Présentation

ramiel.fr

Pseudo: ArviblogCatégorie: SociétéRecommander ce blog
Jeudi 29 Mars 2007

Le matérialisme français n'est pas exactement celui des Américains. Celui des Français se veut pur et cohérent. Il s'édifie rigoureusement, jusqu'à l'athéisme. Le matérialisme français a ceci de paradoxal et de curieux qu'il veut s'ériger en principe abolu, alors qu'en Amérique, on pourra plus facilement être matérialiste d'un côté, chrétien de l'autre, surtout si on est protestant.

C'est qu'en France, on a le goût de la netteté, jusqu'à être prêt à se désespérer soi-même, en extirpant de la conscience tout ce qui subsiste de mysticisme, ou de spiritualisme. On pourra aller jusqu'à rejeter toute forme d'imagination, toute croyance en l'éternité du vivant, même dans un monde matériel : la conscience étant purement subjective, comme chez Sartre, elle n'est qu'illusion, et on ne doit rien lui accorder.

A cela, les Américains opposent un matérialisme mystique, qui fait de la conscience une substance immortelle, ou potentiellement telle : c'est la matière dont est fait Dieu, assimilé à un organisme extraterrestre ayant trouvé le secret des éléments et de l'immortalité physique. Moins de cohérence se trouve dans ce système, mais plus de foi en l'essence immanente de la conscience, qui correspond à un sentiment profond.

Or, en Europe, le peuple s'américanise. La vision réaliste des Français, laquelle rejette toute imagination sur l'avenir, même conjecturale, même fantastique (au sens que donnait Bachelard), vision prônée par les élites, plus marquées, au fond, par Sartre que par Bachelard (lequel sert surtout d'appui moral aux poètes), est spontanément rejetée par le peuple comme étant trop affreuse. Le peuple, en fait, vit ses propres images intérieures comme une réalité, et les confond aisément avec le monde sensible même. Il est davantage en phase avec le matérialisme mystique des Américains. Il croit encore aux promesses de Dieu sur le monde futur - un monde matériel mais sublimé, divinisé, le paradis terrestre, la terre promise, et l'avènement physique et définitif du messie. Il continue de croire à ce qui fait l'essence du christianisme, et qui se trouve expliqué de façon pure et nette dans le judaïsme. L'âge d'or, de ce point de vue, est dans l'avenir. Le protestantisme, nourri de science biblique, le conçoit bien de cette façon. Et le pur athéisme à la française, bien qu'il soit intellectuellement cohérent, comme géométriquement raisonné, n'est plus accepté par un peuple qui attend de la science des miracles, la survie éternelle en ce pauvre monde...

L'a-t-il jamais accepté, cet athéisme ? La cohérence intellectuelle préférée à la vie au jour le jour et aux plaisirs qu'on peut y prendre est aussi une sorte de rigorisme mystique. C'est l'héritage des Méditations métaphysiques de Descartes. La vie intellectuelle pure est la source d'un plaisir qui fait oublier tout le reste et dédaigner les plaisirs de la chair. Mais plus encore, elle a un sentiment diffus d'éternité, de conscience absolue, et son éclat plonge dans l'obscurité les conséquences concrètes des concepts dont elle est le saint véhicule. Elle s'accompagne donc d'un certain orgueil. Mais réellement, quand on est dans la sphère intelligible de Platon, on se sent tout-puissant - plus fort que la mort. On peut alors mépriser celle-ci, et se moquer des Américains, qui veulent survivre en reculant sans cesse dans l'avenir le seuil fatidique. On s'éternise en pensée en communiant avec la suprême intelligence cosmique.

Tel est le fond du matérialisme à la française : il n'est pas fait tant d'un matérialisme mystique, comme chez les Américains, que d'un rationalisme métaphysique, comme chez Descartes. Mais l'élite qui l'a saisi dans son essence reste détachée d'un peuple qui spontanément s'américanise, parce qu'il demeure attaché à ses rêves, et ne pousse pas la quête intellectuelle du saint Graal aussi loin. C'est un problème majeur de notre temps, en France., je crois.

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
Créer un blog sur arviblog.com - Contact - C.G.U. - Reporter un abus