L'autre soir, à la télévision, on rediffusait le film Titanic, de James Cameron, qui a eu un si grand succès, et je ne l'ai pas regardé à nouveau en entier, car l'histoire d'amour est quand même bien idiote, mais par intermittences, et j'ai revu certaines images qui sont comme des tableaux symboliques puissants, en particulier celle qui montre le bateau, perdu au milieu de l'immensité noire, sous des millions d'étoiles qui se reflètent faiblement dans l'eau ténébreuse. Cela m'a fait penser à certaines belles images de La Guerre des étoiles, au sein desquelles les vaisseaux spatiaux étaient eux aussi égarés dans l'immensité constellée.
Ce thème de la civilisation isolée dans le néant cosmique est bien rendu par les films qui jouent de l'éclairage électrique des villes modernes, ceux de Michael Mann, par exemple. Mais une des scènes les plus belles, à cet égard, du cinéma contemporain, c'est le début de Casino, de Scorsese. La voix off précise bien que Las Vegas est perdue dans un désert, et à l'écran, au delà des fumées et des flammes provoquées par l'explosion de la voiture de Sam Rothstein (dans lesquelles celui-ci est comme saisi, aspiré jusqu'au fond de l'enfer), on voit peu à peu surgir cette cité : Las Vegas, brillante, mais telle un îlot dans l'immensité noire, sous les étoiles, entourée de montagnes. Et alors, il apparaît que ce qu'édifient les hommes est peu de chose, et que l'ascension des héros du film, si elle sera rapide, n'est qu'un leurre, un songe bref, éphémère, et que leur chute ne sera pas moins retentissante. A cela, fait écho l'effondrement final des tours de Las Vegas, qu'on dynamita pour les remplacer par d'autres : Scorsese a intégré, à son film, les images qu'on n'oublia pas d'en tirer.
En littérature, quelqu'un qui sut vraiment bien représenter cette idée forte, d'un îlot illusoire d'humanité et de civilisation surgi comme par hasard, ou accident, d'un néant absolu, c'est Lovecraft. Il était lui-même obsédé par ce thème, comme sa correspondance le montre. Les Grands Anciens sont l'émanation spectrale de l'espace intersidéral et noir, du chaos général, et ils étaient déjà là avant, et ils seront encore là après, et ils menacent le confortable édifice psychique créé facticement par l'être humain, lorsqu'il a produit ses lois, fondé des républiques, pensé établir et pérenniser la Civilisation. Mais face aux vagues incessantes venues du fond des ténèbres, le frêle décor ne doit-il pas forcément s'écrouler ? Avant la naissance, éternité de mort, après la mort, pareil !
Le matérialisme devait achever, s'il était logique avec lui-même, ce tableau. Car du point de vue de la matière, c'est bien ainsi que les choses se déroulent.
Tout a une fin : tout doit exploser, se morceler, se disséminer ! Italo Svevo le décrit magnifiquement, dans l'épilogue de La Conscience de Zeno.
L'idée a toujours été présente, en réalité, même si elle a été intensifiée, notamment aux Etats-Unis, par les progrès du matérialisme, d'une part, le mode de colonisation anglo-saxon, d'autre part : car le thème des villes nouvelles fragilement implantées dans des espaces barbares est quand même lié à l'histoire de la colonisation de l'Amérique par les Anglais, qui n'ont pas voulu se mêler à la population locale, et sont restés enfermés, jusqu'à un certain point, dans leur système social propre, sans vraie concession à la spéficité du sol américain. Paradoxalement, il faut reconnaître que c'est ce qui a permis aux Etats-Unis de maîtriser les choses, et donc de dominer non seulement le continent américain, mais même l'Occident, et le monde. La contrepartie est une forme de vision inquiète voire paranoïaque de la réalité : on se sent continuellement assiégé, assailli par le reste de l'univers, qui est assimilé à des forces de destruction. Ce qu'on a bâti fait l'objet d'attaques secrètes en permanence. Le Dragon partout guette : on ne l'a jamais complètement tué !
On trouve cela aussi dans La Chanson de Roland : l'Occident chrétien est tout petit, face à l'immensité des troupes païennes. Mais cela existait pareillement dans la Rome antique. On le ressent chez Sénèque, par exemple. Cela apparaît dès qu'on essaye d'imposer un modèle rigide, intellectuellement cohérent et bien constitué, mais ne s'adaptant pas aisément à la réalité environnante. Paul Verhœven, dans Starship Troopers, s'en est amusé, en faisant entourer le fort d'acier des humains de marées énormes d'araignées géantes. L'image était forte et tragique, mais elle contenait une part d'ironie : la chanson de geste n'était pas à prendre au premier degré, les araignées étant somme toute des organismes dont la subsistance est légitime. La poésie était là, mais l'intelligence aussi.
A vrai dire, dans le Casino de Scorsese, ce n'est pas très différent. Cameron use davantage du pathétique. C'est poétique quand même, bien sûr. Mais un peu facile, et très stéréotypé. Comme est l'histoire d'amour, assez invraisemblable, à mon avis, entre un artiste pauvre et une aristocrate désargentée !