J'ai vu l'autre jour le film que Sofia Coppola a consacré à Marie-Antoinette, et il était sans doute, comme on l'a un peu dit, d'un esthétisme relativement puéril, mais joli quand même ; on découvrait que la reine de France était passionnée d'écologie, sous l'influence de Rousseau : charmant. Cependant, je n'imaginais pas Louis XVI ainsi, rêveur et illuminé par la révélation des serrures, mais plutôt pataud, et maladroit dans ses relations avec autrui.
En tout cas, Mlle Coppola a mis le doigt sur une des causes fondamentales de la Révolution, qui était simplement la dette de l'Etat. Or, cette dette fut, comme elle l'a également bien vu, provoquée par le rêve des Français de faire pièce à la puissance anglaise, par le biais de l'Etat seul, alors même que les Anglais se développaient grâce au commerce. C'est ce qui a provoqué le désastre dont Mlle Coppola estime que Marie-Antoinette fut la victime innocente. Dans le film, elle n'aide pas à renflouer la dette, dans son insouciance caractérisée, mais la cause de la ruine de la monarchie héréditaire se trouve véritablement dans la faiblesse du Roi, face au patriotisme et à l'esprit de compétition de ses conseillers.
La réalisatrice aurait pu montrer, également, que les princes n'étaient pas contrôlés dans leurs dépenses, et qu'ils vivaient dans la fiction d'une richesse inépuisable et d'origine divine, comme si l'argent français était créé par Dieu même.
Est-ce qu'en France, on en a pris totalement conscience ? Je n'en suis pas persuadé. Mlle Coppola l'oublie aussi, pour s'appesantir sur la décadence d'un monde révolu, parfois ridicule, souvent triste et morne, mais extérieurement grandiose et féerique.
Versailles se vidait, comme ses coffres, dont le contenu était sacrifié aux rêves d'une France immortelle, et triomphante jusque dans le monde nouveau. Si on avait moins cru pouvoir réformer de fond en comble l'univers, et si on s'était contenté de garantir les droits et les libertés des citoyens, sans doute, la France fût devenue un petit pays, mais plus paisible. La résistance, face aux aspirations du peuple, au nom de la grandeur de la lignée et de son projet, a finalement déclenché une sanglante rupture.
Que les peuples soient fréquemment utilisés par les princes pour mener entre eux une compétition (qu'a souvent stigmatisée Voltaire, du reste), c'est évident. Or, cela ne sert à rien, mais il est assez curieux que ces peuples, au bout du compte se laissent volontiers griser par ces enjeux internationaux, et qu'en France, encore aujourd'hui, on estime très bon de consacrer de l'argent à concourir avec les Américains sur la scène mondiale. Quand les caisses sont vides, est-ce qu'on en accuse le nationalisme ? Non, mais la cupidité des gens en place, au sommet du pouvoir, et leur goût pour le faste. On veut croire qu'ils ont failli à leur mission en pensant plus à eux-mêmes qu'à l'Etat : ils n'ont pas cru aux miracles que pouvait accomplir l'union sacrée ; ils n'ont fait que semblant de leur accorder leur attention, pour en profiter les premiers. Ce sont des fourbes, des méchants !
Pour en revenir au film de Sofia Coppola, la fin m'a paru affreuse, et m'a rappelé, dans sa force même, celle des films de Greenaway. La déchéance d'un monde glorieux mais intérieurement vidé de toute substance et voué au néant est bien rendue, et crée une impression terrible, relevant du plus franc nihilisme. La pauvre Marie-Antoinette ne s'est pas beaucoup amusée, en cette vie ! Les grands escaliers de Versailles semblent eux aussi monter vers un gouffre. La lumière est alors celle des éclipses cosmiques : grisée, et pleine de menaces...
Cependant, le film suit une idée fixe. Cela a quelque chose d'excessif, de lourd. Une idée n'est qu'une idée : elle ne peut jamais résumer toute l'existence. Au demeurant, cette Marie-Antoinette est sympathique, mais on ne la croit pas très semblable à celle qui a réellement vécu. Sa destinée, assurément, fut tragique, mais elle-même ne fut peut-être pas aussi jolie, intelligente et gracieuse que Mlle Coppola veut en donner le sentiment.