J'ai eu récemment un débat tendu avec quelqu'un qui estimait que je ne connaissais rien aux faits concernant l'Evolution, parce que je n'y faisais pas spécialement intervenir les données récentes de la génétique, et en restais à la vision développée par Darwin et Teilhard de Chardin, qui n'ont pas directement relié leurs conceptions évolutionnistes aux faits de la génétique, science développée plutôt après leur mort. Mais ce qu'il y avait, en profondeur, c'est que, pour beaucoup de gens, cette science avait formellement prouvé que quand ces deux grands hommes disaient croire en Dieu, ils s'étaient fourvoyés. C'est toujours le débat entre l'évolutionnisme et le créationnisme, qui s'apparente davantage à de la théologie qu'à de la science, en fait.
Pour pouvoir discuter à armes égales avec mes détracteurs en général, je me suis dit que je devais voir comment les généticiens avaient mêlé leurs découvertes ou leurs théories propres à celle de Darwin, et je me suis renseigné. Mais cela n'a pas servi à grand-chose, car le fond n'était pas là. En effet, ce n'était pas tant les mécanismes objectivement appréhendés, qui faisaient problème, que la valeur et l'importance à donner à telle ou telle catégorie de faits. Le pouvoir qu'ont les faits d'être des causes est, en réalité, la vraie question, puisque, selon Littré, le matérialisme n'est rien d'autre qu'une doctrine qui place les causes des phénomènes dans la matière elle-même.
Et ainsi, les causes de l'évolution génétique doivent nécessairement, dans le matérialisme, être dans le patrimoine génétique en général, et dans l'acide désoxyribonucléique qui est censé le porter, en particulier. C'est présenté comme avéré, même si certains caractères héréditaires n'ont pas été isolés dans cet acide, ce qui, du reste, a conduit certains savants à douter qu'ils y fussent présents. Mais cela les a aussi amenés à énoncer que des caractères qui apparaissent évidemment comme héréditaires (telle la couleur de la peau) n'avaient pas de valeur en génétique. Les mots perdent leur sens.
Quoi qu'il en soit, dans la théorie synthétique de l'évolution actuellement défendue par la majorité du corps scientifique occidental, lorsque des conditions changent, des variantes du patrimoine génétique apparaissent et s'imposent, parce qu'elles sont adaptées à ces conditions nouvelles. Ainsi, on pourrait dire qu'entre un singe très velu et un singe qui l'est très peu, lorsque la chaleur grandira, il s'avèrera évidemment que le second singe s'imposera collectivement, et supplantera le premier.
Mais alors, on peut dire que la cause de cette évolution est la chaleur accrue, puisqu'en soi, avoir plus ou moins de poils n'a pas d'importance métaphysique, et donc, que la fortune seule est la cause de l'évolution. A partir de là, naturellement, soit cette fortune a un caractère providentiel (même diffus et peu compréhensible pour l'entendement ordinaire), soit elle est due au seul hasard.
A ces raisons exposées au cours du débat mentionné ci-dessus, un de mes détracteurs, très insatisfait, a opposé (en gros) l'idée que le singe non velu était supérieur dès le départ, et les circonstances n'avaient fait que le révéler : c'est la préadaptation. Mais regarder le fait antérieur comme porteur du résultat non consciemment voulu, c'est plutôt bizarre : cela rappelle la prédestination de Calvin.
Dire que la substance cachée est la vraie cause de l'évolution fait vaguement penser à la vision des choses au sein de laquelle la compétition est omniprésente et où celle-ci permet au meilleur de s'imposer. C'est aussi de cette manière que l'évolution peut être comprise. Et en ce cas, le facteur évolutif est bien contenu dans la matière même : il y a des allèles plus nobles que d'autres, et le temps les manifeste peu à peu, leur permet de s'imposer.
Ainsi, le hasard est réduit, mais la providence est elle aussi empêchée : il y a dès l'origine un mécanisme, un monde créé hiérarchiquement en substance, mais chaotiquement en apparence, et le temps est simplement le facteur qui fait apparaître les plus beaux. Le progrès, dès lors, devient à son tour mécanique, mais aussi, il pérennise des patrimoines génétiques préadaptés à l'avenir en général, et donc supérieurs en essence, et fait disparaître les autres. Je ne sais pas si on saisit bien les implications d'une telle philosophie. Dans une telle conception, il suffit de trouver ceux qui doivent s'imposer toujours davantage, et les favoriser, pour aider au progrès global.
Personnellement, je crois que la chaleur qui favorise les non velus peut faire place à des froids qui favorisent les velus. Je ne crois pas à une évolution linéaire. Je ne crois pas non plus que ce soit toujours la même qualité qui crée le progrès dans son ensemble. Je crois plutôt que selon les circonstances, telle ou telle qualité est la plus adaptée, et donc qu'à terme, toutes les qualités qui existent peuvent être utiles à l'humanité ; que, même, la destinée humaine est de faire comme le tour de toutes ces qualités, révélées par une providence qui varie les circonstances à l'infini, et que le progrès est représenté par l'acquisition, étape par étape, de toutes les vertus que peut posséder l'être humain.
Je ne crois pas qu'il existe une qualité telle qu'elle permette à n'importe quel être humain de survivre éternellement, si on la perfectionne, si on concentre son action sur elle ; je rejette l'idée qu'une partie de la matière puisse être divine. L'essence de la matière est justement de ne rien permettre en soi, de n'avoir pas de force propre, de ne contenir aucune forme de divinité. Pour moi, du reste, les aspirations humaines elles-mêmes viennent de plus loin.