J'ai relu récemment L'Avare, de Molière, pour des raisons professionnelles qu'on devine. C'est une pièce vraiment intéressante, parce qu'elle préfigure le drame bourgeois dont a parlé Diderot. En réalité, il a déjà été vu par des commentateurs que la fin est quelque peu artificielle. La logique propre à l'intrigue ne permettait pas vraiment un dénouement heureux. Harpagon régnait sans partage sur le tissu social, parce qu'il était le propriétaire unique du capital. Or, il ne voulait pas des mariages d'amour qui se préparaient : il cherchait à favoriser seulement l'intérêt, ou même son propre égoïsme, en profitant de sa position dominante pour épouser celle qu'aimait son fils. Cette péripétie est un peu inattendue : en quoi est-il propre à un avare de désirer se marier avec une jeune fille noble mais désargentée ? Implicitement, Molière rappelle que le désir sexuel est universel, et que même les avares en sont la proie. Or, c'est précisément l'alliance de ce désir et de l'avarice qui crée l'horrible situation dans laquelle se trouve Cléante, tout près de voir son père épouser grâce à son argent celle qu'il aime, et qui l'aime aussi. C'est digne de Néron tuant Britannicus pour épouser Junie ! Rien n'est plus effroyable. Harpagon apparaît comme un immonde despote. Cléante en vient donc à l'extrémité de devoir voler son père, et c'est l'Apocalypse. Mais on ne lui en veut pas : la position qu'occupe le père est trop atroce. On a le sentiment qu'arrive un moment où il devient admissible de se dresser contre l'auteur de ses jours (comme on disait alors) et de lui arracher son légitime héritage. Le meurtre du père qu'évoquait Freud, c'est sans doute cela. Lorsque le père veut exercer sa tyrannie et assumer, par le biais de son capital, la puissance qui n'est réservée qu'à Dieu, l'homme libre ne peut que voler l'or luisant enfoui au fond du jardin, le feu de l'Olympe arraché par Prométhée et offert aux hommes pour leur liberté. Le péché est grand, mais pas totalement illicite ! Ce vol aurait cependant mené son auteur à sa perte, si le Seigneur Anselme, revenu d'entre les morts - ou du fond des ondes où on le croyait péri, plus exactement -, n'était pas intervenu. Quant Cléante revient, c'est pour faire chanter son père ; or, c'est illégal, et le Commissaire n'aurait pas pu donner raison au fils, quoique la morale naturelle et les lois de l'amour eussent pu dire en sa faveur. Anselme et les retrouvailles finales qu'il provoque ne sont pas issues, en effet, de l'univers de la comédie, de la bourgeoisie digne de moquerie qu'on y voit d'habitude, mais du roman. Or, à cette époque, le roman restait lié à son ancêtre l'épopée : les romans dits bretons étaient en réalité des épopées courtoises. En leur sein, les nobles chevaliers, conduits directement par la Providence, s'imposaient au mal, aux lois sociales et physiques qui poussent spontanément l'humanité vers le désastre. La croyance qui fonde ce merveilleux repose sur les idées médiévales, et ce qui a créé le système féodal, l'image d'une noblesse héréditairement bénie par Dieu, et placée entre l'humanité ordinaire et les anges. La différence entre, disons, les chansons de geste et les romans de l'époque de Molière, est que le merveilleux magique a été remplacé progressivement par une action en elle-même merveilleuse, mais s'appuyant sur des faits réalistes. Cervantès, dans ses Nouvelles exemplaires, a donné un exemple remarquable de cette tendance ; Molière reprend cette dernière, voire imite directement Cervantès. Le problème est que le lecteur (et, je suppose, le spectateur) peut quand même avoir du mal à croire à cette fin de L'Avare, non pas parce que les heureux hasards sont impossibles, mais parce que ce dénouement n'est pas du tout préparé par ce qui précède : il a l'air d'être imposé de l'extérieur - de se superposer à l'action principale. On a l'impression que Molière l'a justement pris d'un roman déjà écrit et intégré à l'action de sa pièce parce qu'il ne trouvait pas de moyen d'achever celle-ci d'une façon heureuse après la malédiction lancée par le père contre le fils, à la fin du quatrième acte. Car enfin, si même la Providence avait agi en faveur de Cléante, elle aurait pu se contenter de faire revenir sa mère, afin de lui rendre un héritage, ou de faire intervenir un oncle. Molière a compliqué l'intrigue, parce qu'il voulait créer du merveilleux, mais on a le sentiment que deux actions différentes se chevauchent et se croisent. Il n'a pas osé placer du merveilleux au sein même du drame bourgeois, par exemple par le retour inopiné d'une mère qui était trop de la bourgeoisie pour qu'on pût penser qu'elle ne fût pas au cimetière, comme on croyait le savoir : pour les bourgeois, l'état-civil fait toujours foi. Inversement, Molière a trop intensifié le conflit entre Harpagon et son fils pour qu'il pût se résoudre autrement que par une sorte de miracle. Que la magie des fins heureuses ne fût permise qu'à la noblesse, voilà bien ce qui empêchait alors qu'une fable purement bourgeoise fût possible, hélas ! A son inspiration propre, Molière a rajouté beaucoup de tradition, dans cette pièce de L'Avare. Cela crée une rupture, un anacoluthe dramatique. Les romans bourgeois de Flaubert ou de Stendhal seront, deux siècles plus tard, des tragédies plus assumées, à vrai dire. La règle de la fin heureuse ne s'imposait plus, au XIXe siècle. Il n'y avait plus besoin de miracle pour retourner la situation. Ce sont eux qui ont accompli le vœu de Diderot !
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