Charles Buet était un écrivain savoyard de la fin du XIXe siècle, proche de Bloy et Husymans, catholique et mystique, et auteur de romans épiques dans la lignée d'Alexandre Dumas. J'ai lu récemment, de lui, un ouvrage historique habité par une ardente poésie, ayant pour sujet le règne des premiers ducs de Savoie (au XVe siècle), jusqu'à la chute de Charles III et l'occupation de François Ier. Ce livre est assez enthousiasmant, et Buet a peut-être été plongé dans un injuste oubli.
Il était le père spirituel de Henry Bordeaux, dont on a dit qu'il était l'un des écrivains les plus injustement frappés d'ostracisme, pour ceux du XXe siècle. Cependant, on le sait, il a souffert de l'évolution des idées, en France, après la Seconde Guerre mondiale, le camp auquel il appartenait ayant été assimilé au régime de Vichy par les intellectuels issus de la Résistance.
De surcroît, alors que Céline, par exemple, était athée et nihiliste, des écrivains comme Bordeaux et Buet ont le deuxième tort d'avoir été croyants et catholiques, et peut-être que cette infraction au code de la laïcité républicaine est également très grave, pour l'élite intellectuelle de la France contemporaine. Et puis il y a le troisième défaut d'être issu du duché de Savoie, dont François Mitterrand aimait rappeler qu'il n'avait pas appartenu à la France : à Paris, on est resté très jacobin. On aime mieux se souvenir de Huysmans, qui évoquait les mystères spécifiquement français, ou de Bloy, qui admirait Napoléon. Notre pauvre Buet n'a aucune chance.
Cependant, ce qui m'intéresse, aujourd'hui, chez cet écrivain, c'est une idée qu'il énonce, dans le livre que j'ai lu, que pour maintenir l'ordre dans l'Etat, il faut nécessairement que le prince impose un seul culte à son peuple. C'est l'absolutisme monarchique et le désir d'uniformité religieuse et culturelle, lequel se reflète encore dans la notion très française de culture commune, mais qui n'était pas aussi net en Savoie qu'en France, du temps de l'Ancien Régime.
De fait, Buet en parle à propos de l'hérésie vaudoise, d'origine lyonnaise, comme on sait : il ne s'agit pas des Vaudois de Lausanne, mais de la secte des adeptes de Pierre Vaud, qui vécut au XIIe siècle, contesta formellement l'autorité du clergé, et réclama, pour les laïques, le droit de prêcher l'Evangile. L'idée était belle, mais peut-être prématurée, à une époque où la connaissance était encore réservée aux clercs ; les disciples de ce prophète furent piégés par leur naïveté et leurs facultés intellectuelles limitées.
Chassés de France et des Etats sur lesquels le Pape avait une autorité temporelle effective, ils se réfugièrent dans les Etats de Savoie : dans le Piémont, plus exactement. Mais les seigneurs locaux et le duc même de Savoie finirent par les persécuter aussi, afin, dit Buet, que leurs erreurs ne se répandissent pas et ne plongeassent pas la chrétienté dans le chaos.
Ce qui est un peu confondant, c'est que Buet semble en faire un principe politique applicable à son époque. Or, imposer à nouveau le catholicisme était alors une utopie complète, même si le règne de Pétain montra qu'on la crut possible. Sans doute, cette forme de totalitarisme chrétien existe toujours, en France même : un parti semble le défendre, en tout cas, même si cela se mêle au nationalisme, et si, par conséquent, plus que de catholicisme, il faudrait, ici, parler de gallicanisme ! Mais je reste persuadé que l'idée de Buet selon laquelle le culte doit être exactement le même dans une nation donnée, a également préparé le désir d'unifier la nation sous les couleurs dites de la laïcité, et d'uniformiser les esprits (comme en Union soviétique) sur la base du matérialisme, et même de l'athéisme.
Sur le plan politique, peu importe le contenu du dogme, du moment qu'il est assez puissant pour faire communier les cœurs - et faciliter à l'infini le travail de l'Etat. Créer des références communes, comme on dit, apparaît aux Français comme une nécessité : c'est ce qui leur a donné une force particulière au cours de l'histoire, y compris, d'ailleurs, par rapport à la Savoie, qui, un peu comme la Suisse, était plus individualiste, et donc moins sujette aux effets de masse. L'union fait la force : si la masse marche comme un seul homme, ne fait-on pas des merveilles ?