J'ai voté pour François Bayrou au premier tour des dernières élections présidentielles. Je ne l'ai pas fait par calcul, parce qu'il pouvait battre Nicolas Sarkozy au second tour, mais par conviction, parce que je suis démocrate, mais aussi fédéraliste, et que je ne crois pas à l'étatisme en matière d'économie, mais bien plutôt à la libre entreprise.
Je suis favorable à ce que les provinces, ou les régions, aient plus de respiration, et l'administration, plus de souplesse. On sait que François Bayrou a les mêmes idées. A la demande de mon collègue Marc Bron sur ce que les candidats comptaient faire du patois savoyard, il a répondu le premier qu'il était favorable à ce que le patrimoine linguistique régional soit conservé et entretenu. Sur le plan écologique, la rédaction de l'Univers Nature, qui soutient régulièrement Pierre Rabhi, a déclaré que François Bayrou faisait les propositions les meilleures, parce que les plus concrètes et les plus réalistes. Daniel Cohn-Bendit, on le sait, partageait cette opinion. Et le fait est que François Bayrou ne voulait pas forcément combattre ce qui se faisait, mais voulait réellement encourager et soutenir l'agriculture biologique, ce qui ne se faisait pas et qu'il fallait faire.
Sur son blog, Michel Onfray s'est un jour déchaîné, contre François Bayrou. Il l'a accusé de n'être pas vraiment Français, d'être plutôt Béarnais, et de se moquer de la France, de vouloir secrètement sa destruction en tant que nation. Et en réalité, ce jacobinisme forcené, et même ce nationalisme, ne m'a pas vraiment étonné. Car j'avais découvert Michel Onfray non dans la presse, comme tout le monde, mais par une amie, dont le mari était compositeur, et ami de toujours d'Onfray, qui était de la même région que lui : la Normandie. Mais bien sûr, cette préférence communautaire était inconsciente, ou alors, à Paris, il est normal d'être à la fois Normand et Français en profondeur, tandis que quand on est Béarnais, c'est-à-dire issu du royaume de Navarre, c'est forcément qu'on est moins Français qu'un Normand.
Cela dit, ce n'est pas cela qui m'a convaincu qu'Onfray était profondément nationaliste. C'est que le premier texte que j'aie lu de lui était un commentaire sur la musique de son ami, inséré dans l'un de ses disques. Or, il en faisait l'éloge en montrant que cette musique appartenait à la vraie tradition française.
Je connais cet argument, qu'on utilisait déjà il y a cent ans, et qui m'a toujours paru grotesque : car on peut être dans la vraie tradition française, et faire quand même de la musique sans intérêt, même si je ne dis pas que c'est le cas d'Eric Tanguy, qui est le compositeur dont je parle. Sa musique a un réel intérêt, mais ce n'est pas nécessairement d'être authentiquement nationale. J'y reviendrai à l'occasion.
De toutes manières, Onfray ne comprend la culture que par rapport à la collectivité nationale. Sa vision de la religion n'a pas été motivée par une réflexion réellement approfondie sur le fait religieux : il l'avait dès le départ, parce qu'il vouait un culte à la tradition nationale laïque, et qu'il a fait, ainsi, de la laïcité un dogme. Il a donc, ensuite, argumenté, à la façon des théologiens médiévaux, pour justifier sa position initiale, et démontrer que tout ce qui s'écartait de sa doctrine était odieux à l'esprit humain.
Et on ne pouvait pas s'attendre à autre chose, car en réalité, il a été éduqué lui-même par les jésuites, comme souvent les fils de bonnes familles, y compris laïques. Stendhal, déjà, en parlait, dans les années 1830 : car l'enseignement laïque existe depuis Napoléon. Mais les bonnes familles mettent leurs enfants chez les jésuites, même quand elles se proclament anticléricales.
Je crois que c'est de cette façon que la laïcité est devenue à certains égards articifielle, un simple dogme qui en a remplacé un autre, et que si le contenu du matérialisme historique a supplanté celui de la révélation mystique, la méthode est demeurée similaire, et la liberté de conscience est restée un mot un peu vain : car à présent, elle veut simplement dire qu'on a le droit de s'opposer à la religion ; en revanche, lorsqu'il s'agit d'en adopter une, c'est forcément qu'on renonce à sa liberté, non qu'on l'exerce !
Tout le monde sait que François Bayrou aime les poètes et les écrivains qui ont allié l'amour d'une région, la foi religieuse et le respect des lois, l'humanisme, le pacifisme, l'idée de République, comme Lamartine ou Lanza del Vasto. Evidemment, même si parfois je me sens plus proche de Victor Hugo, qui était également mystique, mais, lui, franchement hostile au clergé, j'approuve complètement l'espèce de républicanisme mystique qu'a prôné Lamartine, ou même Chateaubriand, jusqu'à un certain point. J'ai toujours lu Lamartine : c'est un des premiers poètes que j'aie pratiqués. Et on sait quel fut son attachement et à la Savoie, et à la Bourgogne, sa terre natale. J'ai donc logiquement voté pour Bayrou, et je m'en félicite, quoiqu'en pense Michel Onfray !