L'autre jour, à la télévision, est passé pour la deuxième fois un étrange film de Frédéric Schœndœrffer, Scènes de crime, avec Charles Berling et André Dussolier, acteurs que j'aime bien, et je l'ai regardé une seconde fois aussi, car je le trouve fascinant. Le poids du crime, de la pulsion érotique, y est immense. Une puissante tragédie s'en dessine, un peu comme dans Police, de Maurice Pialat. Mais dans le film de Schœndœrffer, c'est plus terrible, plus intime, plus obscur, car il s'agit en réalité de ce qui relie l'être humain en général à un tueur en série, un violeur, un sadique, qui torture horriblement ses jeunes victimes blondes.
Le policier qui le poursuit est comme ensorcelé par l'image inouïe de ses crimes, qu'il ne peut que se représenter, mais dans des détails sans doute nombreux, et de façon fantasmatique, au fond. Ce qui le prouve, c'est la scène où il fait l'amour à sa femme debout, alors qu'elle a les mains posées sur des photographies des victimes, prises par le meurtrier même. Dans la journée, il a visionné un film pornographique dans lequel un de ses collègues avait cru reconnaître une des victimes, une jeune fille de dix-huit ans qui vivait chez ses parents : perspective incroyable, digne des films de David Lynch, mais qui s'avèrera être une fausse piste. Le policier rencontre l'actrice, et essaye, sans succès, de nouer une relation intime avec elle. Ensuite, il couchera avec une prostituée - blonde, elle aussi, alors que son épouse est brune ! Cela arrive à Montpellier, où son enquête l'emmène, et où j'ai vécu, et que j'ai eu du plaisir à retrouver ; il s'approche très près du but, grâce à des poils de chien, fil des plus maigres et des plus banals, mais qu'il suit et qui va le mener d'une manière assez simple à l'assassin.
Finalement, il s'introduit chez lui par effraction, seul, de manière incompréhensible, si on ne se souvient pas de la fascination personnelle que cet homme exerce sur lui. Il est alors battu sévèrement, l'homme tue sa propre femme et son fils, avant de se tuer lui-même, au moment où on croit qu'il va tuer le policier. L'image qui termine le film est celle de ce dernier, au bord de la mer, au coucher du soleil, avec son épouse et son fils qui vient de naître, et dont sa femme était jusque-là enceinte. On se souvient de ce qui l'a tourmenté, et on devine que cette vision du bonheur est fausse, illusoire.
Il faut dire qu'auparavant, lui servant de modèle, ou d'éclaireur sur la voie qui l'attendra au bout du compte, de façon fatale, est mort son coéquipier, plus âgé que lui, après que sa femme l'eut quitté et qu'il eut sombré dans l'alcool : son personnage n'a pas d'autre fonction que d'annoncer au héros son propre avenir !
Les images naissent dans l'esprit du spectateur à partir des analyses des médecins-légistes, qui entrent dans des détails significatifs, horribles, comme la présence de sang humain dans le ventre d'une défunte : c'est celui de son conjoint, tué avant elle. Aucun commentaire n'est fait ; mais comme le policier reste silencieux, songeur, le spectateur sait qu'il pense à la même chose que lui : la manière dont cela a dû se passer, et qui relève de l'indicible, de l'inimaginable. Plus tard, pareillement, des allusions venues du meurtrier même créent l'image de ce qui a dû se produire. La douleur est accentuée par la vision, au tout début du film, de l'une des jolies et jeunes victimes en sous-vêtements, bien vivante, bien en chair ; cette beauté massacrée, anéantie, c'est difficile à supporter. Or, sur le moment, elle est ainsi montrée dans son intimité comme si cela n'avait pas de signification particulière, de façon anodine, banale. Mais le meurtrier, dans une lettre, évoque ensuite son agonie, et le plaisir qu'il en a tiré.
La musique, basse, sourde, accroît l'atmosphère affreuse. C'est vraiment un film qui n'a l'air de rien, et qui est magnifique. Il suggère une horreur qui finit par capter, par ensorceler. Il ne montre cependant rien. L'épouvante s'insère dans le déroulement ordinaire de la vie. Cela la rend d'autant plus implacable.