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Vendredi 23 Mars 2007

L'autre jour, à la télévision, est passé pour la deuxième fois un étrange film de Frédéric Schœndœrffer, Scènes de crime, avec Charles Berling et André Dussolier, acteurs que j'aime bien, et je l'ai regardé une seconde fois aussi, car je le trouve fascinant. Le poids du crime, de la pulsion érotique, y est immense. Une puissante tragédie s'en dessine, un peu comme dans Police, de Maurice Pialat. Mais dans le film de Schœndœrffer, c'est plus terrible, plus intime, plus obscur, car il s'agit en réalité de ce qui relie l'être humain en général à un tueur en série, un violeur, un sadique, qui torture horriblement ses jeunes victimes blondes.

Le policier qui le poursuit est comme ensorcelé par l'image inouïe de ses crimes, qu'il ne peut que se représenter, mais dans des détails sans doute nombreux, et de façon fantasmatique, au fond. Ce qui le prouve, c'est la scène où il fait l'amour à sa femme debout, alors qu'elle a les mains posées sur des photographies des victimes, prises par le meurtrier même. Dans la journée, il a visionné un film pornographique dans lequel un de ses collègues avait cru reconnaître une des victimes, une jeune fille de dix-huit ans qui vivait chez ses parents : perspective incroyable, digne des films de David Lynch, mais qui s'avèrera être une fausse piste. Le policier rencontre l'actrice, et essaye, sans succès, de nouer une relation intime avec elle. Ensuite, il couchera avec une prostituée - blonde, elle aussi, alors que son épouse est brune ! Cela arrive à Montpellier, où son enquête l'emmène, et où j'ai vécu, et que j'ai eu du plaisir à retrouver ; il s'approche très près du but, grâce à des poils de chien, fil des plus maigres et des plus banals, mais qu'il suit et qui va le mener d'une manière assez simple à l'assassin.

Finalement, il s'introduit chez lui par effraction, seul, de manière incompréhensible, si on ne se souvient pas de la fascination personnelle que cet homme exerce sur lui. Il est alors battu sévèrement, l'homme tue sa propre femme et son fils, avant de se tuer lui-même, au moment où on croit qu'il va tuer le policier. L'image qui termine le film est celle de ce dernier, au bord de la mer, au coucher du soleil, avec son épouse et son fils qui vient de naître, et dont sa femme était jusque-là enceinte. On se souvient de ce qui l'a tourmenté, et on devine que cette vision du bonheur est fausse, illusoire.

Il faut dire qu'auparavant, lui servant de modèle, ou d'éclaireur sur la voie qui l'attendra au bout du compte, de façon fatale, est mort son coéquipier, plus âgé que lui, après que sa femme l'eut quitté et qu'il eut sombré dans l'alcool : son personnage n'a pas d'autre fonction que d'annoncer au héros son propre avenir !

Les images naissent dans l'esprit du spectateur à partir des analyses des médecins-légistes, qui entrent dans des détails significatifs, horribles, comme la présence de sang humain dans le ventre d'une défunte : c'est celui de son conjoint, tué avant elle. Aucun commentaire n'est fait ; mais comme le policier reste silencieux, songeur, le spectateur sait qu'il pense à la même chose que lui : la manière dont cela a dû se passer, et qui relève de l'indicible, de l'inimaginable. Plus tard, pareillement, des allusions venues du meurtrier même créent l'image de ce qui a dû se produire. La douleur est accentuée par la vision, au tout début du film, de l'une des jolies et jeunes victimes en sous-vêtements, bien vivante, bien en chair ; cette beauté massacrée, anéantie, c'est difficile à supporter. Or, sur le moment, elle est ainsi montrée dans son intimité comme si cela n'avait pas de signification particulière, de façon anodine, banale. Mais le meurtrier, dans une lettre, évoque ensuite son agonie, et le plaisir qu'il en a tiré.

La musique, basse, sourde, accroît l'atmosphère affreuse. C'est vraiment un film qui n'a l'air de rien, et qui est magnifique. Il suggère une horreur qui finit par capter, par ensorceler. Il ne montre cependant rien. L'épouvante s'insère dans le déroulement ordinaire de la vie. Cela la rend d'autant plus implacable.

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
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Commentaires

Votre évocation de la scène idyllique finale me fait dire que j'aurais vu ce film, et Dussolier est un acteur que j'apprécie beaucoup, mais votre relation des détails ne me fait pas revenir leurs souvenirs.

Une interrogation, à propos de cette phrase "et on devine que cette vision du bonheur est fausse, illusoire" : fausse et illusoire parce n'ayant pas essentiellement vocation à la durée? parce que la femme et le fils ne peuvent être fins de bonheur entier? parce que le bonheur du moment n'aurait pas existé puisqu'il ne s'est pas employé à le préserver (comme si on le pouvait...)?

Ouate, ouate, Ramiel??
Commentaire n° 1 posté par: marie danielle(site web) le 25/03/2007 - 18:32:20

Parce qu'il a l'âme entachée par sa fascination des crimes qu'il a cherché à élucider. Il n'est pas tout à son bonheur, tout à sa fonction de mari et de père : en lui sommeille, caché, le démon que sa profession place en lui.


Cette profession, en effet, n'existe que par le crime qu'il poursuit. Sans crimes, il n'y a aurait pas de policiers. C'est d'ailleurs la vraie raison pour laquelle on ne les aime pas : ils sont révélateurs que le monde n'est pas idéal. Ils sont comme le bourreau que décrit Joseph de Maistre : masqués. Car leur fonction est liée au mal. Dans le christianisme, les démons sont préposés par Dieu au châtiment des méchants.


Mais c'est mon interprétation. Ce qui compte, c'est le sentiment qu'on a, à la fin du film, que cela a l'air de se terminer bien, mais qu'il s'agit d'un bonheur illusoire, parce que sous l'image de la famille unie, dort la pulsion qui a poussé le policier à aller vers les prostituées, ou qui l'a animé sexuellement vers sa femme à un moment où il avait l'esprit occupé par des images pornographiques et des sévices. Et de fait, elle lui tourne le dos, et ce n'est pas par hasard. Dans la vie, on peut simplement en avoir envie, bien sûr ; et le film se donne l'apparence de ne montrer que des choses normales et anodines. Mais à ce moment, cela a une signification particulière.


Mais sinon, on peut aussi se dire que grâce au policier, le meurtrier ne fera plus de mal à personne ; cependant, le policier lui-même en a été reçu une blessure intérieure, qui le laissera marqué.

Commentaire n° 2 posté par: Ramiel(site web) le 25/03/2007 - 19:41:47
Alors le bonheur lui avait donné rendez-vous, mais lui n'a pas su dire : présent.

Sinon, est-ce que derrière quiconque se présente masqué se cache un malfaisant? Ce semble être ce que vous induisez. Et donc, que pensez-vous de l'usage des pseudos? On sait bien que l'on ne peut s'afficher totalement nu en tout temps, mais utiliser délibérément un masque n'est-il pas s'avancer sur un chemin analogue à celui du policier et son sort est-il une fatalité pour tous ceux-là?  Évidemment, ces mises en situation du film sont à considérer de manière plus ou moins symboliques dans la vie, mais l'emploi des armes du "mal" aurait beau prétendre à d'autres fins, c'est autre chose d'affirmer qu'on en sortirait indemne. Jésus, quant à lui, a dit de présenter l'autre joue, lorsqu'on nous fait du mal, mais nous savons que cela n'arrête pas le mal (probablement parce que ceux qui s'y tiennent n'ont fait, le plus souvent, qu'imiter le comportement de manière simpliste, mais il me semble tout de même qu'il manque au discours de Jésus des éléments pour illustrer tout ce que ça exige pour que ce soit l'amour qui sorte vainqueur...
Commentaire n° 3 posté par: marie danielle(site web) le 25/03/2007 - 22:27:35

Les policiers, aujourd'hui, sont soumis à un régime sévère, et ils doivent appréhender les criminels sans faire de crimes eux-mêmes. Je disais seulement que sans le crime, ils n'auraient pas de profession.


Je ne crois pas du tout que le masque soit nécessairement pervers. Cela peut n'être qu'un jeu, ou même avoir une portée artistique : le masque en dit parfois plus long que le visage réel, sur l'âme. En ce qui me concerne, j'ai toujours laissé entendre que mon pseudonyme me nommait mieux que mon vrai nom, déjà parce que c'était moi qui l'avais choisi.


Le policier ne semble pas avoir grand-chose à se reprocher, et c'est ce qu'il y a de tragique : il a fait son métier, mais au bout du compte, la force du mal est trop grande pour l'être humain : il ne s'agit pas de lui. Je crois que pour le réalisateur du film, un autre aurait succombé pareillement, et d'ailleurs, le spectateur s'identifie au policier qui est le héros, et qui est très sympathique. La vérité, je l'ai dite, c'est que le spectateur lui-même peut être saisi de désir pour la jeune fille blonde qui est montrée en sous-vêtements au début. A mon avis, il n'est pas vrai qu'on contrôle ses pulsions grâce à sa conscience. Ce qui vainc l'instinct, ce sont les forces du coeur. La conscience éclaire, mais reste sans force.

Commentaire n° 4 posté par: Ramiel(site web) le 26/03/2007 - 07:38:27

ça alors ! je n'ai pas vu ce film mais j'ai travaillé une journée comme "ventouseur"  pour son tournage, ça devait être en .. euh ... 1998 ?


dommage que j'ai pas su quand cela passait à la télévision, j'aurais aimé apercevoir les plans des quartier étudiants de Montpellier ...

Commentaire n° 5 posté par: jct(site web) le 26/03/2007 - 11:34:45
J'ai moi-même reconnu la Faculté des Lettres ! Et puis Montpellier est utilisée de façon trouble, par le réalisateur : c'est le lieu où les étudiantes sont livrées à elles-mêmes et à la merci des violeurs, tueurs, etc. Les paysages des alentours sont magnifiquement filmés. Le meurtrier est attrapé au bord d'un canal, en direction de la mer. Et la lumière est très belle. Il faut le voir, Jessytea ! Que le crime se déroule ainsi, en pleine lumière, dans la chaleur de la Méditerranée, une atmosphère dorée, grecque, accroît la sensation de tragédie absolue.
Commentaire n° 6 posté par: Ramiel(site web) le 26/03/2007 - 11:49:03
A sa sortie, j'ai beaucoup aimé le film, je ne l'ai pas revu, mais il est digne d'un polar américain de la meilleur veine. Dussolier est remarquable. Merci Ramiel pour ce billet et merci pour votre commentaire sur mon blog sur Hitchcock
Commentaire n° 7 posté par: dasola(site web) le 08/04/2007 - 19:51:05

Mais de rien ! Et merci à vous.


C'est vrai, quand j'ai commencé à regarder ce film, Scènes de crime, je me suis dit : "Tiens ! un film français qui est un vrai bon film !" Je l'ai vu pour la première fois en deuxième partie de soirée, à la télévision. Du coup, j'aurais bien aimé voir le dernier film de Schœndœrffer : je crois qu'il est sorti récemment. On en a d'ailleurs dit du bien. L'avez-vous vu ?

Commentaire n° 8 posté par: Ramiel(site web) le 08/04/2007 - 20:02:12

Je vous prie de m'excuser pour le retard Ramiel suite à la question que vous m'avez posée sur le nouveau Schoendoerffer. J'ai vu en 2004, Agents Secrets mais je n'ai pas vu le tout dernier Truands interdit aux - de 16 ans qui m'a paru assez violent vu l'interdiction.

Commentaire n° 9 posté par: dasola(site web) le 23/04/2007 - 08:16:45
Et c'est comment, Agents secrets ? Qu'est-ce que ça raconte ?
Commentaire n° 10 posté par: Ramiel(site web) le 23/04/2007 - 08:38:13

En réponse à la question du dessus, avec du retard et je m'en excuse, Agents secrets pourraient faire penser à l'histoire du Rainbow warrior sauf que la cible est un marchands d'arme. Sinon les agents secrets sont entre autres Vincent Cassel et Monica Belluci. Frédéric Schoendorffer a beaucoup de talent et pourrait être comparé en effet à de bons réalisateurs américains. Ses scénarios tiennent la route. Il est un peu un ovni dans le cinéma français.

Commentaire n° 11 posté par: dasola le 24/04/2007 - 19:16:42
Cela me dit quelque chose, ces Agents secrets : je vais essayer de le regarder !
Commentaire n° 12 posté par: Ramiel(site web) le 25/04/2007 - 07:49:45
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