J'ai revu l'autre soir ce film de Martin Scorsese, New York, New York, et il est certainement très beau. Ce que j'aime beaucoup, en lui, c'est les décors, notamment en extérieur : Scorsese les a éclairés pour feindre de les rendre réels, mais ils sont assez artificiels pour qu'on les ressente comme internes à une comédie musicale, comme si le cinéaste avait voulu montrer que, au sein de la mémoire, la vie des artistes se mêlait à leur art - à ce qu'ils produisaient, créaient, et représentaient en public, sur une scène -, et que c'était justement ce qui rendait cette vie légendaire, sublime. J'en ai déjà parlé à propos de Rimbaud, qui était lui-même un mythe, qui appartenait à une mythologie, à un folklore, celui des poètes saltimbanques de Paris. C'est un hommage aux artistes de New York, que Scorsese a voulu effectuer, avec ce film. La répétition du nom de la ville, dans le titre, montre qu'il s'agit d'une déclaration d'amour. Et on peut bien dire qu'à cet égard, Robert de Niro joue parfaitement le jeu. Lui-même est un artiste exalté, excessif, comme doit l'être une figure mythique, un saltimbanque, un trouvère. La manière dont il séduit la musicienne dont il tombe amoureux est folle, délirante ; c'est celle d'un artiste, d'un poète. C'est une figure luciférienne, en quelque sorte : il est proche du feu, du soufre, et c'est ainsi que souvent il rayonne, et que fréquemment il choit - dans le fond de l'abîme. Scorsese n'en montre pas tant, bien sûr : ce n'est pas encore Casino, ou Gangs of New York, cette épopée à la gloire de sa ville natale, et au sein de laquelle l'Ennemi, Bill the Butcher, est caractérisé par un diable sculpté qui trône à l'entrée de son repaire - de son temple, allais-je dire. Mais New York, New York crée tout de même des décors mythologiques, justement sortis du mythe que représente la musique, ou l'art, dans la cité américaine. Et ainsi, la neige qui tombe brille comme une myriade d'étoiles ; celle qui est à terre est comme une poudre qui ne peut pas être froide, qui n'est qu'un tapis de tendres et fins cristaux. Les deux acteurs évoluent devant une rangée d'arbres dont les troncs sont trop droits, et qui semblent être des colonnes ; au fond, tout est blanc, indistinct, comme si un panneau était derrière la forêt. Cela m'a paradoxalement rappelé les mondes artificiels de George Lucas. Et puis il y a ce coucher de soleil vers lequel part la voiture, et qui est trop manifestement une peinture éclairée pour que le ciel n'apparaisse pas comme pouvant être éloigné de plus d'une vingtaine de mètres. C'est magnifique, car on est réellement dans un pays magique. Et en même temps, c'est assez visible pour qu'on n'oublie pas que c'est bien fragile, bien illusoire, et que le bonheur ne dure qu'un temps, celui d'une comédie musicale, ou d'un film, d'une invention purement humaine : l'illusion théâtrale. Et de fait, le couple bientôt se sépare, et le possible retour vers l'amour initial, à la fin, apparaît comme un leurre tant à l'un qu'à l'autre : ils n'ignorent pas que rien n'est vrai, de ce qu'ils ont imaginé et sublimé dans leurs souvenirs mêlés d'art - les flocons qui tombaient comme des morceaux d'astres, les trains qu'on pouvait arrêter à la main. Et ils sourient vaguement, et mystérieusement, comme des initiés qui savent que le vrai bonheur est dans l'éternité de la mémoire, ainsi transcendée par la poésie, le rêve. Mais le savent-ils vraiment ? Cela est-il complètement une réalité ? Le spectateur se sent surtout mélancolique : un gouffre s'étend sous les illusions dorées. Le pavé illuminé dans la nuit reste seul, inerte, comme une lumière divine, peut-être, mais sans vie. Les pas s'en sont écartés à jamais. Le ciel est lumineux, mais vide. Il est devenu une pure abstraction ! Je ne suis pas persuadé que Scorsese ait pensé faire une fin aussi triste, aussi macabre, aussi désespérante. Moi, je l'ai ressenti ainsi. Un bien seulement moral, résidant dans une idée, peut être joli ; il n'est quand même pas réel. Cela dit, c'est un film magnifique, bouleversant, un chef-d'œuvre. Il faut l'admettre.
Commentaires
Merci de ce passage chez moi, Dasola !
J'ai beaucoup aimé De Niro aussi dans Casino, en fait. Mais dans NY, NY, il est vraiment très crédible, et très touchant.