui le fait aller dans tel ou tel sens, et qu'on appelait autrefois la providence.
Même illusoire, ou arbitraire, cette providence dirige en réalité l'existence humaine, et, en science, il ne s'agit pas vraiment de savoir ce qui existe absolument, mais de quelle manière on peut améliorer l'existence humaine. En fait, il faut nécessairement partir de ce que le matérialisme regarde comme subjectif et illusoire : l'esprit. Ce qu'il regarde comme vrai absolument n'a qu'une importance relative.
Est-ce une illusion, que la valeur nutritive donnée par l'agriculture biologique aux aliments ? Peut-être. Mais l'être humain, quand il se nourrit, se nourrit aussi de cette illusion, et on se nourrit pour mieux vivre, et non seulement pour suivre les vérités éternelles du matérialisme révélé. Est-ce arbitraire, que de préférer un bon poète, à un mauvais ? Possible. Mais l'univers même se meut dans le sens de cet arbitraire ! A quoi bon créer un monde matériel qui ne se meut que selon ses principes, si l'univers même suit sa propre subjectivité ?
C'est ce que Voltaire avait bien vu : il contestait l'athéisme de quelques géomètres, qui ne regardent que les lois mécaniques de la matière ; en fait, la matière a une âme, et elle en dépend. Les mouvements de la matière sont soumis aux lois mécaniques et aux propriétés générales de la matière, mais ils ont pour cause une poussée en soi immatérielle vers ce qui est juste et beau.
Car ce n'est pas seulement l'être humain qui dépend dans sa vie des caprices d'une telle volonté - ou de ses justes orientations. En fait, même si on trouvait une entité à laquelle sont soumis les êtres humains dans leurs désirs, leurs sentiments et leurs pensées, et qu'on découvrît qu'elle aussi était soumise à des conditions matérielles particulières, on s'apercevrait que la matière, dont on pourrait dire, par conséquent, qu'elle est faite, a aussi sa subjectivité, et ainsi de suite à l'infini. Pareillement, on peut bien dire, si on veut, qu'une pensée est inspirée par de la matière inconnue ; mais en elle-même, cette pensée est bien à la source d'actions qui ont un effet sur la matière. Cela va dans les deux sens. Le matérialisme est un pur postulat ; une manifestation de la subjectivité humaine !
Durant le mandat de M. Chirac, je n'aurai pas fait souvent grève. Dès le début, sur les retraites, il en a été ainsi. Les enjeux étaient purement économiques, et je n'ai jamais réellement douté que l'Etat s'appauvrissait. On m'a parfois dit que la presse le faisait croire pour créer toujours plus de libéralisme et supprimer les avantages des fonctionnaires, mais je suis demeuré sceptique. Cela me faisait penser aux pays communistes au sein desquels la population croyait que le gouvernement subtilisait les fabuleuses richesses de la nation. Si c'était toujours aussi simple ! Nombre de fonctionnaires s'imaginaient, il y a encore peu, que les Etats-Unis avaient un système social trop injuste, et que cela provoquerait sans faillir leur rapide effondrement. Cela me faisait un peu rire. On vivait dans une mystique encore très liée à Karl Marx. On voyait déjà l'âme du peuple foudroyer, depuis le chaud azur des futurs radieux, les exploiteurs internationaux !
J'ai le sentiment que beaucoup de fonctionnaires vivent dans le mythe d'un Etat qui crée à volonté de la richesse. Ils me paraissent assez nombreux à ne rien comprendre à l'économie. Ce n'est pas seulement qu'ils ont de la vie sociale une vision étroitement liée à leur statut et à leur corporation, mais qu'ils ont l'air de s'imaginer que la vie économique est seulement nationale, que les échanges s'arrêtent aux frontières - ou que, s'ils ne le font pas, ils sont illégitimes, et apportent de l'étranger des produits frelatés, qui n'ont qu'une valeur apparente, et ne sont vendus qu'au travers d'un mensonge. Les fonctionnaires ont une conception en fait souvent très gauloise de la société française. Ils soutiennent la France, sont comme ses représentants aux yeux de la population, ses envoyés. Ils émanent de l'entité rayonnante qu'on appelle l'Etat, et qui a fait surgir la nation du néant. C'est une figure qui tend à imprégner l'esprit des fonctionnaires que j'ai pu rencontrer.
Ainsi, l'inefficacité des partis de gauche pour ponctionner les plus riches, qui se transportent aisément d'un pays à l'autre, leur est souvent incompréhensible. Le fonctionnaire n'étant rien en dehors de la France, ne pouvant avoir aucun emploi qui ne dépende pas de l'Etat et du gouvernement français, il ne conçoit simplement pas qu'il puisse y avoir des emplois d'une nature complètement différente ; peut-être même qu'il trouve que c'est scandaleux. Ou bien sacrilège. C'est démontrer que l'Etat n'est pas tout-puissant, qu'il ne contient pas - ainsi qu'on l'imagine parfois - Dieu, ou ce qu'on appelait autrefois de cette façon : qu'il n'est pas de la vieille foi en la divinité la butée concrète, l'attente éternelle !
Si l'Etat est le Temple, il n'est pas obligatoire que l'Ange y descende, en tout cas. Cela dépend des bons rites !
Les fonctionnaires sont fréquemment de bons militants laïques. Mais parfois, je me remémore ce commentaire de Jacques de Voragine sur les empereurs romains qui persécutaient les chrétiens : ils ne supportaient pas l'idée qu'il y eût un dieu au-dessus d'eux, un être qui leur fût supérieur !
Je n'ai pas souvent fait grève, quoi qu'il en soit, parce que les revendications traduisaient souvent un simple désir d'avoir plus d'argent. D'ailleurs, comme les syndicats sont politisés, ils laissent fréquemment, en leur sein, s'exprimer des condamnations sur le système en vigueur dans l'économie privée. Or, il y a bien des injustices dans les statuts de l'administration même ; mais celles-ci sont toujours justifiées, ou tout discours portant sur elles, étouffé : il faut conserver l'unité. Elle est si sainte !
S'en prendre en chœur aux autres est plus facile. Cela soude, du reste. Malheureusement, cela donne le sentiment qu'on veut faire prévaloir le point de vue des fonctionnaires au sein de l'économie. Ce n'est pas que les fonctionnaires veulent être protégés du marché (ce qui est légitime), c'est qu'ils veulent aussi le contrôler. Car le rejet du libéralisme ne les empêche pas de demander des outils technologiques vendus par les Américains, et de les faire payer aux contribuables français. Ce n'est pas toujours très cohérent. On ne fait sans doute pas autant prévaloir la solidarité nationale qu'il faudrait. On ne regarde pas très loin les choses. On défend un statut, surtout. On pense qu'il va de soi qu'il brille aux yeux de l'âme. Mais peut-être qu'il ne suffit pas d'en bénéficier : peut-être qu'il existe aussi des formules pour en activer la magie, et qu'on les a oubliées. En tout cas, je n'ai pas réussi à m'enthousiasmer pour les luttes sociales, au sein de ma corporation.
Suivant le conseil de quelques amis, j'ai vu récemment un célèbre film de Brian de Palma : Phantom of the Paradise. Ce qui m'est apparu, c'est que cette œuvre en a inspiré d'autres que j'aime beaucoup. On pourrait penser que c'est prendre les choses à l'envers, mais ce blog ne se prétend pas scientifique : il part de moi, de ma vie. Or, j'ai vu La Guerre des étoiles longtemps avant Phantom of the Paradise, et il s'avère que Darth Vader a certainement pour source le héros du film de De Palma : son costume et la façon dont il s'exprime, à travers une machine qui amplifie la voix, en disent assez long, sur ce point. George Lucas a développé l'effroi inhérent au personnage, mais en lui ôtant son caractère burlesque, et en faisant de lui une figure objective du mal. Néanmoins, Darth Vader a également passé, par amour, un pacte avec le diable, représenté par l'empereur Palpatine : lequel à son tour s'est voué aux démons, à l'esprit Sith : Lucas a bâti une histoire véritablement épique à partir d'une comédie musicale, en la prenant, pour ainsi dire, au mot.
Un autre réalisateur a créé des chefs-d'œuvre en s'inspirant de Phantom of the Paradise : c'est Tim Burton, avec ses deux Batman. Il a lui aussi essayé de créer des épopées pouvant être prises au sérieux tout en conservant la tonalité burlesque du modèle. Ce qui rappelle le plus la référence, c'est un aspect tout à fait matériel, la bouche du Pingouin, qui est la même que celle du fantôme musicien : sauf que Burton la fait passer à l'acte, ce qui est un peu normal : il fallait bien qu'on fût mordu par une bouche aussi affreuse ; sinon, à quoi bon ?
Le fantôme du Paradis se donne de toute façon des airs de super-héros ; il en est un : il détruit un mur de ses mains nues, et il est comme revenu d'entre les morts, à la façon de tant de surhommes célèbres. Il a connu l'épreuve du feu et de l'eau, comme qui dirait. Et puis, semblable à Jupiter, il lance des éclairs : mais cela est réellement burlesque, car chez De Palma, il s'agit d'un éclair fait d'un néon coloré, comme on en trouve dans les salles de spectacle - ici, le Paradis, justement ! C'est mythologique sans l'être : tout est dans les mots et les formes. Les références culturelles sont omniprésentes, et se posent en tant que telles : mais à l'insu des personnages mêmes, et c'est très amusant.
Une autre qualité de cette œuvre, c'est la musique, qui est réellement belle. La cantate du héros, consacrée à Faust, est pleine de feu et de lyrisme.
On a aussi de l'émotion vis à vis des femmes. Evidemment, sur le plan amoureux, cela ne se passe pas du tout comme cela devrait. Si les femmes n'acceptent pas toutes d'être traitées comme des traînées, elles sont de toutes façons toujours prêtes à aimer des hommes qui leur ont rendu des services matériels, plus que de grands artistes inconnus, qu'elles méprisent forcément, qui pour elles ne signifient rien. Elles se fient aux apparences, et le pauvre fantôme ne peut à cet égard que revenir de ses illusions. Les éditeurs, ceux qui détiennent le capital, ont probablement plus de succès auprès des femmes que les auteurs.
Le film contient, néanmoins, des images très belles, et la fantaisie permet la liberté, la création de figures d'un symbolisme pur et profond, comme lorsque le fantôme allume une bougie rouge dans l'obscurité, et commence à écrire : le visage de la muse apparaît au fond, en médaillon, ainsi que des notes de musique. C'est magnifique. Et puis de nombreuses scènes sont réellement drôles, et le rythme faussement épique annonce clairement Orange mécanique, un autre grand et beau film, plein de violence et de poésie.
C'est ce que je voulais dire sur Phantom of the Paradise. Il a marqué l'histoire du cinéma.

