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Mercredi 16 Mai 2007

J'ai revu sur mon poste de télévision un film que j'avais déjà vu sur grand écran, Lieutenant Blueberry - L'Expérience secrète, une adaptation ésotérique de la bande dessinée de Jean Giraud. Jan Kounen, le réalisateur, a choisi de matérialiser une aventure intérieure à la faveur d'une rencontre entre un Européen et des Indiens. La trame fondamentale, reprise des westerns italiens, n'est pas très claire, et est sans importance réelle : le méchant veut se rendre maître du monde des esprits, mais comme l'influence de celui-ci sur le monde physique n'est pas nette, l'enjeu n'en est pas précis non plus : en tout cas, il n'est pas fait pour passionner.

Il s'agit donc d'abord du problème de conscience que le héros, Mike, doit résoudre avec lui-même, après avoir tué accidentellement une fille qu'il aimait. Dans l'autre monde, bien sûr, il voit des formes lumineuses qui s'avèrent être l'âme de cette fille, laquelle l'embrasse et lui pardonne. Et le méchant est enfoui dans les strates labyrinthiques et chaotiques du monde spirituel, la partie dominée par les serpents, les lézards, les insectes grouillants. Le gentil, lui, devient un grand initié qui peut enfin connaître l'amour libre.

Le fond du film reprend donc d'assez près le Dune de David Lynch : c'est une initiation. Mais c'est plus réaliste. Du reste, à propos d'Inland Empire, j'avais déjà fait remarquer qu'à présent, les films ne s'appuyaient plus sur les extraterrestres et les voyages intersidéraux pour emmener les personnages dans le monde divin : le temps de 2001 : L'Odyssée de l'espace et de Rencontres du troisième type est fini. Même les derniers films du cycle de La Guerre des étoiles se fondent moins sur les machines que les premiers, et davantage sur les mystères de la Force, ainsi que sur des décors grandioses qui rappellent les vieux empires, ou le Vatican, ce qui reste de la vieille Rome : Dune, du reste, le préfigurait.

Mais Lieutenant Blueberry a gardé une part d'exotisme en situant son grand mystère dans le Far-West, et en relation avec le chamanisme indien. C'est moins réaliste, tout de même, que les films habituels de David Lynch. Cela n'est pas sans charme, et bien sûr, l'univers des Indiens d'Amérique fascine tout le monde. Leur vie psychique, intérieure, est très riche, et l'aura en a été déjà exploitée par des gens dont j'ai parlé : Michael Mann dans Le Dernier des Mohicans, Terrence Malick dans Nouveau Monde. Que Jan Kounen soit Français n'y change rien, à une époque où la culture américaine domine tout l'Occident ; et puis, après tout, pour les Indiens, il y a le Québec, où l'on parle français. Et Jan Kounen affirme que Blueberry est originaire de la Louisiane (ce qui ne lui donne pas un nom moins anglais, cependant).

L'action se situe, quoi qu'il en soit, dans des pays d'Apaches, désertiques à souhait. Et je trouve que c'est une des grandes forces de ce film, que d'être parvenu à bâtir un espace fabuleux, aux portes du monde divin, et bénéficiant de sa lumière secrète, dans un lieu aussi difficile pour la vie. Car traditionnellement, en Occident, ce qui apparaît comme bien vivant et plein de force éthérique, rempli de flux osmotiques et de brumes argentées, ce sont les climats de l'ouest et du nord, les paysages verdoyants de l'Irlande et de l'île d'Avalon, dans la légende du roi Arthur. Mais Jan Kounen a montré que les pays plus secs avaient aussi leur beauté évanescente et magique.

Sur le fond de son monde spirituel, il est joli, puisqu'il fait se croiser le noir des êtres hideux et l'or des êtres enchantés, des sortes de serpents célestes, et qu'il est fondé, dans son essence, sur des figures complexes, régulières et géométriques - espèces de constructions d'énergie pure qui seraient en même temps des mandalas : car elles ont des formes très ornées, hiératiques, et tendant au symbolisme d'une manière nette.

Là, dans ces temples immatériels, vivent les âmes conscientes et grandioses du monde de l'esprit ! Et c'est un peu troublant, car cette régularité mécanique de l'espace occulte rappelle beaucoup Matrix. On sent Jan Kounen rempli de notions tirées de la mécanique quantique, en plus d'être fortement imprégné de bouddhisme, car il place son univers sublime dans l'infiniment petit, au-delà des atomes : c'est le réseau cosmique, tissé d'informations mathématiques, dont parlent les frères Bogdanoff !

La musique choisie introduit bien au mystère, créant une sorte de terreur sourde. Mais je crois que Jan Kounen, comme beaucoup de mathématiciens et même de quanticiens, a oublié que dans le monde spirituel, il n'y a pas seulement des lignes parfaites, en même temps que jolies et gracieuses, faites de lumière, d'énergie (ou de soufre, à vrai dire), mais aussi des couleurs. Opposer le noir et l'or est un peu simpliste. Est-ce que même les mandalas n'accordent pas une importance fondamentale à la couleur ?

Son film reste très beau et très original, et apparaîtra un jour comme l'un de ceux qui ont beaucoup osé, sur la voie du récit initiatique : il peut être mis parmi tous les excellents films auxquels j'ai fait allusion dans cet article.

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
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Commentaires

Oui moi j'aimerais bien me réincarner en crotale céleste afin de hanter le blog de Ramiel ! 
Commentaire n° 1 posté par: iPidiblue noir, or et venimeux. le 16/05/2007 - 19:25:25
Ah ?
Commentaire n° 2 posté par: Ramiel(site web) le 17/05/2007 - 07:12:46
Bonsoir Ramiel.

Je n'ai pas vu le film de Kounen (dont j'avais d'ailleurs détesté le Doberman), mais je viens de vous lire sur le blog de la Rép. des livres.
J'ai été un peu estomaqué par certains commentaires, dont une partie des vôtres.

Je conçoit fort bien, ô combien, votre agacement devant le culte des machines, mais, que voulez-vous, quand le bon peuple a été persuadé que la seule chose qui le différencie du singe, ce sont ses outils, il ne peut que céder à des penchants fâcheux (et gâter ses bons films avec des scènes inutiles qui ont dû être très éprouvantes pour les acteurs revêtus de peaux de singe ;-).

Toutefois, une fois admis que c'est, en effet, une erreur et très répandue, on peut aussi se demander en voyant l'œuvre d'un artiste ce qu'il a voulu rendre dans le cadre de la pensée qui est la sienne.

J'imagine que, comme moi, vous avez été particulièrement sensible au personnage de HAL, l'ordinateur paranoïaque, et de son conflit avec l'humanité, dont la faiblesse aurait pu "mettre en péril" la sécurité de la mission…

“I'm sorry Dave, I'm afraid I can't do that".

On peut, bien sûr, rester dubitatif devant la mise en image de "l'expérience cosmique finale".
Reste encore à savoir si Kubrick et Clarke voyaient vraiment un sens "mystique" à cette séquence car il est aussi très possible que ces deux "esprits forts" ne la voient que comme une allégorie de l'accession à un "nouveau seuil de responsabilité" (avec un nouvel outil).

Reste que nous, spectateurs, sommes bien libre de regarder et de comprendre une œuvre (à peu près) comme on veut, voire d'y reconnaître une utilisation parfois malhabile, à cause même du parti-pris philosophique des deux auteurs, de symboles qui les dépassent. De loin.

Cela étant, ce qui m'a étonné de votre part ce sont vos commentaires sur la première partie du voyage.

Vous qui aimez à défendre un auteur pour son style, indépendamment de ce qu'il dit, voici, avec Kubrick, une petite contradiction ramelienne qui surgit (qui n'en a pas, hein ? n'y voyez rien de méchant !)

Car s'il est un point sur lequel je ne puis faire aucune réserve, chez Kubrick, c'est bien son sens de l'esthétique.

Les commentateurs de Passou trouvent que, dans Orange…, les "décors ont vieillis" !… Qu'ils aillent donc faire un tour chez les brocanteurs et les antiquaires pour voir combien valent les modèles "vintage" du mobilier pompidolien, que tous les designers contemporains s'efforcent de recopier… On croit rêver !

Son esthétique est toujours parfaite, de Barry Lyndon à Full Metal Jacket.

Je vous aurais cru, cher Ramiel, plus sensible à la géométrie.

Figurez-vous, qu'il y a quelque années, je me suis offert le plaisir de revoir 2001 (et Barry Lyndon), au Maroc, chez un artisan —qui se porte bien, merci— équipé d'un projecteur. Il découvrait le film.

(Pour info, cet homme-là, ayant fait une partie de sa formation et de sa carrière à Londres, est un grand spécialiste de l'art du plâtres sculpté et du zellij, arts fort bien présentés ici :
http://castera.net/entrelacs/entrelacs.htm )

Ce fut un choc pour lui, que de voir une géométrie escherienne* (son quotidien, après tout) aussi bien maitrisée ! Et mise en mouvement, ce qui ne gâtait rien.

Cet ami était enthousiasmé. C'était pour lui, à part Eischer, le seul artiste occidental qui faisait une incursion dans son univers. Et une incursion réussie.

Marié à une anglaise, il a aussi profondément goûté l'ironie amère des mœurs sociales décrites dans Barry Lyndon, ainsi que sa vision pacifiste.

Mais nous voici bien loin de Kounen.

(* Vous n'ignorez pas que Eischer eu la "révélation" de ce qui l'a finalement rendu célèbre en observant l'art de l'Alhambra, j'imagine)
Commentaire n° 3 posté par: Jean-Balthazar le 18/05/2007 - 02:34:22

Pas vraiment : avez-vous lu jusqu'au bout mon article sur son film ? Je parle justement de la géométrie. La géométrie lumineuse et figurative représente certainement la perfection, mais personnellement, j'ai du mal à croire qu'on peut aborder cette perfection directement, sans se dissoudre. Pour moi, l'humanité reste présente, au sein de la perfection mathématique, au travers des couleurs - qui, du reste, étaient bien présentes chez Kubrick. Kounen a choisi de ne laisser que l'or.


Mais un film n'est pas seulement de l'image animée ; c'est aussi un enchaînement dramatique. Or, si on est dans l'esprit du cosmonaute Dave, qui ne comprend pas ce qu'il voit, et qui est simplement spectateur d'une succession de formes grandioses, même s'il y a des phases, il n'y a pas de progression, et donc pas de mouvement réel : pas de dynamisme. Et pour moi, dès lors, il est impossible de parler d'initiation au sens propre. On ne peut pas subir le hasard, au sein de l'initiation. Il faut que l'âme soit animée par le désir, et que le sujet lui-même se meuve. Quelle entité se souciera, de toutes manières, d'un homme qui ne réagit pas plus qu'une machine, aux merveilles qu'on lui montre ?


Sinon, le chamanisme indien, d'une part, le bouddhisme tibétain, d'autre part, qu'en pensez-vous ?

Commentaire n° 4 posté par: Ramiel(site web) le 18/05/2007 - 08:01:03
Je vous invite à regarder le site de Castera, donné en lien dans mon commentaire précédent. Oui, la couleur est d'importance, c'est certain.
Se "dissoudre" ? je ne sais. Tout dépend, sans doute, comment on entend la géométrie.

Si elle n'est conçue que comme seulement quantitative, oui, sans doute. C'est alors l'informatique.

À visiter les palais et demeures traditionnels du Maghreb, j'en ai découverte une autre, de géométrie. une géométrie à taille humaine : les panneaux font parfois plus d'1,80 de haut, sur le lieu même de la vie quotidienne : la maison, le foyer. Tout la famille vi(vai)t devant.

C'est la vie dans les étoiles.

Au sens propre. (Et à notre échelle ;-)

Je ne sais rien du chamanisme indien : je n'ai pas voyagé en ces régions. De plus, des souvenirs de jeunesse m'avaient donné un a-priori très négatif sur l'utilisation et la présentation qui en est faite en Occident. Un camarade de classe, grand lecteur de Castaneda, s'est suicidé avant ses vingt ans. Beaucoup d'autres facteurs rentrent en jeu, aussi, dans ce drame-là. Mais il m'avait frappé que cette vulgarisation n'avait pas su lui indiquer les garde-fous et la nécessité de savoir se construire un équilibre entre vie intérieur et "extérieure".
Cette lacune me semble moins à mettre au compte des Indiens que sur les limites de la fascination "naïve" des occidentaux devant un type d'expériences qui s'inscrit, sans doute, dans un ensemble et un mode de vie.

Bien sûr, je comprend ceux qui, comme Artaud et Michaux, s'en servirent pour faire valoir que l'être humain ne se résume pas aux seules considérations positivistes. Toutefois, là encore, cela n'a pas porté chance au malheureux Artaud.
Michaux semble avoir été d'une tout autre trempe.

Le bouddhisme thibétain, s'il a lui aussi donné lieu à des "traductions" des plus fantaisistes, surtout au début du XXe s., est tout de même maintenant présent chez nous de façon beaucoup plus sérieuse. Les interventions du Dalaï Lama doivent y être pour quelque chose.
Quelques textes (et quelques amis) m'ont permis d'en avoir un très bref —mais très gourmand— aperçu.
Commentaire n° 5 posté par: Jean-Balthazar le 18/05/2007 - 15:58:17

Oui, les mathématiques, c'est les étoiles. Mais devant les étoiles, il y a des planètes. Vouloir atteindre trop vite les étoiles, sans passer par les planètes, c'est risquer de se dissoudre, un peu comme un objet qui irait à la vitesse de la lumière !


J'irai voir le site de Castera.

Commentaire n° 6 posté par: Ramiel(site web) le 18/05/2007 - 19:03:00
J'y suis allé : magnifique : tissu stellaire serti de couleurs. C'est un choix. Mais évidemment, dans le film de Jan Kounen, dans les interstices, il n'y avait pas de couleur, justement : seulement de la lumière diffuse.
Commentaire n° 7 posté par: Ramiel(site web) le 18/05/2007 - 19:16:20
Tiens, Ramiel, cette discussion chez Soupline autour de Kubrick m'a fait penser à quelque chose: vous parlez de "Dune". Moi je citerais "Alien", le premier, évidemment, et "Starship Troopers", un nanar génial. Dans ces deux films de science-friction, on trouve aussi deux paraboles de la guerre. Non pas de la guerre vue comme une sorte d'esthétique élégante et mièvre à la Jünger, mais une guerre grondante, redoutable et terrible. Kubrick, sa guerre, celle de "Full Metal jacket" surtout, c'est exactement celle de "Quatre-Vingt Treize" le livre le plus abouti, à mon sens du Père Totor. Hugo et Kubrick ont , tous deux su montrer l'indifférence absolue des arbres, des nuages, du monde, la raideur conne des pierres devant la souffrance des hommes.
Commentaire n° 8 posté par: montaigneàcheval le 19/05/2007 - 19:15:51

Oui, dans Starship Troopers (qui est pour moi un très bon film), le côté dérisoire de la guerre, sur le plan moral, et en même temps épouvantable et tragique, sur le plan émotionnel, est bien rendu. En fait, je ne l'ai pas lu, 93.


Pour la guerre, j'aime surtout The Thin Red Line, de T. Malick. Full Metal Jacket, c'était bien, mais un peu tiré par les cheveux, parfois. Je pense qu'il n'y a peut-être pas besoin de considérer des faits étranges, saugrenus, comme le meurtre d'un adjudant dans une caserne, ou l'existence de très jolies filles parmi les combattants vietcongs, pour créer une atmosphère. C'est ce qui me gêne, dans Full Metal Jacket ; on peut très bien se dire : Oui, mais dans les cas où l'entraînement se passe bien jusqu'au bout, sans problème particulier, et dans les cas où on affronte un homme pas spécialement beau, alors, la guerre redevient normale ? Or, ce sont quand même les cas les plus courants. Malick prend, lui, des faits courants, et en fait une terrible tragédie.

Commentaire n° 9 posté par: Ramiel(site web) le 19/05/2007 - 19:45:42
Mais justement, le tout de l'esprit ne serait-il pas dans la couleur?
Commentaire n° 10 posté par: murcia(site web) le 19/06/2007 - 16:03:29

Je ne crois pas. L'esprit ne se limite pas à la couleur, à mon avis. Les couleurs sont quand même des phénomènes terrestres. La couleur correspond à une subjectivité, mais l'esprit n'est pas seulement la subjectivité propre à chacun. Il y a bien quelque chose de commun, dans l'esprit en général.

Commentaire n° 11 posté par: Ramiel(site web) le 19/06/2007 - 16:13:40

Je ne crois pas. L'esprit ne se limite pas à la couleur, à mon avis. Les couleurs sont quand même des phénomènes terrestres. La couleur correspond à une subjectivité, mais l'esprit n'est pas seulement la subjectivité propre à chacun. Il y a bien quelque chose de commun, dans l'esprit en général.

Commentaire n° 12 posté par: Ramiel(site web) le 19/06/2007 - 16:13:41
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