Durant le mandat de M. Chirac, je n'aurai pas fait souvent grève. Dès le début, sur les retraites, il en a été ainsi. Les enjeux étaient purement économiques, et je n'ai jamais réellement douté que l'Etat s'appauvrissait. On m'a parfois dit que la presse le faisait croire pour créer toujours plus de libéralisme et supprimer les avantages des fonctionnaires, mais je suis demeuré sceptique. Cela me faisait penser aux pays communistes au sein desquels la population croyait que le gouvernement subtilisait les fabuleuses richesses de la nation. Si c'était toujours aussi simple ! Nombre de fonctionnaires s'imaginaient, il y a encore peu, que les Etats-Unis avaient un système social trop injuste, et que cela provoquerait sans faillir leur rapide effondrement. Cela me faisait un peu rire. On vivait dans une mystique encore très liée à Karl Marx. On voyait déjà l'âme du peuple foudroyer, depuis le chaud azur des futurs radieux, les exploiteurs internationaux !
J'ai le sentiment que beaucoup de fonctionnaires vivent dans le mythe d'un Etat qui crée à volonté de la richesse. Ils me paraissent assez nombreux à ne rien comprendre à l'économie. Ce n'est pas seulement qu'ils ont de la vie sociale une vision étroitement liée à leur statut et à leur corporation, mais qu'ils ont l'air de s'imaginer que la vie économique est seulement nationale, que les échanges s'arrêtent aux frontières - ou que, s'ils ne le font pas, ils sont illégitimes, et apportent de l'étranger des produits frelatés, qui n'ont qu'une valeur apparente, et ne sont vendus qu'au travers d'un mensonge. Les fonctionnaires ont une conception en fait souvent très gauloise de la société française. Ils soutiennent la France, sont comme ses représentants aux yeux de la population, ses envoyés. Ils émanent de l'entité rayonnante qu'on appelle l'Etat, et qui a fait surgir la nation du néant. C'est une figure qui tend à imprégner l'esprit des fonctionnaires que j'ai pu rencontrer.
Ainsi, l'inefficacité des partis de gauche pour ponctionner les plus riches, qui se transportent aisément d'un pays à l'autre, leur est souvent incompréhensible. Le fonctionnaire n'étant rien en dehors de la France, ne pouvant avoir aucun emploi qui ne dépende pas de l'Etat et du gouvernement français, il ne conçoit simplement pas qu'il puisse y avoir des emplois d'une nature complètement différente ; peut-être même qu'il trouve que c'est scandaleux. Ou bien sacrilège. C'est démontrer que l'Etat n'est pas tout-puissant, qu'il ne contient pas - ainsi qu'on l'imagine parfois - Dieu, ou ce qu'on appelait autrefois de cette façon : qu'il n'est pas de la vieille foi en la divinité la butée concrète, l'attente éternelle !
Si l'Etat est le Temple, il n'est pas obligatoire que l'Ange y descende, en tout cas. Cela dépend des bons rites !
Les fonctionnaires sont fréquemment de bons militants laïques. Mais parfois, je me remémore ce commentaire de Jacques de Voragine sur les empereurs romains qui persécutaient les chrétiens : ils ne supportaient pas l'idée qu'il y eût un dieu au-dessus d'eux, un être qui leur fût supérieur !
Je n'ai pas souvent fait grève, quoi qu'il en soit, parce que les revendications traduisaient souvent un simple désir d'avoir plus d'argent. D'ailleurs, comme les syndicats sont politisés, ils laissent fréquemment, en leur sein, s'exprimer des condamnations sur le système en vigueur dans l'économie privée. Or, il y a bien des injustices dans les statuts de l'administration même ; mais celles-ci sont toujours justifiées, ou tout discours portant sur elles, étouffé : il faut conserver l'unité. Elle est si sainte !
S'en prendre en chœur aux autres est plus facile. Cela soude, du reste. Malheureusement, cela donne le sentiment qu'on veut faire prévaloir le point de vue des fonctionnaires au sein de l'économie. Ce n'est pas que les fonctionnaires veulent être protégés du marché (ce qui est légitime), c'est qu'ils veulent aussi le contrôler. Car le rejet du libéralisme ne les empêche pas de demander des outils technologiques vendus par les Américains, et de les faire payer aux contribuables français. Ce n'est pas toujours très cohérent. On ne fait sans doute pas autant prévaloir la solidarité nationale qu'il faudrait. On ne regarde pas très loin les choses. On défend un statut, surtout. On pense qu'il va de soi qu'il brille aux yeux de l'âme. Mais peut-être qu'il ne suffit pas d'en bénéficier : peut-être qu'il existe aussi des formules pour en activer la magie, et qu'on les a oubliées. En tout cas, je n'ai pas réussi à m'enthousiasmer pour les luttes sociales, au sein de ma corporation.