J'ai récemment lu, pour l'étudier avec les élèves, la célèbre pièce d'Alfred Jarry, Ubu roi, ce que je n'avais jamais fait auparavant. Or, c'est si souvent cité qu'on peut bien dire que c'est indispensable à la culture de l'honnête homme, en France. C'est une bonne pièce, pleine d'anarchisme et de l'esprit fantasque, rocambolesque et saltimbanque de Rimbaud. Et cela ne s'arrête pas à cette tonalité : c'est sublimé par un reste actif et splendide de symbolisme qui annonce Guillaume Apollinaire, Blaise Cendrars. C'est de la mythologie farcesque, pour rire, mais qui a quand même du fond, en réalité. Dans les personnages secondaires, Jarry n'a pas hésité à imiter le romantisme allemand, et à dépasser franchement les limites de la vraisemblance et du réalisme à la française : l'héritier légitime du trône qu'a arraché Ubu par un coup d'Etat, voit, dans une grotte de la montagne au sein de laquelle il est réfugié, ses ancêtres venir à lui sous forme de spectres, et le plus ancien d'entre eux lui remettre une épée sainte par laquelle il pourra récupérer son sceptre. Une apparition fantastique a lieu, également, quand la mère Ubu viole la sépulture des rois de Pologne pour en arracher l'or, et qu'elle s'efforce de ramasser les pierres précieuses parmi les ossements blanchis : une voix d'outre-tombe la menace. Mais ce ne sont là que des scènes annexes. Ubu lui-même a quelque chose d'excessif, d'invraisemblable, mais par son grotesque. Il est truculent, bestial, inouï dans sa sottise et sa brutalité, dans son manque total de sens des responsabilités : il n'a pas du tout conscience que ses actes sanglants peuvent avoir une conséquence, qu'on puisse vouloir se venger de ses crimes. Il est l'adolescent devenu empereur : il ne voit que lui ; il ne sait pas qu'il existe une réalité objective en dehors de lui-même ! Or, il a sous ses ordres des êtres bizarres, les Palotins, que Jarry ne caractérise pas outre mesure, mais qui visiblement peuvent faire exploser une partie de leur corps sans mourir, et donc tuer n'importe quel ennemi. Ils ont des poings explosifs par lesquels l'un d'entre eux tue un ours qui menaçait leur maître, auquel ils sont dévoués corps et âme. Ils sont comme des robots doués de conscience, ou des êtres venus de l'enfer, des gnomes créés dans les profondeurs, mais qui auraient un lien avec les machines, les armes modernes. Ils entretiennent un rapport évident, à mes yeux, avec le merveilleux scientifique qui fascina beaucoup Apollinaire, que lui aussi mit en scène, dans de petites pièces précisément imitées de Jarry. On sait que Blaise Cendrars aima également ces figures qui rendaient mythologique l'action, sans pour autant se réclamer de traditions connues, et qui se fondaient sur l'imagination seule : c'est l'origine de la science-fiction. Evidemment, dans l'œuvre de Jarry, cela se présente comme une plaisanterie. Mais cela ne l'était qu'à demi : un fond très sérieux se dessine dans sa pièce, qui le rendra digne des louanges des Surréalistes, par exemple. Ce n'est pas tellement l'aspect idéologique, qui importe - que Jarry ait rompu les règles de la bienséance -, mais qu'il ait créé une œuvre populaire et sauvage, et en même temps pleine de poésie, comme si l'art avait besoin, certes, de se rebeller contre la tendance des vieilles formes à la fixité, pour trouver une liberté et toucher à la source secrète de l'inspiration vraie. Il ne faut pas l'ériger en dogme, et servir, ainsi, indirectement, une idéologie trop claire, comme a pu le faire le Surréalisme ; mais cela peut réellement apparaître, à un moment donné, comme une nécessité, à la manière de n'importe quelle révolution. Et que, chez Jarry, cela correspondît à un appel profond de la sphère de laquelle sort la beauté de l'art, je veux en donner pour preuve qu'il a créé tout un monde à demi imaginaire d'Ubu, avec ses figures, ses doctrines, son histoire parallèle, comme seul peut le faire tout vrai créateur, inventeur de mythes. Ubu est devenu un mythe, un motif de la culture populaire, et ce n'est pas que c'est mérité, mais que c'est réellement une preuve du mérite de Jarry. Il fut un grand poète, mort tout jeune, à l'exemple de ses illustres prédécesseurs, Rimbaud, bien sûr, mais aussi Aloysius Bertrand, par exemple : en lui-même, il est une légende !
Commentaires
Jarry, vous avez raison est l'un de mes phares. Je m'en suis littéralement gorgé quand j'eus quinze ans, parce qu'un proif nous avait interdit de le lire(exprès sans doute, considéré à postériori) et je m'étais bien entendu précipité. Un éblouissement de l'absurde. Aussi génial que Lewis Carrol.
Et, quant à Satie , là ce sont des souvenirs de dimanches matins de printemps dans les années 67-72 où je prenais l'autobus Porte d'Italie, le 184, je crois, pour laller rendre visite à ma tante, à Arcueil, juste en face du pan coupé de Satie.
Pour en teminer, votre texte sur Jarry est, à mon sens, trop "universitaire". Non, tout bonnement, Jarry est je crois un casseur de baraque comme diraient mes élèves ,un anarchiste un peu compassé et dont la dérision EST ce que nous avons en chacun de nous. Le Père UBU , symbole "muylti-usage" de la connerie, du totalitarisme et aussi de cette excroissance monstruieuse de nonchalance qui nous fait tout supporteé sans broncher. A ce titre, évidemment, il y a plus qu'une passerelle entre Ubu et Arturo Ui.
bav
, Ubu, roi irrationnel, assume le seul acte d'espoir désespéré qui soit humainement possible, sa négation de la fatalité. L’absurde et la mort sont dépassés par cette négation devenue affirmation d'une révolte.
« Je prendrais toute la phynance, je tuerai tout le monde et, je m’en irai »
(Ubu)
C'est sûr que se livrer complètement à sa passion donne une sorte de sens à sa vie. D'un autre côté, comme les sentiments changent selon les jours, les passions sont aussi des sentiments fixés par une idée. C'est ce qui reste d'humain en elles.
Montaigne-à-Cheval, c'est vrai qu'en réalité, je ne participe pas totalement de l'esprit d'Alfred Jarry : je l'aime bien, et ai apprécié sa lecture, mais je n'ai pas envie d'écrire comme lui. J'affectionne, par exemple, les phrases un peu longues, les discours organisés : je leur trouve de la grâce, du charme. J'ai toujours aimé le style de Cicéron. Jarry réflète une folle joie, mais moi, je tends à préférer la douce sérénité, le style du XVIIIe siècle. J'ai surtout adoré Stendhal, quand j'étais jeune.
Je cherche mon icône : l'auriez pas vu planer dans vos hautes sphères?? Mais, c'est qu'elle progresse rapidement dans l'espace-temps, je n'arrive pas à la suivre. Je vais peut-être devoir l'en prier?
Ubu, je l'ai surtout vu joué. Ici, Denis Marleau s'y est joliment attaché.Son théâtre a laissé plusieurs fortes impressions sur moi. Pas aussi bien que chez MàC.
Bon, j'ai lancé un nouveau blog, mais j'en ai un autre en chantier et il est probable que le second vous plaira plus que l'actuel premier.
Hasta la vista!
Marie danielle
Cordiales salutations.