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Mardi 10 Avril 2007

J'ai vu récemment le film Der Golem, de Paul Wegener, qui appartient à l'Expressionnisme allemand, et date de 1920. Comme je n 'ai pas lu le roman de Meyrinck, je ne peux pas savoir si le film en est correctement adapté, mais ce qui m'a assez surpris, c'est la différence profonde entre l'origine donnée au monstre dans ce film et celle que donne à la créature de Frankenstein James Whale dans sa propre adaptation de l'histoire de Mary W. Shelley. Le public est marqué par cette version qui doit beaucoup au culte de l'électricité (dont Jules Verne, par exemple, fut un chantre), et ne sait pas que Mary Shelley n'a pas du tout parlé de cela, pour ce qui est de la source de la vie : elle n'a en fait parlé de rien. Victor Frankenstein, dans son récit à la première personne, dit qu'il ne veut justement pas en révéler le secret, qu'il en a lui-même trop souffert, et qu'il doit rester inconnu à l'humanité. Mais il ne semble pas que cela se soit accompagné d'une machinerie particulière.

Il est probable que Mary Shelley a en réalité été nourrie de mesmérisme, comme on l'était en Suisse à l'époque où elle a écrit le roman. Le thème de l'électricité créatrice de la vie devra attendre L'Ève future de Villiers de L'Isle-Adam pour être réellement présent dans la littérature fantastique. (Notons que le roman est contemporain de ceux de Jules Verne.)

Néanmoins, ce qui est remarquable, c'est que, dans le roman de Villiers, l'âme intelligible du robot n'a pas été donnée par l'électricité, mais par les astres : c'est une sorte d'ange qui a bien voulu s'incarner dans l'automate créé par Edison. Or, dans Der Golem, il n'est pas du tout question d'électricité, ni de science de la matière au sens où nous l'entendons aujourd'hui : il s'agit de magie, de mot délivré par un démon pour commander aux astres et les contraindre à fournir la force nécessaire à mouvoir l'argile, selon les désirs exprimés par le magicien même. On est sur un plan complètement symbolique. Le plus étrange est que, quand les constellations dominantes changent, la vie du monstre subsiste, mais sa volonté échappe à son créateur, et se lie aux esprits des ténèbres, qui (si j'ai bien compris) résident dans la sphère de Saturne. Or, l'idée était déjà présente, au fond, dans la mythologie grecque : Saturne incarne des forces obscures, dominées, domptées, confinées par Jupiter. Le temps qui pèse sur tout n'est compensé que par la sagesse de la vie ; le Golem, lorsqu'il échappe à la volonté du rabbin qui l'a construit, devient un destructeur, un organe de la puissance cosmique des ténèbres, tapie au fond du ciel.

Pourtant, il est vaincu par l'amour d'une petite fille, par laquelle il se laisse charmer. C'est peut-être un peu trop moral pour être crédible. Curieusement, il n'est vaincu que lorsqu'il est sorti du ghetto ; à l'extérieur, parmi les fleurs du pré, à l'air libre, il perd son désir de détruire. De fait, dans le ghetto, tout semble être à l'image plutôt inquiétante d'un monde condamné : il est fermé sur lui-même, et de hauts murs aux formes irrégulières s'y dressent. Il n'y a partout que des édifices de pierre. Les portes de la cité sont elles-mêmes immenses, et closes hermétiquement. La seule voie de sortie, au fond, c'est le ciel étoilé, observé par le créateur du Golem. Après les murs du ghetto, se dresse encore un pont, et puis seulement alors la ville de l'Empereur (allemand). Entre les murs du ghetto et le pont, s'étend le pré qui va comme absorber le monstre dans sa vitalité.

Bref, c'est un film étrange, qui contient l'atmosphère propre à l'Europe centrale telle que la décrit Kafka, et qui place, en profondeur de l'organisation sociale, des entités effrayantes, un danger, des ombres hostiles. C'est une forme de mythologie urbaine déjà antique, et c'est ce qui est le plus singulier. Alors que, dans la tradition médiévale chrétienne, les créatures magiques sont dans les espaces naturels (les forêts, les montagnes, la mer), la tradition juive, dont l'urbanité remonte à l'Antiquité, place des mystères au fond des ruelles obscures. Un roman français du XIIIe siècle situait le Minotaure au fond d'un bois ténébreux, mais le judaïsme n'a pas oublié que le labyrinthe était un édifice créé par le génie d'un architecte ! Dans ce fantastique spécifique, c'est ce qui est le plus remarquable, à mon avis : l'énigme, qui gît au fond de l'activité humaine, présente, manifestée.

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
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