Cela fait déjà quelque temps que je m'intéresse aux productions du compositeur Philip Glass. De lui, je ne sais rien, sinon qu'il est regardé en Amérique comme l'un des compositeurs les plus originaux de sa génération.
J'ai d'abord appris son existence à l'époque où j'adorais David Bowie. J'avais acheté, du célèbre chansonnier, un disque constitué de partitions purement instrumentales, qui se terminait précisément par un magnifique morceau qui n'était qu'un développement, par Philip Glass, d'un thème imaginé par Bowie. C'était envolé, grandiose, lyrique, et je voyais comme de grandes bourrasques blanches emplir une terre immense, des vents d'albâtre s'engouffrer dans de gigantesques cités de verre. Il y avait des parois, et elles s'ouvraient, et des champs d'astres se dévoilaient soudain : les esprits faisaient résonner leurs voix enflammées.
Plus tard, j'ai acheté tout un disque, de Philip Glass : la bande musicale de Kundun, de Scorsese. Je l'ai achetée parce que je me souvenais que c'était une des plus grandes réussites du film : sa musique. Elle était ample, solennelle, pathétique, enflammée, elle aussi, et en même temps très inspirée par la musique tibétaine, dont elle reprenait certains instruments. J'ai alors appris que Glass était lui-même adepte du bouddhisme tibétain, et en écoutant cette bande originale, j'ai été bouleversé : j'ai vraiment eu envie de me convertir moi aussi à cette religion ! On avait le sentiment d'être emporté, sur des ondes sonores, des rivières infinies dont le cours eût remonté le ciel, au sein de sphères mystiques, pleines de divinités grandioses, mais effrayantes, de figures hiératiques, de royaumes et de palais somptueux, pleins de dignité, augustes, inquiétants, contenant des trônes d'or sur lesquels eussent été assis des êtres silencieux et graves. C'était magnifique, et les instruments tibétains à eux seuls emmenaient l'âme sous les montagnes de l'Himalaya, à la découverte des anges terrestres que le temps n'atteint pas et que les Tibétains adorent en secret : car là, dans la grande grotte qui s'étend sous ces sommets à la façon d'un tombeau antique, d'un sanctuaire de géants, est la porte des cieux, le seuil cosmique de l'univers astral !
Et encore plus tard, j'ai voulu acheter d'autres disques de Philip Glass, et j'ai trouvé la bande musicale d'un film que je n'ai pas du tout vu, The Illusionist : je n'en avais même pas entendu parler. Mais la présentation du disque en reproduisait l'affiche, et c'était joli et suggestif, car il s'agissait d'un magicien qui tenait une boule luisante et qui était habillé comme on l'était il y a cent ans environ ; le court résumé que contenait ce livret de présentation mentionnait Vienne et l'empire autrichien. La musique en est, comme d'habitude chez Glass, très émouvante, d'un puissant pathos, dans le bon sens du terme, et contient toujours la marque qui est propre au compositeur, des sortes d'ondulations sonores traversées d'envolées amples et grandioses, comme si un souffle lancinant emportait vers des mondes différents, plus beaux, plus anciens, pleins de magie (justement) et de poésie, vers une époque où les illusionnistes n'étaient pas seulement de fins techniciens, mais de vrais mages, des êtres qui avaient percé d'authentiques secrets, au sein de l'univers.
Dans ce temps révolu, on entre progressivement, avec la musique de Glass, grâce à ce système d'ondulations sonores, qui sont vaguement hypnotiques. Elles instaurent une solennité rythmique, comme au sein d'un rituel, d'une liturgie. Les violons expriment des sentiments d'espoir, du lyrisme, mais aussi une tonalité élégiaque, en réalité : le monde paraît triste. Comme résigné au malheur. C'est une vision romantique et belle de la fatalité. Car le destin contient plus qu'il n'y paraît...
J'aime Philip Glass. Il fait de la musique à la fois mélodique et mystique - moderne, mais pas expérimentale : il exprime au mieux des sentiments forts et venus de très loin, ainsi, selon moi, que doivent le faire les artistes, ainsi que le font à mes yeux les plus vrais d'entre eux.