Il y a quelque temps, j'ai publié un article sur un écrivain finaud, contemporain de Baudelaire, qui était né à Grenoble, et qui avait publié un récit de voyage au sein duquel il décrivait les habitants d'Yvoire, au bord du Léman, comme à mi-chemin entre la bête et l'homme. Leur idiome, disait-il, était un grognement inintelligible, et dans leurs maisons basses, les gens et les cochons grouillaient pêle-mêle, se confondaient ; c'est tout juste s'ils ne se reproduisaient pas entre eux. J'ai évidemment pensé aux horribles descriptions que Lovecraft fait des quartiers pauvres de New York, et aussi à l'admiration que Michel Houellebecq porte à cet aspect (assez raciste, en général) de l'écrivain américain. Le voyageur des bords du Léman qui écrit ces pages fantasmagoriques et mêlées de satire méprisante, à l'égard de la misère, est aujourd'hui complètement oublié, bien qu'il fût républicain et anticlérical : il se faisait nommer Alfred de Bougy.
Beaucoup de gens croient que si on ne connaît plus, du passé lointain, les écrivains athées, ou ayant le ton que maints affectent aujourd'hui, méprisant à l'égard de la populace crédule et superstitieuse, c'est parce qu'en fait, ils n'ont jamais existé, ou parce que la censure d'Eglise les a maintenus dans l'obscurité. Mais on se souvient bien d'eux, en réalité, et Pétrus Borel, ou Hégésippe Moreau (ou bien Alfred de Bougy), ne sont pas complètement inconnus des spécialistes. Simplement, le mépris des gens ordinaires ne suffit pas à faire le génie, même s'il a pu aussi exister chez de vrais grands hommes, il faut l'admettre.
Ce qu'il y a, néanmoins, c'est que Bougy a écrit des textes sur la Savoie alors qu'elle était encore sous la férule du roi de Sardaigne. A Yvoire, on le prend comme écrivain de référence, sans doute parce que personne auparavant n'avait parlé de la vie de ce village d'une façon précise ; ceux qui ont été bienveillants à l'égard du bourg lui sont généralement postérieurs.
Ce qui éveille réellement mon attention, c'est le lien entre ce que dit Bougy et une histoire qu'on raconte, selon laquelle le premier préfet de Haute-Savoie aurait essayé de parler italien aux Annéciens, et comme il se vit répondre en français, il se laissa étonner à haute voix : "Mais que parliez-vous, avant l'Annexion ?" demanda-t-il ; ce à quoi on lui répliqua qu'avant, on ne parlait pas. N'est-ce pas que cela peut se rapporter au grognement inintelligible des Yvoiriens rencontrés par Bougy ?
C'est que l'Annexion a eu un effet miraculeux immédiat : elle a civilisé de fond en comble la Savoie, l'a soudain inondée de lumière, de richesse, de bienfaits, de culture. Auparavant, c'était l'enfer des temps primitifs, du chaos primordial ; ensuite, c'est devenu le paradis terrestre des cités idéales, et le progrès a enfin donné vie à la matière inerte ! Les anges sont venus en foule, rayonnant de Paris, et retransmis, comme les images de la télévision, par l'administration territoriale de notre beau pays : ils se sont incarnés dans ses représentants sur le terrain, les envoyés de l'Etat. Sur leur front brille l'éclair saint du génie national ! - Tout du moins, c'est ainsi qu'on peut le voir. Et ma foi, c'est vrai que le tourisme français a fait d'Yvoire un bourg très riche et très élégant, et que c'est un vrai miracle.
Oui, s'annexer à la France, pour la Savoie, ce fut le secret de l'Evolution ! C'est presque magique. En tout cas, cela explique qu'on puisse être réticent, lorsqu'il s'agit de ramener les temps anciens et la vieille littérature, liée de près au règne des rois de Sardaigne. Non qu'on ne veuille pas se souvenir de cette triste époque, mais qu'on préfère en donner l'image qu'en donne Alfred de Bougy, plutôt que celle qu'en donnent les écrivains savoyards eux-mêmes. Ce serait trop manquer de gratitude !
C'est ce qui est beau : même dans ce qui est rationnel et qui correspond à l'évolution telle que la définit le matérialisme historique, le côté fabuleux et symbolique reste présent, au bout du compte. La poésie continue de planer au-dessus de l'histoire, royale - impériale, même -, pour le bonheur de tous ! Voir un crapaud bien laid se transformer en prince tout beau sous le chaud baiser de la fée de France, est-ce que ce n'est pas épique ? En tout cas, moi, je trouve cela très émouvant.