La République a sept symboles, comme les Anciens comptaient sept planètes, l'Apocalypse sept anges, l'Alchimie sept métaux - correspondant aux sept couleurs de l'Arc-en-Ciel -, l'Eglise catholique sept Vices et sept Vertus, la sainte Vierge sept douleurs. J'ai du mal à comprendre pourquoi les sept symboles de la République n'ont pas fait l'objet - comme les symboles de l'ancienne Rome ont suscité l'Enéide de Virgile - de poèmes, de tableaux, d'épopées, de sculptures, de temples : c'est ce qui manque cruellement à la République. Elle ne s'enracine pas assez dans les âmes. Elle demeure trop dans l'intellect.
A vrai dire, le romantisme a quand même essayé de créer une mythologie républicaine : Victor Hugo, avec sa poésie visionnaire, en est l'exemple majeur. La Légende des siècles embrasse toutes les traditions antérieures, et on pourrait dire qu'elle est complétée à cet égard par la poésie de Leconte de Lisle. Mieux encore, le poème Plein Ciel, de Hugo, synthétise tout, et trace une grande religion de l'avenir, universaliste, progressiste, se fondant sur l'idée d'un homme devenu dieu, qui émerveille les anges. C'est un texte éblouissant.
Vigny a également exploré, dans Daphné, le caractère profond et emblématique d'une grande figure de ce qu'on pourrait appeler l'ésotérisme républicain : Julien l'Apostat, dont on sait qu'il a rétabli, à Paris, le culte d'Isis. Hugo, avec La Mort de Satan, a fait toute l'épopée de la Liberté incarnée au sein de la République, à son tour, et elle prend racine dans l'origine du monde, l'époque des premiers seigneurs parmi les hommes - Nemrod, le temps des Géants : c'est sublime.
Or, si on voulait vraiment rattacher les citoyens, par le tréfonds de leur cœur, à la France moderne, il faudrait mieux exploiter, dans l'éducation, ces écrits. Les élèves devraient en apprendre avec enthousiasme des passages, comme les Anciens le faisaient avec l'Iliade et l'Odyssée.
Mais plus encore, les artistes devraient participer. Des fables sur le Coq gaulois ; des épopées sur la Prise de la Bastille, le 14 Juillet ; des odes mystiques sur les figures angéliques et immortelles, les vivantes allégories de la devise : Liberté, Egalité, Fraternité ; des poèmes hermétiques sur le mystère du Sceau ; des variations mélodiques de l'Hymne républicain ; des temples en l'honneur des divinités qui ont inspiré la Liberté, l'Egalité et la Fraternité, encore, et des récits mythologiques sur la façon dont elles ont créé le monde - ou du moins, le pays ; voilà ce qui véritablement pourrait rénover la République et en faire un authentique objet de vénération, ou d'amour, d'affection vivante et individualisée, au sein de la population : les valeurs partagées de la communauté toucheraient le cœur, et non plus seulement le cerveau.
Le sens du Bien commun peut être donné de cette manière. Il ne faut pas en douter. Même si on trouve mes idées à cet égard excessives et farfelues, je suis persuadé qu'en expérimenter une partie donnerait de grands résultats. Et déjà, réhabiliter la poésie épique de Hugo serait d'un profit considérable. Il suffit de la prendre de nouveau au sérieux !