La musique de Michael Nyman est très émouvante. Comme tout le monde, je l'ai découverte avec les films de Peter Greenaway, The Draughtman's Contract (Meurtre dans un jardin anglais), et The Cooker, the Thief, his Wife & her Lover (Le Cuisinier, le voleur, sa femme et son amant), au travers de ses arrangements de Purcell et des morceaux célèbres tirés de Fairy Queen et King Arthur. J'aime particulièrement le morceau tiré du second opéra (énergiquement interprété, en son temps, par Klaus Nomi), et qui, dans le livret écrit par Dryden (si je ne m'abuse), évoque une cérémonie magique, ce qui est, en France, à mon avis assez peu connu : Merlin l'Enchanteur réveille l'esprit des glaces au sein d'une grotte, je ne sais plus pour quelle raison. Le passage est célèbre, parce que l'acteur qui joue le rôle du démon du froid doit chanter en faisant trembler sa voix, et lui faire dire, à peu près : "Laisse-moi retourner à ma glace pour mourir" ("Let me freeze again to death", en anglais, ce qui a plus de force et de synthèse dans l'expression). En d'autres termes, voilà un géant du froid mort depuis des millénaires que Merlin ressuscite pour un service qu'il veut en obtenir, et il répond qu'il désire qu'on le laisse en paix dans sa mort éternelle. Rien n'est plus pathétique. Cela rappelle la question centrale de toute tragédie : Pourquoi suis-je venu au monde ? Oh ! qu'on me laisse retourner à ma sainte obscurité ! Nyman n'a pas repris les paroles, connues de toute personne cultivée dans le monde anglophone. Mais il a joué, précisément, avec le pathétique auquel tout le monde relie ce morceau, pour dialoguer avec la tradition. Il a renforcé le thème en changeant les instruments, en répétant inlassablement le mouvement qu'on a appris à aimer, en faisant dédoubler des notes terminant un élan musical (qu'on me pardonne ce vocabulaire d'amateur, car je ne suis pas musicien, ni spécialiste en musicologie) au moyen d'instruments encore nouveaux, et en ajoutant des variations pathétiques, qui émeuvent jusqu'au fond de l'âme. Il a aussi accéléré le rythme, et rendu le thème plus bruyant (chez Purcell, il est joué par de légers violoncelles, je crois), afin de mieux saisir les auditeurs dans leurs sensations, lesquelles sont peut-être plus brutales et moins fines que du temps de Purcell. Mais Nyman ne s'est pas occupé seulement de Purcell et des films de Greenaway. Durant assez longtemps, jusqu'à ce que je m'achète l'album The Very Best of Michael Nyman (je possédais déjà les bandes musicales des films de Greenaway), je m'étais demandé qui avait fait la merveilleuse musique de ce beau film, Bienvenue à Gattaca. Beau film, essentiellement par la lumière (toute d'or), et la musique, justement ; le thème, tragique, et futuriste, se prêtait bien, de toutes façons, au pathétique, à la poésie. Maintenant, j'ai ma réponse. Nyman avait donné, par des voix d'anges, l'âme de ce qui se jouait entre les deux frères, l'un dépassant l'autre par sa volonté libre, alors qu'il lui était génétiquement inférieur, et gagnant ainsi les étoiles - après avoir conquis l'autre rive, au sein de l'Infini ! Ô j'aime cela, la victoire de l'âme, du cœur, sur la matière ; alors, il semble que l'amour de Dieu pour les hommes traverse le temps et l'espace pour s'imposer aux apparences physiques, et faire vaincre le Juste. Cela vient en quelque sorte de très loin, et c'est bouleversant. La poésie est nécessairement faite de cela. Ceux qui croient pouvoir la voir dans la matière seule sont plutôt creux, à mon avis. Eh bien, la mélancolie des morceaux de Nyman a quelque chose de glorieux qui touche aux astres, et qui se mêle à la joie, par des mouvements plus intimes, plus doux, plus méditatifs, parmi les trompettes de la gloire officielle, et la tristesse du grand départ. Ô l'Infini ! Est-ce la sortie ? Est-ce l'entrée ? C'est le Seuil, et avec Nyman, les violons qui donnent des ailes et tracent le chemin des anges surmontent le chant de l'âme !
Commentaires
Merci de la précision.
Ouh ! j'adorerais avoir ces disques de Michael Nyman. (On m'a dit qu'il était mort récemment.)