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Mardi 22 Mai 2007

Je crois que dans la tradition juive, existe un trait remarquable, que j'ai déjà signalé à propos de la légende du Golem : le mystère ressenti au fond des villes, de l'organisation sociale, de l'activité humaine en général. J'ai le sentiment que c'est propre au judaïsme depuis longtemps, mais que cela vient de ce qu'il s'agit d'une tradition directement issue de l'Antiquité - d'une époque où Rome était une grande cité, et où le pourtour méditerranéen était peut-être plus civilisé encore qu'à présent. Dans ce monde, le royaume d'Israël avait une place majeure, comme les allusions de Cicéron le montrent bien.

Durant le Moyen Âge, alors que l'Occident retournait, au fond, à une organisation sociale primitive, assez semblable à la Grèce du temps d'Homère, sous les coups de boutoir des Germains et des Celtes, et qu'il suivait le fil du catholicisme pour remonter la pente et retrouver une civilisation digne de celle des Romains, les Juifs, comme imperturbables, ou tissés intérieurement d'acier, conservaient leur tradition pure, et vivaient encore dans une organisation sociale complexe et remplie de notions juridiques qui chez les seigneurs germaniques de la France étaient encore confuses et remises, dans leur application, aux soins de prêtres romains, seuls dépositaires de la tradition antique.

Bien sûr, les rabbins avaient ce rôle aussi chez les Juifs, et le Talmud leur était un guide précieux. Mais on le sait : la situation n'était pas la même, et les rabbins étaient plus mêlés à la population - de par le droit même qu'ils avaient de se marier - que les prêtres catholiques, à la fois protégés des princes par leur célibat, mais aussi isolés de la population civile, comme on dit.

Cependant, ce phénomène est essentiellement médiéval. Si on lit l'Ancien Testament, on voit bien que le peuple juif, lui aussi, à l'origine, vivait parmi les éléments naturels, comme les Grecs du temps d'Homère. L'urbanité est devenue constitutive de la tradition juive, parce qu'elle s'est conservée au-delà de la ruine de Rome ; mais au départ, elle ne l'était pas spécialement.

Ce n'est pas au sein d'une cité que Moïse se trouve en présence de Dieu, mais au sommet d'une montagne, et on sait que nombreux sont les mythes qui placent les dieux sur les cimes. Les Savoyards, par exemple, ont toujours cru qu'au sommet du mont-Blanc, il y avait une reine des fées, entourée et protégée par des démons affreux - qui assiégeaient, dans le même temps, son royaume, représenté verdoyant, et fleuri, à la façon d'un divin Jardin. Car les Savoyards croyaient qu'à l'origine, le mont-Blanc était une grande pâture gardée par des nymphes, une partie du royaume d'Arcadie - ou de Féerie - que les démons des glaces avaient peu à peu envahie, chassant les immortels de la Terre et les contraignant à se réfugier au Ciel.

Moïse et la tradition juive ont moins de merveilleux, et plus de solennité. Mais c'est quand même sur des cimes couronnées d'éclairs que les anges se sont manifestés, au sein de l'histoire sacrée ; c'est aussi sur une montagne qu'a d'abord vécu Noé, après le Déluge. Le royaume de Saba lui-même n'est pas sans rapport avec le pays des fées, comme on ne l'ignore pas. Et Amélie Gex, dans un poème en patois savoyard, a fait de cette reine une magicienne semblable à Circé, vivant dans une île lointaine de l'Ouest, et chevauchant un serpent ailé, dont le front luisait d'une escarboucle éblouissante. On ressentait les choses ainsi, de façon féerique et vivante, autrefois. On ne lisait pas la Bible d'une manière froide et uniquement intellectuelle, mais au travers de la poésie immense qu'elle contient.

Rousseau même lisait abondamment l'Ancien Testament, et il en a tiré, comme souvent les protestants, la belle poésie naturaliste qui place les sociétés humaines primitives dans un état de nature à demi paradisiaque, mais contient, tout de même, moins de merveilleux que les fables d'Ovide, et la mythologie grecque en général. Car la tradition juive est dès le départ orientée vers un amour profond de la pure morale, de l'éthique, et non vers les images sensuelles de la poésie grecque, les icônes riches et colorées que contiennent les temples païens !

Au reste, les notions morales élevées qu'on peut avoir à notre époque en Occident ont bien pour origine le judaïsme. Les Grecs et même les Romains restaient à cet égard archaïques ; comme chez La Fontaine, ils faisaient prévaloir la force, la regardant comme émanée de Dieu : ils n'avaient pas une conscience éthique aussi pure que les Juifs, et c'est ce que leur a apporté le christianisme, comme on ne l'ignore pas. Jésus a d'ailleurs fait prévaloir, dans l'esprit des peuples, la morale sur la force, en revenant d'entre les morts, en franchissant dans l'autre sens le seuil réputé infranchissable : c'est le sens profond de sa légende. Sur la montagne, néanmoins, il avait fait le sermon qui permettait le salut, en écho à Moïse - et en précurseur du Vicaire savoyard de Jean-Jacques, bien sûr !

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
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Commentaires

Essaye de lire Platon c'est difficile mais ça vaut le coup !
Commentaire n° 1 posté par: iPidiblue grec le 22/05/2007 - 11:26:05
J'ai déjà presque tout lu.
Commentaire n° 2 posté par: Ramiel le 22/05/2007 - 12:55:30
Bon maintenant tu relis dans ta tête et tu essayes de bien comprendre !
Commentaire n° 3 posté par: iPidiblue correcteur de grec ancien le 22/05/2007 - 13:59:34
Pourquoi ? C'est un jeu-concours ?
Commentaire n° 4 posté par: Ramiel le 22/05/2007 - 15:56:34
Non, c'était juste un lièvre que je levais pour voir ...
Commentaire n° 5 posté par: iPidiblue le lièvre et la tortue des cimes le 22/05/2007 - 16:12:34
Sur le fond, Platon a réellement une morale élevée ; Homère aussi, en fait. Mais déjà, Platon remarquait bien qu'Homère n'avait pas une morale parfaite. Et de fait, les poètes et les artistes ne mettent pas la morale forcément au premier plan, mais le plaisir, le chatoiement des couleurs, des images. Or, la Grèce est et reste la patrie fondatrice des beaux-arts. Platon justement reprochait, implicitement, aux Grecs cette propension à aimer ce qui est agréable, plus que ce qui est juste. Mais après qu'on a découvert et appréhendé en détail la tradition biblique, on peut s'apercevoir que même Platon, au fond, cédait à la tendance naturelle des Grecs : il adorait la poésie, les fables, les images colorées, les histoires extraordinaires, le merveilleux. Voltaire se moquait de lui à cause de cela. Il ne s'agit pas de dire que dans la Bible, il n'y a pas de poésie, d'images frappantes, vibrantes, relevant du merveilleux. Mais il faut reconnaître que la tendance est globalement moins grande que dans la tradition grecque, et que la Bible cherche davantage à déterminer une morale, et moins à faire plaisir au public, que les oeuvres littéraires des Grecs. D'ailleurs, la Bible ne contenait ni poésie épique, ni théâtre. C'est seulement une question de degré. Dans l'absolu, il serait absurde de dire que la Bible est sans poésie et sans merveilleux, ou que les Grecs sont sans morale. 
Commentaire n° 6 posté par: Ramiel(site web) le 22/05/2007 - 18:18:57
Ramiel, un truc qui devrait vous interesser , ARPITANIA, un site sur la culture transalpine , du Bugey au Pays grischuns.....Je l'ai découvert par hasard, en essayant de trouver quelque chose sur Tintin en romanche, en frioulan ou en ladin....
Allez-y voir. Mais vous devez connaître. BâV
Commentaire n° 7 posté par: montaigneàcheval le 24/05/2007 - 10:28:38
Oui, je connais, merci !
Commentaire n° 8 posté par: Ramiel le 24/05/2007 - 11:24:10
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