Existe-t-il une seule chose, en l'être humain, qui n'existait pas dans l'univers auparavant ? Voilà une question qu'on ne se pose jamais. Il semble aller de soi que la conscience individuelle est propre à l'humanité. Mais - logiquement - on n'admet pas que cette dernière puisse posséder quelque chose sans que cela vienne de la nature en général. N'est-ce pas contradictoire ?
Qu'encore un individu ait eu un accident, et qu'une anomalie soit apparue, c'est possible ; mais la conscience individuelle est commune à toute l'espèce humaine, elle lui est inhérente, et elle ne crée pas en elle de problème de santé particulier. De surcroît, elle semble être apparue progressivement, s'être développée peu à peu, comme les formes des espèces en général : elle n'a pas eu une apparition qui extérieurement soit différente du reste ; il n'y a pas eu de miracle soudain !
Ainsi, c'est l'univers lui-même qui est à l'origine de l'esprit humain, comme de tout ce qui se manifeste à l'expérience. Qu'est-ce que cela veut dire ? Même si on estime que l'esprit humain est une illusion, une forme de subjectivité pure, eh bien, rien n'empêche la matière de l'univers de posséder aussi cette faculté de créer des illusions, de comporter en soi une forme de subjectivité pure. Et comme, dans les faits, cette subjectivité et ces illusions sont la source d'actions innombrables, comme ce sont ses illusions qui poussent l'humanité à agir de telle ou telle manière, on peut pareillement dire que l'univers possède des illusions qui le poussent à se mouvoir dans tel ou tel sens. Comme les illusions et la subjectivité ont toujours un peu les mêmes caractéristiques, qu'ils créent par exemple quasiment partout l'image d'une justice immanente, on peut dire, avec Voltaire, qu'il est philosophiquement rationnel de considérer que la providence est une réalité.
En effet, l'univers possède la subjectivité pure dont naît le sentiment de la justice : c'est la conscience illusoire du bien et du mal. Mais s'il possède cette conscience illusoire, il agit en conséquence, et ainsi, ce qui devient, au sein de l'univers, prend peu à peu la forme qui dépend de cette subjectivité pure - et donc de la justice.
Comme l'être humain est soumis à l'univers et à ses mouvements, on peut dire que, du point de vue de l'humanité, il n'importe pas de savoir si, au départ, il existait ou non une matière absolue, indépendante de la subjectivité que représente l'image universelle de la justice : en fait, la vie humaine ne dépend pas des propriétés de la matière seulement, mais aussi de cette subjectivité pure de l'univers qui le fait aller dans tel ou tel sens, et qu'on appelait autrefois la providence.
Même illusoire, ou arbitraire, cette providence dirige en réalité l'existence humaine, et, en science, il ne s'agit pas vraiment de savoir ce qui existe absolument, mais de quelle manière on peut améliorer l'existence humaine. En fait, il faut nécessairement partir de ce que le matérialisme regarde comme subjectif et illusoire : l'esprit. Ce qu'il regarde comme vrai absolument n'a qu'une importance relative.
Est-ce une illusion, que la valeur nutritive donnée par l'agriculture biologique aux aliments ? Peut-être. Mais l'être humain, quand il se nourrit, se nourrit aussi de cette illusion, et on se nourrit pour mieux vivre, et non seulement pour suivre les vérités éternelles du matérialisme révélé. Est-ce arbitraire, que de préférer un bon poète, à un mauvais ? Possible. Mais l'univers même se meut dans le sens de cet arbitraire ! A quoi bon créer un monde matériel qui ne se meut que selon ses principes, si l'univers même suit sa propre subjectivité ?
C'est ce que Voltaire avait bien vu : il contestait l'athéisme de quelques géomètres, qui ne regardent que les lois mécaniques de la matière ; en fait, la matière a une âme, et elle en dépend. Les mouvements de la matière sont soumis aux lois mécaniques et aux propriétés générales de la matière, mais ils ont pour cause une poussée en soi immatérielle vers ce qui est juste et beau.
Car ce n'est pas seulement l'être humain qui dépend dans sa vie des caprices d'une telle volonté - ou de ses justes orientations. En fait, même si on trouvait une entité à laquelle sont soumis les êtres humains dans leurs désirs, leurs sentiments et leurs pensées, et qu'on découvrît qu'elle aussi était soumise à des conditions matérielles particulières, on s'apercevrait que la matière, dont on pourrait dire, par conséquent, qu'elle est faite, a aussi sa subjectivité, et ainsi de suite à l'infini. Pareillement, on peut bien dire, si on veut, qu'une pensée est inspirée par de la matière inconnue ; mais en elle-même, cette pensée est bien à la source d'actions qui ont un effet sur la matière. Cela va dans les deux sens. Le matérialisme est un pur postulat ; une manifestation de la subjectivité humaine !