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Lundi 16 Avril 2007

Je n'ai lu de Michel Butor que quelques poèmes, soit publiés dans une revue littéraire de Saint-Claude, où j'ai habité quelque temps, soit, présentés par un artiste de ses amis dans des livres (d'ailleurs très jolis) faits à la main et exposés à la bibliothèque de Bonneville, chef-lieu de l'arrondissement que j'habite à présent, soit édités dans son dernier gros recueil poétique, que j'ai feuilleté dans la principale librairie de Bonneville, encore : il l'y avait fait venir en plusieurs exemplaires, car il habite à proximité aussi - dans ce qu'on appelait autrefois le Faucigny, et qui comprenait les vallées de l'Arve et du Giffre.

Dans ce dernier livre de poèmes, Michel Butor a montré qu'il s'intéressait à la Haute-Savoie, puisqu'il a consacré quelques pièces de vers à ce qu'il voit le matin en se levant, ou durant ses journées passées dans sa maison, au sein de son village. Il regarde les gens, la nature (qui autour de chez lui n'est pas excessivement montagneuse, car il s'agit de la basse vallée de l'Arve, la partie de son cours qui s'en va tranquillement vers Genève et le Rhône, après avoir traversé Annemasse et baigné le pied de son auguste casino).

M. Butor est également Membre d'Honneur de la Société des Auteurs savoyards, et il a reçu des prix honorifiques de cette digne société (dont je suis membre ordinaire, soit dit en passant), créée à l'époque où, à Lyon, les dirigeants de la société des écrivains de la Région Rhône-Alpes venaient de déclarer qu'en Savoie, il n' y avait pas de littérature. (Les régionalistes ont souvent bon dos.)

Chaque année, au château de Ripaille, à Thonon, au bord du Léman (château construit par le premier duc de Savoie, Amédée VIII), on rend hommage à un grand écrivain lié à la Savoie. Une fois, de cette façon, j'ai serré la main de Marc Veyrat, qui venait de sortir un beau et gros livre de cuisine, et une autre fois, le dramaturge Valère Novarina a passé la journée avec les auteurs savoyards et le public fourni du château. Je me souviens que deux ou trois ans auparavant, cela avait été le tour de Michel Butor, qui était resté le temps de l'hommage officiel, la matinée : ensuite, il n'y avait plus que ses livres. Il avait dû se trouver mal.

On veut encore l'honorer au salon du livre de Bonneville, cette année. Je ne sais pas s'il restera la journée, s'il accepte ; l'an passé, on avait rendu hommage à John Berger, qui habite aussi près de chez moi, et il n'était resté pareillement que le temps de la cérémonie officielle du matin.

M. Butor n'est en Haute-Savoie que parce que l'université de Genève lui a demandé, jadis, de donner des cours de littérature. Cela ne risquait pas d'arriver en France, car il a n'a jamais été reçu à l'Agrégation, après plusieurs tentatives de sa part pour l'être. Il a plus tard pu énoncer l'idée que c'était parce qu'il était trop intelligent pour le jury ; je ne sais pas s'il avait raison. Mais Butor est un grand écrivain, et tout le monde sait que les universitaires ne sont pas spécialement doués pour déceler les vrais génies de leur époque. Ils regardent trop la manière dont un écrivain est fidèle à la tradition ; or, le génie a forcément quelque chose de très individuel.

Il y a aussi, à dire, ceci : beaucoup de Français travaillent en Suisse, mais ils n'ont pas le droit d'y vivre ; ils s'installent donc, pour ceux qui veulent gagner leur vie à Genève, en Haute-Savoie et dans l'Ain, et y font monter vertigineusement les prix. Les Savoyards ont alors souvent beaucoup de mal à transmettre leur patrimoine, et les fonctionnaires à se loger.

Ce n'est pas pour autant que ces travailleurs frontaliers s'intéressent spécialement à leur sort. En général, la tradition savoyarde n'est pour eux d'aucune valeur, ou presque. Néanmoins, parmi ceux qui se plaignent que les prix sont trop élevés, il y en a quand même qui trouvent normal d'honorer plus Butor que des artistes qui travaillent dans le département. Ô mystères de l'âme humaine !

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
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