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Mercredi 27 Juin 2007

J'ai déjà dit, implicitement, que je ne croyais pas que le cerveau fût assez magique, dans son essence, pour avoir créé de toutes pièces l'esprit. En réalité, à mes yeux, la matière a toujours une forme de subjectivité, même au sein de l'univers, et la conscience est la subjectivité propre à la matière cérébrale. Néanmoins, les subjectivités s'engendrent les unes les autres, et même au sein de l'Evolution, je ne crois pas que la matière ait créé l'esprit : à mes yeux, l'âme s'est développée progressivement, et n'est pas apparue soudainement, miraculeusement - lorsque tel ou tel organe a été formé -, mais s'est modifiée parallèlement aux transformations corporelles, à partir de ses propres forces, de son propre dynamisme. Le sentiment a tendu à s'éclairer de l'intérieur, et ainsi, la raison est née. Les anciens ne disaient-ils pas de celle-ci qu'elle était la fille du désir divin et du psychisme humain ? Apulée a raconté les choses en ce sens.

D'ailleurs, les règnes minéral, végétal et animal ont eux aussi une forme de subjectivité active qui leur est propre. Dans mon article sur L'Origine de l'esprit, j'ai écrit que si on trouvait un être à la source de la subjectivité humaine (une sorte de dieu, en somme), on pourrait sans doute aussi trouver un ensemble physique lui correspondant, et le limitant dans son action ; mais qu'à son tour, cette subjectivité globale, et unique - quoique grandiose -, pouvait avoir une origine dans une subjectivité plus vaste encore, dans son expression corporelle. Cela crée une espèce de hiérarchie, et c'est exactement celle qu'a établie Victor Hugo dans le sixième livre de ses Contemplations. Elle reprenait celle des anges, naturellement ; mais Hugo la présente rationnellement comme une échelle d'êtres non incarnés, et s'élevant à l'infini dans les cieux, se perdant dans l'obscurité, disparaissant au delà des astres, qu'ils représentaient dans des ensembles qui peuvent s'être apparentés à des courbes planétaires, ou à des groupes d'étoiles, des constellations.

Or, cela me rappelle également Voltaire et ses imaginations rationalisées sur les géants qui pourraient tenir des planètes dans leurs mains, ou avoir les planètes, voire les étoiles, pour ornements à leurs fronts. C'est dans Micromégas, et je restitue un peu mal les choses, mais l'esprit est celui-là. On veut souvent minimiser la portée de ces fantaisies, de ces échafaudages intellectuels exprimés sous forme d'images curieuses, qui, en réalité, préfigurent Isaac Asimov, notamment dans les nouvelles métaphysiques et pleines d'humour que ce grand homme a pu écrire. Voltaire était un grand amateur de traditions parallèles, de versions alternatives de l'histoire. Il ne croyait pas au merveilleux, s'il était lié à la superstition, comme il disait, mais s'il pouvait le relier à la raison, il s'enthousiasmait pour la poésie qu'il recelait, et à laquelle, comme malgré lui, il était profondément sensible. Il était, en effet, un plus grand poète que souvent on s'en souvient, et un magnifique conteur, aussi.

Et donc, ces géants de plus en plus grands qu'imagine Voltaire en contrôlant son imagination par des idées claires et bien établies (comme c'est toujours le cas chez lui), sont précisément ces figures grandioses, douées d'un psychisme, d'une forme de subjectivité active dont le corps est fait d'une nébuleuse, pour ainsi dire. Finalement, Voltaire a plus repris l'image de la Vierge cosmique (avec les parties de son corps liées à des sphères divines distinctes, et donc à des astres ou à des groupes d'astres) qu'il ne s'en est lui-même rendu compte.

Cela prouve que même au sein d'une mythologie fondée ou surveillée par l'intellect, on peut trouver, on peut établir de profondes vérités. Il peut exister des mythes, des épopées, des poèmes ésotériques, de la féerie, du merveilleux qui soient en phase avec l'esprit moderne. Il est faux que le culte de la raison doive forcément ruiner la poésie et le roman, ou n'en faire plus que des véhicules d'états plus ou moins mystiques sans objet réel, ou d'idées complètement abstraites, exprimées d'une façon compliquée et, même, prétentieuses, à la façon des survolances, des perlimpinpins dont se moquait Albert Cohen : non, l'art n'est pas fait pour se contenter de refléter des intériorités particulières, ou pour transmettre avec une élégance tout aristocratique des concepts de surhommes de la pensée actuelle, sans rien dire du monde tel qu'il est, sans donner l'image, même intelligemment produite, des vrais mystères de l'univers, du courant secret de la vie qui a soulevé la matière pour créer l'être humain, sur terre.

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
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