Quand j'étais petit, je regardais beaucoup de films fantastiques, ou remplis de merveilleux. Mais j'en suis à présent moins féru, d'abord parce que l'âme humaine a aussi ses prodiges, et qu'on peut les exprimer à travers toutes sortes de films, et ensuite parce que très souvent, l'imagination y est convenue, froide, et peu propre à susciter l'adhésion. On est face à des images jolies en elles-mêmes, mais d'une fantaisie excessive, et sans âme. Cela bouge, mais mécaniquement. C'est souvent le cas dans les dessins animés, notamment.
Néanmoins, l'autre jour, accompagné d'enfants, je suis allé voir une adaptation du célèbre roman d'Ursula Le Guin, Terremer. J'en avais fait le choix, parce que j'ai lu deux fois ce roman (dont une en anglais), et l'ai bien aimé, comme tous ceux qui l'ont lu : car il est réellement bon. Le réalisateur de cette adaptation (qui est, précisément, un film d'animation) est le fils du grand Miyazaki, et lui aussi s'appelle Miyazaki, mais je ne connais pas son prénom. Je ne suis d'ailleurs pas un immense admirateur de Miyazaki, car même si je trouve, comme tout le monde, ses images très belles, les histoires qu'il raconte me paraissent mal construites et abracadabrantesques, excessivement baroques.
Le film de son fils est d'un esthétisme plutôt conventionnel, et suit les canons du film d'animation japonais en général. C'en est au point où certains personnages se distinguent principalement par des attributs grossiers. Les décors ne sont pas excessivement raffinés, non plus.
En revanche, sur le plan dramatique, c'est le premier dessin animé que j'aie trouvé passionnant, depuis très longtemps. Et il en est ainsi notamment parce que le merveilleux, quoiqu'abondant, y est globalement crédible, et s'insère bien dans un enchaînement digne de ce nom.
La clarté du fond mythologique doit essentiellement à Le Guin, du reste. Elle a créé une société de mages qui veille à l'équilibre des forces cosmiques, comme dans les films de George Lucas : c'est un thème assez typiquement occidental, et qui finalement fonde les organisations sociales complexes et évoluées de l'Occident. Il y avait, pour ainsi, les mages de l'Eglise, et l'Empereur qui les écoutait, parce que de l'univers, ils connaissaient les secrets. Dans la Rome païenne, il y avait les chevaliers et les sénateurs, pareillement.
Pour autant, Le Guin n'est pas spécialement attachée à la tradition occidentale : cette société de mages correspond pour elle à l'évidente nécessité de cohérence, au sein du monde imaginaire qu'elle a créé : il faut qu'il ait une organisation sur le plan humain qui soit globale. Le film raconte donc qu'un de ces mages a instauré un déséquilibre entre les forces de la vie et celles de la mort, parce que, précisément, il voulait connaître la vie éternelle, avant même de mourir. Il parvient à acquérir des pouvoirs gigantesques, et leur démonstration est effrayante et intéressante.
Mais les mages eux-mêmes, de toute façon, distillent un merveilleux simple et de bon goût, dans le film : leurs bâtons qui brillent dans la nuit sont magnifiques. L'épée magique d'un héros qui a du mal à la sortir, et qui éclate de blancheur quand elle est enfin arrachée à son fourreau, est également très belle : elle incarne la force rédemptrice et ordonnatrice de la Lune, ou de l'Univers dans son ensemble, en tout cas de la Justice.
Le dénouement reste baroque et invraisemblable, car cette épée ne suffisant pas, il faut qu'un dragon surgisse de nulle part, du corps défunt d'une gentille petite fille, et aucune explication (même ésotérique) n'est donnée. La scène initiale, le meurtre d'un bon roi par son fils (qui est le héros à l'épée magique), n'est pas non plus très bien justifiée : les motifs de l'assassin sont plutôt abstraits.
Evidemment, quand les vivants veulent rejeter la mort, tout se dérègle ; mais on aurait pu montrer, en ce cas, bien d'autres infractions aux lois les plus saintes, et de surcroît, tuer son père est suffisamment grave pour qu'on n'ait pas envie de trouver que celui qui l'a fait puisse être un héros.
Je ne parle pas des discours digressifs sur la nécessité de travailler aux champs pour se ressourcer, ou sur la frugalité et la simplicité qui doivent présider à la vie humaine : Le Guin est très écologiste. Moi aussi, sans doute, mais la morale, dans un film, ralentit souvent l'action d'une manière inutile.
Enfin, c'était une belle œuvre, et c'était dû à Ursula Le Guin, qui est un grand écrivain, un des plus grands qui aient vécu aux Etats-Unis dans la seconde moitié du XXe siècle.