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Mercredi 06 Juin 2007

Je me souviens que l'éditeur de mon premier livre, Alain Breton, m'a dit, un jour, que se réclamer d'une figure religieuse spécifique, telle que le Christ, c'était forcément renoncer à la liberté, à laquelle le poète ne pouvait pas renoncer. Il justifiait par là son avis qu'un livre au sein duquel j'avais effectivement évoqué la figure du Christ était impubliable. Or, je suppose qu'il parlait en connaissance de cause, car il avait des liens avec des éditeurs parisiens réputés. Il s'était consacré à la poésie, mais j'ai cru comprendre qu'il était comme parrainé par un éditeur dont la diffusion est nationale.

J'ai toujours pensé que le principe de laïcité interdisait, en réalité, à la culture de se relier à la religion, et donc à la peinture de représenter des divinités, à la poésie de les nommer, et ainsi de suite. C'est ce qui m'était confirmé. Pour être libre, il faut commencer par s'interdire beaucoup de choses, comme qui dirait !

C'est plutôt amusant, en un certain sens. Mais cela montre de quelle façon la laïcité a pu devenir un dogme, ou l'instrument par lequel une doctrine se répand forcément. Car on sait bien que parmi les poètes, celui qui a été le plus salué pour son talent, ces dernières années, c'est Yves Bonnefoy. Or, il a justement développé le célèbre thème d'une théologie négative, d'une forme de mysticisme matérialiste ne débouchant sur rien, n'ayant comme objet que lui-même, ou le monde perçu sensoriellement, au moins.

Il apparaissait soudain que la poésie n'était pas moins dirigée par des idées générales que dans les temps anciens. On avait abouti à une forme de néoclassicisme qui n'est pas non plus sans rapport avec la figure de Paul Valéry comme guide de la poésie contemporaine de haut vol. Ce n'est d'ailleurs pas que je n'aime pas Paul Valéry : je l'aime beaucoup, au contraire. Je dois dire que je n'ai pas lu Bonnefoy plus que cela, mais que je l'apprécie également. Il est un peu sec, à mes yeux : trop mathématique. Je l'ai entendu lire ses poèmes, une fois, à la Cité internationale de l'université de Paris, où alors j'habitais. C'est d'ailleurs peu de temps après cette époque que j'ai publié mon premier recueil de poésie, toujours à Paris.

Bonnefoy se reconnaît physiquement comme poète : dès que j'eus vu sa chemise jaune, et ses cheveux blancs, ondulés, en arrière, je sus qu'il s'agissait de lui. Or, à vrai dire, je fus un peu déçu, car j'ai dans l'idée que les vrais génies ne portent justement pas, extérieurement, surtout pas par l'apparence qu'on contrôle, celle des vêtements, par exemple, les marques de leur dignité occulte. J'ai toujours pensé que les vrais génies étaient, au contraire, des gens ordinaires, extérieurement, qui ne cherchaient pas à entrer dans une catégorie pédéfinie - les artistes, les poètes, les peintres -, mais juste à exercer efficacement leur art, et qui se moquaient du reste. C'est un peu comme les initiés qui porteraient tous les jours leur collier : c'est bizarre.

Enfin, quoi qu'il en soit, les poèmes de Bonnefoy étaient beaux, et sa voix envoûtante. Le sens de ses textes était insaisissable, mais les images en étaient magnifiques. Plus tard, j'ai entendu le poète faire une conférence à la Sorbonne sur les liens entre la poésie et la peinture ; il avait été invité par mon maître de séminaire, Pierre Brunel. Je n'ai pas été totalement convaincu par son intervention.

Au fond, je préfère, comme poète, Philippe Jaccottet, même si lui aussi est plutôt néoclassique : il nomme plus précisément, quoiqu'encore évasivement, la source secrète du sentiment mystique, dont on sait qu'il admet qu'elle est à ses yeux une réalité. Il tend seulement à en faire une essence trop sublime pour être saisie, pour être nommée, ou distinguée par la raison humaine. A cette tendance appartient aussi mon ami Jean-Vincent Verdonnet, qui est le pendant savoyard de ce poète vaudois ! Plus il a avancé dans sa carrière, du reste, plus Verdonnet a tenté de cerner la fontaine occulte du sentiment de l'éternité. Dans son dernier recueil, les images s'en dessinent presque.

La restriction prônée par l'esprit laïque moderne est très digne, très raffinée, politiquement utile, sans doute, mais poétiquement un peu creuse. Il faut bien l'admettre. Que les figures mythologiques ou mystiques traditionnelles soient sclérosées et sans chaleur, soit ; mais pour autant, il n'appartient qu'au poète de leur redonner vie, en assimilant intimement ce qui se dégage d'elles. Je crois que c'est possible. Quelqu'un comme Charles Duits, dans Il la Menace, l'a pour moi complètement montré. C'était un pur génie. Ami, du reste, d'Yves Bonnefoy, en son temps. - Mais pour moi, il lui est supérieur.

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
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